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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2411586

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2411586

mardi 10 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2411586
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Lille, statuant en référé, a suspendu l'exécution des décisions des 8 juillet et 19 septembre 2024 par lesquelles la rectrice de l'académie de Lille avait refusé à M. et Mme E l'autorisation d'instruire leur enfant à domicile. Le juge a estimé que la condition d'urgence était remplie, car la scolarisation en établissement perturberait gravement l'équilibre de l'enfant, et qu'un doute sérieux existait sur la légalité du refus au regard des articles L. 131-5 et R. 131-11-2 du code de l'éducation, relatifs à l'état de santé ou au handicap de l'enfant.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 13 novembre 2024 et des pièces enregistrées le 24 novembre 2024, M. B E et Mme E, représentés par Me Robiquet, demandent au juge des référés :

1°) de suspendre, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision du 19 septembre 2024 par laquelle la commission de l'académie de Lille a rejeté leur recours administratif préalable obligatoire ainsi que la décision du 8 juillet 2024 de la rectrice de l'académie de Lille refusant de les autoriser à instruire à domicile leur enfant A E ;

2°) d'enjoindre à la rectrice de leur délivrer l'autorisation d'instruction en famille de leur fils, à défaut de réexaminer leur demande ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors que ce refus les contraint à scolariser leur fils dans un établissement scolaire public ou privé ce qui aura des conséquences néfastes compte tenu des difficultés de leur enfant ;

- la décision contestée est insuffisamment motivée ;

- cette décision est entachée d'erreur de droit et d'erreur de fait ;

- elle est également entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire enregistré le 21 novembre 2024, la rectrice de région académique, rectrice de l'académie de Lille conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- l'urgence n'est pas caractérisée ;

- aucun moyen évoqué n'est, en l'état de l'instruction, de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête par laquelle M. et Mme E demandent l'annulation de la décision concernant A.

Vu :

- le code de l'éducation ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 25 novembre 2024 à 10 heures :

- le rapport C D,

- les observations de Me Robiquet représentant M. et Mme E également présents, la rectrice de l'académie de Lille, n'étant ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Par décision du 8 juillet 2024, la rectrice de l'académie de Lille a rejeté la demande d'instruction dans la famille présentée par M. et Mme E pour leur fils A. Ces derniers ont effectué un recours administratif préalable obligatoire qui a également été rejeté le 19 septembre 2024. M. et Mme E demandent au juge des référés saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative de suspendre les décisions du 8 juillet 2024 et du 19 septembre 2024.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

En ce qui concerne l'urgence :

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence s'apprécie objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

4. Eu égard aux effets de la décision notifiée le 3 octobre 2024 qui oblige à scolariser dès le début de l'année scolaire, le fils C et Mme E, né le 12 juin 2014 dans un établissement scolaire alors qu'il a jusque là fait l'objet d'une instruction en famille et que compte tenu du comportement de l'enfant, notamment de son besoin impérieux de mouvement, cette décision perturbera gravement l'équilibre de l'enfant, la condition d'urgence doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne le doute sérieux sur la légalité de la décision du 19 septembre 2024 :

5. Aux termes de l'article L. 131-5 du code de l'éducation : " Les personnes responsables d'un enfant soumis à l'obligation scolaire définie à l'article L. 131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d'enseignement public ou privé ou bien, à condition d'y avoir été autorisées par l'autorité de l'Etat compétente en matière d'éducation, lui donner l'instruction en famille. / Les mêmes formalités doivent être accomplies dans les huit jours qui suivent tout changement de résidence. / La présente obligation s'applique à compter de la rentrée scolaire de l'année civile où l'enfant atteint l'âge de trois ans. / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants, sans que puissent être invoquées d'autres raisons que l'intérêt supérieur de l'enfant : / 1° L'état de santé de l'enfant ou son handicap ; / () " et aux termes de l'article R. 131-11-2 du même code : " Lorsque la demande d'autorisation est motivée par l'état de santé de l'enfant, elle comprend un certificat médical de moins d'un an sous pli fermé attestant de la pathologie de l'enfant. / Lorsque la demande d'autorisation est motivée par la situation de handicap de l'enfant, elle comprend le certificat médical prévu par l'article R. 146-26 du code de l'action sociale et des familles sous pli fermé ou les décisions relatives à l'instruction de l'enfant de la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées. / Dans les cas prévus aux deux alinéas précédents, le directeur académique des services de l'éducation nationale transmet le certificat médical sous pli fermé au médecin de l'éducation nationale. Celui-ci rend un avis sur cette demande. "

6. Pour la mise en œuvre des articles L. 131-2 et L. 131-5 du code de l'éducation dans leur rédaction issue de l'article 49 de la loi n° 2021-1109 du 24 août 2021, dont il résulte que les enfants soumis à l'obligation scolaire sont, en principe, instruits dans un établissement ou école d'enseignement, il appartient à l'autorité administrative, lorsqu'elle est saisie d'une demande tendant à ce que l'instruction d'un enfant dans la famille soit, à titre dérogatoire, autorisée, de rechercher, au vu de la situation de cet enfant, quels sont les avantages et les inconvénients pour lui de son instruction, d'une part dans un établissement ou école d'enseignement, d'autre part, dans la famille selon les modalités exposées par la demande et, à l'issue de cet examen, de retenir la forme d'instruction la plus conforme à son intérêt. Il résulte de l'article R. 131-11-2 du code de l'éducation, dans sa rédaction issue du décret n° 2022-182 du 15 février 2022, qu'il appartient à l'autorité administrative, régulièrement saisie d'une demande en ce sens, d'autoriser l'instruction d'un enfant dans sa famille lorsqu'il est établi que son état de santé rend impossible sa scolarisation dans un établissement d'enseignement public ou privé ou lorsque l'instruction dans sa famille est, en raison de cet état de santé, la plus conforme à son intérêt.

7. Le refus du 19 septembre 2024 est motivé par le fait que l'état de santé du fils C et Mme E ne permet pas de justifier la dérogation. Les requérants produisent un certificat médical du 24 juillet 2024, établi dans le cadre de l'établissement d'un dossier de demande à la maison départementale des personnes handicapées qui indique que leur fils ne peut être scolarisé, ses troubles de l'attention étant trop importants. Il résulte tant de ce certificat que de l'attestation du psychologue en date du 24 avril 2024 qui a évalué les troubles de l'attention de l'enfant que l'enfant a une agitation motrice inhabituelle, le médecin notant aussi une plainte douloureuse lors de la position statique et un besoin impérieux de se lever. La circonstance que ces éléments n'aient pas été relevés par un psychiatre est sans incidence sur l'appréciation de l'état de santé de l'enfant. Le certificat établi par un neuropédiatre le 5 novembre 2024, postérieurement à la décision mais faisant état d'éléments antérieurs confirment d'ailleurs les difficultés importantes de l'enfant attestant de troubles déficitaires de l'attention caractérisés notamment par une impulsivité et une hyper activité. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article L. 131-5 du code de l'éducation est de nature en l'état de l'instruction à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision du 19 septembre 2024.

Sur les conclusions à fins d'injonction :

8. Dans le cas où les conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies, le juge des référés peut non seulement suspendre l'exécution d'une décision administrative, même de rejet, mais aussi assortir cette suspension d'une injonction, s'il est saisi de conclusions en ce sens, ou de l'indication des obligations qui en découleront pour l'administration. Toutefois, les mesures qu'il prescrit ainsi, alors qu'il se borne à relever l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige, doivent présenter un caractère provisoire. Il suit de là que le juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, ne peut, sans excéder sa compétence, ordonner une mesure qui aurait des effets en tous points identiques à ceux qui résulteraient de l'exécution par l'autorité administrative d'un jugement annulant la décision administrative contestée. Par suite, les conclusions visant à ce que soit enjoint la délivrance de la dérogation ne peuvent qu'être rejetées.

9. La suspension prononcée par la présente ordonnance implique donc seulement que la rectrice de l'académie de Lille réexamine la situation du fils des requérants et se prononce de manière expresse sur celle-ci. Il y a lieu de prescrire ce réexamen dans un délai de deux mois à compter de la notification de la précédente ordonnance.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de l'Etat la somme de 800 euros à verser à M. et Mme E au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du 19 septembre 2024 refusant à M. et Mme E l'autorisation d'instruire leur fils A en famille est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint à la rectrice de l'académie de Lille de réexaminer la demande C et Mme E dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'Etat versera à M. et Mme E la somme de 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée M. et Mme E et à la ministre de l'éducation nationale.

Copie en sera adressée à la rectrice de l'académie de Lille.

Fait à Lille, le 10 décembre 2024.

Le juge des référés,

Signé,

D. D

La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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