vendredi 6 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lille |
| Section | Tribunal Administratif de Lille |
| N° Dossier | TA59-2411737 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 19 novembre 2024, M. B C, représenté par Me David, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'ordonner son extraction ainsi que toutes mesures d'instruction utiles ;
3°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 6 novembre 2024 par laquelle la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Lille a prolongé son placement à l'isolement du 7 novembre 2024 au 7 février 2025 ;
4°) de mettre à la charge de l'État le versement à ses conseils de la somme de 5 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, en cas de refus d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État la même somme au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- il doit être extrait en vue de comparaître devant la juridiction en application des dispositions de l'article D. 215-27 du code pénitentiaire ;
- les dispositions de l'article D. 215-27 du code pénitentiaire méconnaissent le principe fondamental reconnu par les lois de la République d'indépendance de la juridiction administrative ;
- la condition d'urgence doit être présumée remplie ; en outre la décision attaquée est injustifiée et le met en danger ;
- un rejet de sa requête pour défaut d'urgence méconnaîtrait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision attaquée :
- est entachée d'incompétence en l'absence de délégation de signature régulièrement publiée ;
- est insuffisamment motivée en méconnaissance des dispositions des articles L. 211-1 et suivants du code des relations entre le public et l'administration, des articles R. 213-21 et R. 213-22 du code pénitentiaire et de la circulaire AP du 14 avril 2011 ;
- est entachée d'un vice de procédure dès lors que l'avis du médecin qu'elle mentionne, daté du 23 septembre 2024, est obsolète et n'est pas versé au dossier ;
- est entachée d'erreur de droit et privée de base légale en raison de l'illégalité de son transfert par les autorités belges aux autorités françaises ;
- méconnaît les dispositions du 3ème alinéa de l'article R. 213-25 du code pénitentiaire, son maintien à l'isolement ne constituant pas l'unique moyen d'assurer la sécurité des personnes ou de l'établissement dès lors qu'il ne constitue pas une menace pour l'ordre et la sécurité de celui-ci, que la médiatisation des faits qui lui sont reprochés ne peut lui être imputée et qu'il fait par ailleurs l'objet de nombreuses autres mesures sécuritaires lesquelles constituent un traitement inhumain et dégradant ;
- est entachée d'une erreur d'appréciation au regard, d'une part, de l'absence de recherche d'équilibre entre la conséquence de cette décision sur sa situation et le maintien de l'ordre et de la sécurité au sein de l'établissement, et, d'autre part, de l'absence de prise en compte de son état de vulnérabilité et de détresse ;
- méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 4 décembre 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- la condition d'urgence n'est pas remplie ;
- les moyens invoqués ne sont pas fondés.
Vu :
- la requête enregistrée le 19 novembre 2024 sous le numéro 2411732 par laquelle M. C demande l'annulation de la décision attaquée ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code pénitentiaire ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Terme, vice-président, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue le 4 décembre 2024 en présence de Mme Debuissy, greffière d'audience, M. Terme a lu son rapport et entendu :
- les observations de Me David, représentant M. C, qui soutient en outre qu'il est placé à l'isolement depuis 2016, et que la décision du 7 février 2024 ne peut par suite être regardée comme constituant une mesure de placement initial, que l'allègement des mesures de sécurité entourant sa détention en Belgique témoigne de ce que le caractère médiatique de son procès et de son incarcération ne peut constituer un motif pertinent de la décision attaquée, que l'intitulé de celle-ci, qui indique qu'il s'agit d'une proposition de renouvellement, révèle que son isolement sera prolongé au-delà d'une durée d'un an, que l'avis du médecin du 23 septembre 2024 ne se prononce pas sur la compatibilité de la mesure avec son état de santé, que la décision est entachée d'incompétence dès lors qu'elle comporte l'indication de deux noms et que son auteur n'est donc pas identifiable, et qu'il ne peut être soutenu que sa sécurité serait compromise en raison de la présence dans la population carcérale de proches de victimes des attentats du 13 novembre 2015 dès lors que son transfèrement en France en vue d'y purger sa peine était illégal ;
- les observations de Mme A et de M. D, représentant le garde des sceaux, ministre de la justice, qui font valoir en outre que la dangerosité de M. C est caractérisée par le fait qu'il est rompu à l'usage des armes, par l'éventualité qu'il entre en contact durant sa détention avec d'autres personnes prévenues ou condamnées pour des faits de terrorisme, que sa sécurité personnelle est également en cause en raison de la présence parmi la population carcérale de détenus liés à des victimes des attentats perpétrés le 13 novembre 2015, que les conditions de détention de M. C ne peuvent être qualifiées de traitements inhumain et dégradant au sens de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et que M. C ne peut utilement contester les conditions de son transfèrement en France à l'appui de sa requête ;
- les observations de M. C, présent à l'audience, qui soutient que les traitements dont il fait l'objet sont assimilables à des actes de torture, qu'il est enfermé depuis dix ans dans une cellule de 9 mètres carrés, qu'il ne peut bénéficier d'aucune activité et ne peut travailler alors qu'il souhaite se réinsérer dans la société française, que son isolement porte atteinte à sa santé mentale et que ses conditions de détention étaient meilleures en Belgique.
La parole ayant été donnée, en dernier lieu, au garde des sceaux, ministre de la justice.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Une note en délibéré, présentée pour M. C, a été enregistrée le 5 décembre 2024.
Considérant ce qui suit :
Sur l'aide juridictionnelle provisoire :
1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ".
2. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre M. C, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur la demande d'extraction :
3. Aux termes de l'article D. 215-27 du code pénitentiaire : " Le préfet apprécie si l'extraction des personnes détenues appelées à comparaître devant des juridictions ou des organismes d'ordre administratif est indispensable. Dans l'affirmative, il requiert l'extraction par les services de police ou de gendarmerie selon la distinction de l'article D. 215-26 ".
4. Par une décision du 29 novembre 2024, le préfet du Pas-de-Calais a fait droit à la demande de M. C tendant à son extraction du centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil en vue de comparaître à l'audience. Ces conclusions sont donc privées d'objet et il n'y a plus lieu d'y statuer.
Sur les conclusions aux fins de suspension :
5. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
6. L'article L. 213-8 du code pénitentiaire dispose que : " Toute personne détenue majeure peut être placée par l'autorité administrative, pour une durée maximale de trois mois, à l'isolement par mesure de protection ou de sécurité soit à sa demande, soit d'office. Cette mesure ne peut être renouvelée pour la même durée qu'après un débat contradictoire, au cours duquel la personne intéressée, qui peut être assistée de son avocat, présente ses observations orales ou écrites. / L'isolement ne peut être prolongé au-delà d'un an qu'après avis de l'autorité judiciaire ". Selon l'article R. 213-24 de ce code : " Au terme d'une durée de six mois, le directeur interrégional des services pénitentiaires peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois. / La décision est prise sur rapport motivé du chef de l'établissement pénitentiaire. / Cette décision peut être renouvelée une fois pour la même durée ". L'article R. 213-30 de ce code prévoit que : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé. / L'avis écrit du médecin intervenant dans l'établissement pénitentiaire est recueilli préalablement à toute proposition de renouvellement de la mesure au-delà de six mois et versé au dossier de la procédure ". L'article R. 213-21 du même code prévoit que : " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initiale ou de prolongation est envisagée, la personne détenue est informée, par écrit, des motifs invoqués par l'administration, du déroulement de la procédure et du délai dont elle dispose pour préparer ses observations () / La décision est motivée () ". Enfin, selon l'article R. 213-31 de ce code : " Lorsqu'une personne détenue a déjà été placée à l'isolement et si cette mesure a fait l'objet d'une interruption inférieure à un an, la durée de l'isolement antérieur s'impute sur la durée de la nouvelle mesure. / Si l'interruption est supérieure à un an, la nouvelle mesure constitue une décision initiale de placement à l'isolement qui relève de la compétence du chef de l'établissement pénitentiaire ".
7. Dès lors qu'antérieurement à la décision du 7 février 2024 le plaçant provisoirement à l'isolement à la suite de son transfert au centre pénitentiaire sud francilien, M. C n'avait pas fait l'objet d'une mesure analogue, prise par une autorité administrative française, durant l'année précédente, la décision attaquée relevait de la compétence du directeur interrégional des services pénitentiaires en application des dispositions de l'article R. 213-24 du code pénitentiaire précitées. Par ailleurs, la signataire de cette décision, dont les mentions permettent de l'identifier sans ambiguïté, a reçu délégation de la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Lille pour signer de telles décisions par un arrêté du 1er juillet 2024 publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de région Hauts-de-France, lequel a ainsi reçu une publicité suffisante pour le rendre opposable. Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision attaquée n'est donc pas susceptible de faire naître un doute sérieux quant à la légalité de celle-ci.
8. Il en va de même des moyens tirés de ce que le décision attaquée serait insuffisamment motivée et entachée d'un vice de procédure, dès lors que sa simple lecture permet de constater qu'elle expose longuement et précisément les circonstances de droit et de fait qui en constituent le fondement, que l'avis du médecin au vu duquel elle a été prise ne fait état d'aucune contre-indication médicale, et que les pièces du dossier ne permettent pas de regarder comme établie l'affirmation du requérant selon laquelle son état de santé serait devenu incompatible avec un maintien à l'isolement postérieurement à cet avis.
9. M. C ne pouvant utilement contester les conditions de son transfert en France ni se prévaloir de leur éventuelle irrégularité à l'appui de conclusions visant une décision de prolongation à l'isolement, les moyens tirés de l'illégalité de ce transfert ne peuvent faire naître de doute quant à la légalité de la décision attaquée.
10. Enfin, si M. C fait valoir qu'il fait l'objet d'un régime de détention particulièrement strict, comportant des mesures de surveillance renforcée, au nombre desquelles des visites nocturnes, des fouilles fréquentes et un menottage presque systématique, et qu'il ne peut accéder aux activités collectives, il n'est pas contesté qu'il bénéficie d'au moins une heure de promenade par jour et de la possibilité de faire du sport et qu'il dispose de plusieurs permis de visite. Par ailleurs, il est constant qu'en raison de sa participation aux attentats du 13 novembre 2015, M. C a été condamné par la cour d'assises de Paris spécialement composée, par un arrêt du 29 juin 2022, à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d'une période de sureté incompressible notamment pour des faits de participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un acte de terrorisme, meurtre aggravé, tentative de meurtre aggravé, arrestation, enlèvement, séquestration ou détention arbitraire d'otage commis en bande organisée, suivi de libération avant sept jours, et a été inscrit au fichier des détenus particulièrement signalés le 7 février 2024. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier que tant le procès de M. C que son retour en France ont été fortement médiatisés, et que sa notoriété le rend susceptible d'exercer une influence délétère sur le reste de la population carcérale, alors que sa détention a été émaillée de nombreux incidents confirmant une propension à la violence ainsi qu'un ancrage dans une idéologie radicale. Le ministre soutient encore, sans être sérieusement contredit, que cette notoriété est également susceptible de lui faire encourir des risques personnels en raison de la présence, au centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil, de détenus comportant des victimes des attentats du 13 novembre 2015 dans leur entourage proche. Au regard de l'ensemble de ces éléments, les moyens tirés de ce que la directrice interrégionale des services pénitentiaires aurait entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation ou méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne sont pas davantage susceptibles de faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.
11. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la condition d'urgence ou de prescrire de mesure d'instruction, les conclusions aux fins de suspension de M. C doivent être rejetée.
Sur les frais liés au litige :
12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que celles de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que M. C et son conseil demandent au titre des frais liés au litige.
O R D O N N E :
Article 1er : M. C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions tendant à ce que soit ordonnée l'extraction de M. C en vue de comparaître à l'audience.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B C et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Copie en sera adressée à la directrice interrégionale des services pénitentiaires Grand-Nord Lille et au chef d'établissement du centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil.
Fait à Lille, le 6 décembre 20204.
Le juge des référés,
Signé,
D. TERME
La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026