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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2413111

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2413111

jeudi 26 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2413111
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir

Résumé IA

Cette ordonnance du Tribunal Administratif de Lille, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, rejette la requête de l'association Calais Food Collective et de l'Auberge des Migrants. Les associations demandaient la suspension d'un arrêté du maire de Calais interdisant l'accès à des parcelles non aménagées, au motif que cette mesure portait une atteinte grave et manifestement illégale à plusieurs libertés fondamentales des personnes exilées qui y vivaient. Le juge a estimé que la condition d'urgence n'était pas remplie, l'évacuation ayant déjà eu lieu le 4 novembre 2024, et qu'aucune atteinte grave et manifestement illégale aux libertés invoquées n'était caractérisée, la commune justifiant de l'existence de troubles à l'ordre public et de l'absence de solution de relogement.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 26 décembre 2024, l'association Calais Food Collective (CFC) et l'association Auberge des Migrants, représentées par Me Ekwalla-Mathieu, demandent au juge des référés :

1°) de leur accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative et jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur son annulation ou jusqu'à ce qu'un diagnostic ait été établi et des mesures d'accompagnement proposées aux occupants du campement selon les préconisations de la circulaire interministérielle du 26 août 2012 et l'instruction du 25 janvier 2018, la suspension de l'exécution de l'arrêté de la maire de Calais en date du 30 octobre 2024 qui, jusqu'au 31 janvier 2025, interdit à toute personne de pénétrer sur les parcelles non aménagées situées au Courgain Est sur la commune de Calais ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Calais le versement aux requérantes d'une somme de 2 000 euros chacune sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve de renonciation par leur conseil au bénéfice de la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Elles soutiennent que :

- elles justifient d'un intérêt à agir contre l'arrêté attaqué ;

- la partie de la zone de Courgain Est visée par l'arrêté contesté correspond à un lieu de vie et de repos dit " A " dans lequel vivaient près de 200 personnes exilées de nationalités éthiopienne et érythréenne et où se trouvait aussi une zone dédiée aux services fournis par les associations et en fait, cet arrêté a déjà conduit à une évacuation de la zone, le 4 novembre 2024, suivie de la saisie de matériel de couchage et de cuves d'eau destinées à fournir l'accès à l'eau potable ;

- la condition d'urgence doit être regardée comme remplie dès lors que l'exécution de l'arrêté attaqué a abouti à une mesure d'évacuation alors que les personnes concernées occupaient le terrain depuis plusieurs années en restriction de leurs droits et libertés fondamentales, tels que le droit au respect de leur vie privée et familiale et la protection de leur domicile, le droit de ne pas faire l'objet de traitements inhumains et dégradants, la liberté de pensée, de conscience et de religion, la liberté de réunion et d'association, l'intérêt supérieur des enfants ;

- cet arrêté les prive du bénéfice de l'accompagnement social et administratif prodigué par les associations, subvenant à leurs besoins primaires, les premiers soins et les soins d'urgence, ce qui préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate aux intérêts défendus par les requérantes, visant à venir en aide aux personnes exilées, à améliorer leur situation et à lutter contre l'exclusion sociale ;

- cet arrêté porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit de ne pas être soumis à des traitements inhumains et dégradants en ce qu'il a conduit à saisir les cuves d'eau mises à disposition des personnes exilées en les privant d'accès à l'eau potable et à des conditions d'hygiène acceptables, en manifeste disproportion avec l'objectif de sécurité publique qu'il poursuit ;

- les personnes exilées vivaient sur place depuis de nombreuses années sans causer de trouble à l'ordre public et en ne prenant pas en compte qu'elles n'avaient aucune possibilité de relogement ou d'hébergement, la commune a porté une atteinte grave et manifestement illégale à leur vie privée et familiale ;

- la même atteinte se déduit des conséquences de l'arrêté attaqué sur le droit d'accès à l'eau potable énoncé par les dispositions des articles L. 1321-1-A et L. 1321-1-B du code de la santé publique et de l'article L. 210-1 du code de l'environnement ;

- en leur interdisant l'accès au terrain, l'arrêté attaqué porte atteinte de manière manifestement illégale à la liberté de pensée, de conscience et de religion des personnes concernées qui avaient l'habitude d'y exercer leur culte et d'y célébrer les fêtes religieuses, en méconnaissance des stipulations de l'article 9 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il en est de même s'agissant de leur liberté de réunion et d'association, protégées par l'article 11 de la même convention alors que la commune ne démontre pas la réalité ou la gravité de risques de troubles à l'ordre public ;

- l'arrêté attaqué méconnaît le principe de non-discrimination, énoncé à l'article 14 de la même convention, s'agissant de l'origine nationale ou sociale ou de l'appartenance à une minorité nationale ;

- l'arrêté attaqué n'a pas pris en compte la présence, sur place, d'enfants dont l'intérêt supérieur doit être protégé, en application des stipulations des articles 3, 6 et 27 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- il porte également une atteinte manifestement illégale au droit de ne pas subir de carence caractérisée dans l'accès aux traitements et soins appropriés à leur état de santé, qu'ils tiennent des dispositions de l'article L. 1110-5 du code de la santé publique ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence et de vice de procédure dès lors que la commune de Calais aurait dû saisir le juge administratif des référés pour obtenir l'expulsion des occupants des parcelles concernées ;

- il est insuffisamment motivé en fait, s'agissant de la pertinence des mesures de compensation alléguées, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 211-2 du code de relations entre le public et l'administration ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation des exilés, au regard des différents droits et libertés énoncés ci-dessus ;

- il est entaché d'un détournement de pouvoir en ce que la commune a utilisé, pour faire évacuer une parcelle dont elle est propriétaire et sans attendre une décision judiciaire, ses pouvoirs de police générale des articles L. 2212-1 et L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales, dans un but autre que celui qui en permet l'usage alors que n'est pas justifiée une mesure d'interdiction générale et absolue relative à l'usage du domaine public ;

- elle est entachée d'erreur de fait en ce qu'il n'est démontré ni la dangerosité, pour les personnes concernées, des travaux envisagés par la commune ni les conditions permettant de distinguer leur situation de celles qui ne sont pas visées par l'interdiction.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'environnement ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ". Aux termes de l'article L. 522-1 dudit code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () ". L'article L. 522-3 du même code dispose : " Lorsque la demande ne présente pas un caractère d'urgence ou lorsqu'il apparaît manifeste, au vu de la demande, que celle-ci ne relève pas de la compétence de la juridiction administrative, qu'elle est irrecevable ou qu'elle est mal fondée, le juge des référés peut la rejeter par une ordonnance motivée sans qu'il y ait lieu d'appliquer les deux premiers alinéas de l'article L. 522-1 ". Enfin, aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire () ".

2. Il résulte de la combinaison des dispositions des articles L. 511-1 et L. 521-2 du code de justice administrative qu'il appartient au juge des référés, lorsqu'il est saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 précité et qu'il constate une atteinte grave et manifestement illégale portée par une personne morale de droit public à une liberté fondamentale, de prendre les mesures qui sont de nature à faire disparaître les effets de cette atteinte. Ces mesures doivent en principe présenter un caractère provisoire, sauf lorsqu'aucune mesure de cette nature n'est susceptible de sauvegarder l'exercice effectif de la liberté fondamentale à laquelle il est porté atteinte. Le juge des référés peut, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, ordonner à l'autorité compétente de prendre, à titre provisoire, une mesure d'organisation des services placés sous son autorité lorsqu'une telle mesure est nécessaire à la sauvegarde d'une liberté fondamentale. Toutefois, le juge des référés ne peut, au titre de la procédure particulière prévue par l'article L. 521-2 précité, qu'ordonner les mesures d'urgence qui lui apparaissent de nature à sauvegarder, dans un délai de quarante-huit heures, la liberté fondamentale à laquelle il est porté une atteinte grave et manifestement illégale. Eu égard à son office, il peut également, le cas échéant, décider de déterminer dans une décision ultérieure prise à brève échéance les mesures complémentaires qui s'imposent et qui peuvent également être très rapidement mises en œuvre. Dans tous les cas, l'intervention du juge des référés dans les conditions d'urgence particulière prévues par l'article L. 521-2 précité est subordonnée au constat que la situation litigieuse permette de prendre utilement et à très bref délai les mesures de sauvegarde nécessaires. Compte tenu du cadre temporel dans lequel se prononce le juge des référés saisi sur le fondement de l'article L. 521-2, les mesures qu'il peut ordonner doivent s'apprécier en tenant compte des moyens dont dispose l'autorité administrative compétente et des mesures qu'elle a déjà prises.

3. Par un arrêté du 30 octobre 2024, la maire de Calais a, sur le fondement des dispositions des articles L. 2212-1 et L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales, décidé d'interdire, jusqu'au 31 janvier 2025, l'accès de toute personne non autorisée aux parcelles non aménagées et en cours d'aménagement situées au Courgain Est et délimitées selon un plan annexe. Selon ses motifs, cette mesure de police générale a pour justification le démarrage dans cette zone dite du Petit Courgain (ou A) d'importants travaux par la SAS Aménagement Calais qui impliquent notamment, eu égard aux mesures de compensation qui seraient rendues nécessaires dans le cadre des dispositions de l'article L. 411-2 du code de l'environnement, de limiter l'accès au site aux propriétaires fonciers concernés, aux services communaux et intercommunaux, aux entreprises en charge des travaux et, s'agissant de la seule traversée par la Grande rue du Petit Courgain, aux utilisateurs des équipements sportifs situés à proximité afin de prévenir tout risque d'accident pendant la durée du chantier.

4. Il est constant que cet arrêté, bien qu'applicable depuis plus de cinquante jours, n'a, pour l'heure, fait l'objet d'aucune requête tendant à son annulation, de la part, en particulier, des associations requérantes en dépit de la rédaction de leurs conclusions tendant à en obtenir la suspension jusqu'à l'intervention du juge du fond. Il ressort également des écritures et des différents témoignages produits que l'intervention de cet arrêté a déjà eu pour effet de provoquer, dès le 4 novembre 2024, l'évacuation spontanée des parcelles concernées de plusieurs dizaines de migrants d'origines éthiopienne et érythréenne qui y vivaient dans un campement progressivement mis en place depuis plusieurs années. Alors qu'il importe dans ces conditions que les associations requérantes justifient de circonstances d'extrême urgence qui rendent nécessaire l'intervention du juge des référés dans le très bref délai de quarante-huit heures qui lui est imparti, les témoignages faisant état des difficultés rencontrées par les migrants rencontrés à proximité du site à obtenir le soutien qui leur était apporté auparavant par différents intervenants associatifs, ne sauraient suffirent à regarder comme remplie en l'espèce cette condition d'urgence particulière.

5. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il y ait lieu de les admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire et sans préjudice de la possibilité pour ces associations, si elles s'y croient fondées, de saisir le tribunal administratif d'une requête à fin d'annulation de l'arrêté du 30 octobre 2024 et de l'assortir d'une requête de référé en vue d'en obtenir la suspension dans le seul cadre applicable des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la requête des associations Calais Food Collective (CFC) et Auberge des Migrants doit être rejetée.

6. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de la commune de Calais, qui n'est pas partie perdante à l'instance, le versement de quelque somme que ce soit au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête des associations Calais Food Collective (CFC) et Auberge des Migrants est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée aux associations Calais Food Collective (CFC) et Auberge des Migrants.

Copie en sera adressée à la commune de Calais.

Fait à Lille, le 26 décembre 2024.

Le juge des référés,

signé

E. Kolbert

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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