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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2504490

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2504490

mardi 10 février 2026

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2504490
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème Chambre
Avocat requérantCABARET

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lille a annulé l'arrêté préfectoral du 15 janvier 2025 refusant un titre de séjour "vie privée et familiale" à une ressortissante sénégalaise et lui enjoignant de quitter le territoire. La juridiction a jugé que le préfet du Nord avait méconnu les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA) en ne procédant pas à un examen sérieux et individualisé de la situation personnelle et familiale de la requérante. Le tribunal a également relevé une insuffisance de motivation et une erreur d'appréciation quant aux conséquences de la mesure sur sa vie privée et familiale.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 12 mai 2025, Mme B... C..., représentée par Me Cabaret, demande au tribunal :

1°) d’annuler l’arrêté du 15 janvier 2025 par lequel le préfet du Nord a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d’éloignement ;

2°) d’enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un titre de séjour dans le délai d’un mois à compter de la notification du jugement, et ce sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation dans les mêmes conditions de délai et d’astreinte, et dans l’attente de ce réexamen, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil contre renonciation de la part de ce conseil au bénéfice de l’indemnité versée au titre de l’aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de délivrance d’un titre de séjour :
- il appartient à l’administration de justifier de la compétence du signataire de la décision attaquée ;
- cette décision est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’un défaut d’examen sérieux de sa situation personnelle ;
- elle méconnaît l’article L. 423-23 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et est entachée d’une erreur d’appréciation ;
- elle est entachée d’une erreur dans l’appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;
- elle méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît le paragraphe 1 de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est illégale en conséquence de l’illégalité de la décision portant refus de séjour ;
- il appartient à l’administration de justifier de la compétence du signataire de la décision attaquée ;
- cette décision est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’un défaut d’examen sérieux de sa situation personnelle ;
- elle méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît le paragraphe 1 de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;

En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de destination :
- elle est illégale en conséquence de l’illégalité des décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français ;
- il appartient à l’administration de justifier de la compétence du signataire de la décision attaquée ;
- cette décision est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’un défaut d’examen sérieux de sa situation personnelle ;
- elle méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît le paragraphe 1 de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 juillet 2025, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués par Mme C... ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 26 septembre 2025, la clôture d'instruction a été fixée au 13 octobre 2025 à 12 h.

Mme C... a obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 14 avril 2025.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l’enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Le rapport de Mme Bruneau a été entendu au cours de l’audience publique.


Considérant ce qui suit :

1. Mme B... C..., ressortissante sénégalaise née le 13 janvier 1994 à Guediawaye (Sénégal) est entrée en France le 25 août 2020 munie de son passeport sénégalais revêtu d’un visa « D » portant la mention « étudiant », valable du 24 août 2020 au 24 août 2021. Elle a bénéficié d’une carte de séjour pluriannuelle portant la même mention, pour la période du 26 février 2022 au 25 février 2023, renouvelée jusqu’au 25 février 2024. Elle a sollicité, le 27 février 2024, un changement de statut et la délivrance d’un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale ». Par un arrêté du 15 janvier 2025, dont elle demande l’annulation, le préfet du Nord a refusé de lui délivrer ce titre de séjour, l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d’éloignement.

Sur les conclusions à fin d’annulation :

2. Aux termes de l’article L. 423-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ».

3. Il ressort des pièces du dossier que Mme C... est entrée régulièrement sur le territoire français le 25 août 2020 et qu’elle a été titulaire d’un titre de séjour renouvelé jusqu’au 25 février 2024. Il ressort également des pièces du dossier que Mme C... vit en concubinage depuis le mois de mai 2023, soit presque deux ans à la date de la décision attaquée, avec un compatriote, M. A..., titulaire d’un titre de séjour renouvelé, par le préfet du Nord, jusqu’au 23 septembre 2026. De leur union est née une enfant le 12 novembre 2023, reconnue par ses deux parents conformément à l’acte de naissance avec filiation établi le 14 novembre 2023. Il n’est en outre pas contesté que ses deux sœurs résident en France en situation régulière, l’une disposant de la nationalité française et l’autre bénéficiant d’une carte de séjour pluriannuelle valable jusqu’au 15 décembre 2026. La requérante a par ailleurs conclu un contrat de travail à durée indéterminée depuis le 10 février 2025. Dans ces conditions, eu égard à la durée de sa présence en France, à sa relation stable de couple avec un ressortissant sénégalais qui a vocation à rester en France où il est légalement admis par le préfet du Nord et à l’intérêt pour son enfant qu’elle puisse bénéficier de la présence de sa mère, Mme C... doit être regardée comme ayant fixé le centre de ses intérêts privés et familiaux en France. Par suite, elle est fondée à soutenir que la décision en litige méconnaît les dispositions de l’article L. 423-23 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

4. Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que Mme C... est fondée à demander l’annulation de la décision du 15 janvier 2025 par laquelle le préfet du Nord a rejeté sa demande de délivrance d’un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale ». Par voie de conséquence, les décisions portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination de cette mesure d’éloignement doivent l’être également.

Sur les conclusions à fin d’injonction :

5. L’exécution du présent jugement implique nécessairement que le préfet du Nord délivre à Mme C... un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale ». Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de lui enjoindre d’y procéder dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans assortir cette injonction d’une astreinte.


Sur les frais liés au litige :

6. Mme C... a obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle totale. En conséquence, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat le versement à Me Cabaret, avocate de Mme C..., d’une somme de 1 000 euros, sous réserve de sa renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat.



D E C I D E :


Article 1er : L’arrêté du 15 janvier 2025 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de délivrer à Mme C... un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L’Etat versera à Me Cabaret, conseil de Mme C..., la somme de 1 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, contre renonciation de la part de ce conseil au bénéfice de l’indemnité versée au titre de l’aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme C... est rejeté.



Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B... C..., au préfet du Nord et à Me Cabaret.

Copie en sera adressée, pour information, au ministre de l’intérieur.


Délibéré après l'audience du 20 janvier 2026, à laquelle siégeaient :

M. Fabre, président,
Mme Bruneau, première conseillère,
M. Garot, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 février 2026.


La rapporteure,


Signé

M. Bruneau

Le président,


Signé

X. Fabre


Le greffier,


Signé


Dewière


La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.




Pour expédition conforme,



Le greffier

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