Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 19 mai 2025, M. A... B..., représenté par Me Danset-Vergoten, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 12 février 2025 par lequel le préfet du Nord a refusé de renouveler son titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale », l’a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d’éloignement ;
2°) d’enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un titre de séjour dans le délai d’un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou à défaut, de réexaminer sa situation et de lui délivrer, en l’attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour elle de renoncer au bénéfice de l’aide juridictionnelle.
Il soutient que :
En ce qui concerne la décision refusant le renouvellement de son titre de séjour :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle méconnaît les dispositions de l’article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle viole les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d’un défaut d’examen particulier de sa situation ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d'appréciation dans l’application des dispositions de l’article L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
En ce qui concerne la décision faisant obligation de quitter le territoire français :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est illégale du fait de l’illégalité de la décision refusant le renouvellement de son titre de séjour ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d’un défaut d’examen particulier de sa situation ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d'appréciation ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle est illégale du fait de l’illégalité de la décision refusant le renouvellement de son titre de séjour ;
- elle viole les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d’un défaut d’examen particulier de sa situation ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 29 juin 2025, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. B... ne sont pas fondés.
M. B... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d’aide juridictionnelle du 14 avril 2025.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Bonhomme, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les dispositions du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Bonhomme, magistrate désignée ;
- les observations de Me Nadji, substituant Me Danset-Vergoten, avocate de M. B..., qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens qu’elle développe ;
- les observations de Me Lacoeuilhe, représentant le préfet du Nord, qui conclut au rejet de la requête de M. B... au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés ;
- et les observations de M. B....
Considérant ce qui suit :
1. M. B..., ressortissant marocain né le 1er février 2002, est entré en France en mars 2004 au terme d’une procédure de regroupement familial. Il a été mis en possession d’un document de circulation pour étranger mineur entre novembre 2004 et décembre 2019 et a bénéficié, à sa majorité, d’une carte de séjour temporaire portant la mention « vie privée et familiale », renouvelée une fois jusqu’au 2 février 2022. Le 30 novembre 2021, M. B... a sollicité le renouvellement de son titre de séjour. Par un arrêté du 12 février 2025, le préfet du Nord a rejeté sa demande de renouvellement de son titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale », lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d’éloignement. Par la présente requête, M. B..., qui a fait l’objet le 18 septembre 2025 d’un placement au centre de rétention, demande l’annulation de ces décisions.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En ce qui concerne la décision refusant le renouvellement du titre de séjour :
2. Aux termes de l’article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ». Toutefois, l’article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : « La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire, de la carte de séjour pluriannuelle et de l'autorisation provisoire de séjour prévue aux articles L. 425-4 ou L. 425-10 ainsi qu'à la délivrance de la carte de résident et de la carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE " ».
3. Pour refuser à M. B... le renouvellement de sa carte de séjour temporaire portant la mention « vie privée et familiale », le préfet du Nord s’est fondé sur la circonstance que l’intéressé, qui a été condamné à plusieurs reprises par la justice française, représentait une menace pour l’ordre public. Or, s’il ressort des termes de l’arrêté attaqué, non contesté sur ce point, que M. B... a été condamné le 9 mai 2019 par le tribunal « correctionnel » de Lille à quatre mois d’emprisonnement avec sursis pour des faits de « vol aggravé par trois circonstances » et « vol avec violence ayant entraîné une incapacité totale de travail n’excédant pas huit jours aggravé par une autre circonstance », cette condamnation, prononcée alors qu’il était mineur, est ancienne et s’inscrit, selon les nombreuses pièces versées au dossier par le requérant, dans une période très particulière de la vie de l’intéressé qui, en proie à d’importantes difficultés psychiatriques, avait quitté le domicile familial puis fugué de la structure dans laquelle il avait été placé et se trouvait ainsi sans domicile fixe. De la même manière, le rappel à la loi effectué par le délégué du Procureur le 8 avril 2021 pour des faits de « pénétration, circulation ou stationnement dans une dépendance de la voie ferrée interdite au public » ainsi que les deux autres condamnations prononcées par le tribunal correctionnel de Lille les 5 novembre 2021 et 10 mars 2023, pour des faits respectivement de « recel de bien provenant d’un vol » et de « dégradation ou détérioration du bien d’autrui commise en réunion », concernent des faits d’atteinte aux biens, dans ce contexte particulier du début de l’année 2021 et ne sauraient ainsi, dans les circonstances particulières de l’espèce, caractériser une menace pour l’ordre public. Enfin, s’il est constant que M. B... a été condamné à payer une amende de 200 euros dans le cadre d’une amende pénale prononcée le 16 février 2024 pour des faits de « vol simple » commis à une date non déterminée, la gravité de ces faits, à supposer qu’ils soient récents, n’est pas davantage de nature à démontrer que l’intéressé représenterait une menace pour l’ordre public. Dans ces conditions, en retenant l’existence d’une telle menace pour refuser à M. B... de renouveler son titre de séjour, le préfet du Nord a fait une inexacte application des dispositions précitées de l’article L 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
4. En outre, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».
5. Il ressort des pièces du dossier, ainsi qu’il a été dit au point 1, que M. B... est entré en France alors qu’il était âgé de deux ans et il a été pris en charge par des membres de sa famille éloignée, qui l’ont adopté, en raison de l’incapacité de sa mère biologique, gravement malade, de le prendre en charge au Maroc. S’il est établi que M. B... a été condamné pour des faits délictuels commis en 2019 et en 2021, ces faits, qui ont pour l’essentiel consistaient en des atteintes aux biens, se sont concentrés au cours d’une période où l’intéressé, encore mineur puis jeune majeur, s’est trouvé dans une situation de très grande vulnérabilité. Il ressort des nombreuses attestations produites au dossier qu’en dépit des problèmes notamment psychiatriques que M. B... a présentés, sa famille adoptive est restée mobilisée et présente à ses côtés. Le requérant justifie par ailleurs bénéficier en France d’une reconnaissance pour son handicap, pour un taux compris entre 50% et 80%, et il démontre, au travers de l’attestation du Dr. Lavisse, praticien hospitalier psychiatre, se soumettre volontiers et avec assiduité au suivi et au traitement psychiatriques qui lui sont dispensés. L’attestation de ce praticien démontre par ailleurs de l’importance de l’étayage familial de M. B... pour la prise en charge de sa pathologie, et notamment de sa mère adoptive qui représente une personne ressource. A l’inverse, il est établi, contrairement à ce que soutient le préfet du Nord, que M. B..., qui a quitté son pays alors qu’il était âgé de deux ans et qui n’a plus depuis cette date de contact avec sa mère biologique, serait isolé en cas de retour dans son pays d’origine et qu’il ne bénéficiera plus du soutien et de l’étayage nécessaire à sa prise en charge notamment sanitaire. Dans ces conditions, le préfet du Nord, lorsqu’il a rejeté la demande présentée par M. B... pour le renouvellement de son titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » a porté une atteinte disproportionnée au droit de celui-ci au respect de sa vie privée et familiale. Il a également, eu égard aux conséquences que cette décision engendrera sur la situation de grande fragilité de M. B..., entaché sa décision d’une erreur manifeste d'appréciation.
6. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 12 février 2025 par laquelle le préfet du Nord a refusé de renouveler le titre de séjour de M. B... doit être annulée, ainsi que, par voie de conséquence, les décisions du même jour faisant obligation à l’intéressé de quitter le territoire français et fixant le pays de destination de la mesure d’éloignement.
Sur les conclusions aux fins d’injonction et d’astreinte :
7. Eu égard aux motifs d’annulation retenus, le présent jugement implique que le préfet du Nord délivre à M. B... un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale ». Il lui sera donc enjoint d’y procéder, dans un délai d’un mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu’il y ait toutefois lieu d’assortir cette injonction d’une astreinte.
Sur les frais de l’instance :
8. M. B... ayant été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de celles de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a dès lors lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 000 euros à verser à Me Danset-Vergoten, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat.
DÉCIDE :
Article 1er : L’arrêté du 12 février 2025 par lequel le préfet du Nord a refusé de renouveler le titre de séjour de M. B..., lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d’éloignement est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de délivrer à M. B... un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » dans le délai d’un mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L’État versera une somme de 1 000 euros à Me Danset-Vergoten, en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique, sous réserve que Me Danset-Vergoten renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État au titre de l’aide juridictionnelle.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B..., à Me Danset-Vergoten et au préfet du Nord.
Prononcé le 4 novembre 2025.
La magistrate désignée,
Signé
F. Bonhomme
La greffière,
Signé
V. Lesceux
La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,