Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 1er et 2 octobre 2025, M. B... C... demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 1er octobre 2025 par lequel le préfet du Nord a refusé de l’admettre au séjour au titre de l’asile et l’a maintenu en rétention administrative le temps de l’examen de sa demande d’asile en procédure prioritaire par l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) ;
2°) d’enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer une attestation de demande d’asile et de lui permettre de se maintenir sur le territoire français conformément aux dispositions de l’article L. 777-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
3°) de mettre à la charge de l’État la somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- l’arrêté attaqué lui a été notifié tardivement et dans une langue qu’il ne comprend pas ;
- il a été pris par une autorité incompétente pour ce faire ;
- il est insuffisamment motivé ;
- l’arrêté attaqué méconnaît l’article L. 754-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; en outre, ces dispositions sont incompatibles avec celles de l’article 8.3 de la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, en l’absence de définition de critères objectifs permettant de déterminer le caractère dilatoire d’une demande présentée en rétention ;
- il méconnaît l’article R. 754-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- il est entaché d’erreur d’appréciation quant au caractère dilatoire de sa demande d’asile ainsi qu’à ses garanties de représentation.
Le préfet du Nord a produit des pièces enregistrées les 14 et 20 octobre 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Beaucourt, conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les dispositions du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus, au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Beaucourt, magistrate désignée,
- les observations de Me Cuilliez, représentant M. C..., qui conclut aux mêmes fins que sa requête et ajoute, après avoir abandonné les moyens tirés de la notification tardive de l’arrêté attaqué, du vice d’incompétence, de la méconnaissance de l’article R. 754-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de l’incompatibilité des dispositions de l’article L. 754-3 de ce code avec la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et de l’erreur d’appréciation quant à ses garanties de représentation, que :
• l’arrêté du 1er octobre 2025 est entaché de vice de procédure dès lors que, d’une part, M. C... a été assisté durant l’ensemble de la procédure d’un interprète en langue turque alors qu’il ne comprend pas cette langue et que, d’autre part, les mentions portées sur cet arrêté ne permettent pas d’identifier l’interprète par l’intermédiaire duquel la notification est intervenue en méconnaissance des articles L. 141-2 et L. 141-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,
• il n’a pas été mis en mesure d’exposer sa volonté de solliciter l’asile à l’occasion de son audition par les services de police dès lors qu’il était assisté d’un interprète en langue turque alors qu’il ne parle que le kurde,
- les observations de Me Hau, représentant le préfet du Nord, qui conclut au rejet de la requête de M. C... au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés ;
- et les observations de M. C..., assisté de M. A..., interprète assermenté en langue kurde, qui indique, en réponse aux questions posées par la magistrate désignée, qu’il a sollicité l’asile dès lors que, engagé politiquement au sein du parti démocratique kurde, il craint faire l’objet de persécutions, de même que sa famille, en cas de retour dans son pays d’origine.
La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.
Considérant ce qui suit :
M. C..., ressortissant turc né le 25 avril 1986, déclare être entré en France le 26 septembre 2025. Par un arrêté du 27 septembre suivant, le préfet du Nord lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination en cas d’exécution d’office de cette mesure d’éloignement, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée d’un an et l’a placé en rétention administrative pour une durée de quatre jours. L’intéressé a déposé, le 30 septembre suivant, une demande d’asile alors qu’il se trouvait placé au centre de rétention de Lille-Lesquin. Par un arrêté du 1er octobre 2025, dont M. C... demande l’annulation, le préfet du Nord a refusé de l’admettre au séjour au titre de l’asile et l’a maintenu en rétention administrative le temps de l’examen de sa demande d’asile en procédure prioritaire par l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA).
Sur les conclusions à fin d’annulation :
Aux termes de l’article L. 754-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Si la France est l'État responsable de l'examen de la demande d'asile et si l'autorité administrative estime, sur le fondement de critères objectifs, que cette demande est présentée dans le seul but de faire échec à l'exécution de la décision d'éloignement, elle peut prendre une décision de maintien en rétention de l'étranger pendant le temps strictement nécessaire à l'examen de sa demande d'asile par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et, en cas de décision de rejet ou d'irrecevabilité de celle-ci, dans l'attente de son départ (…) ». L’article L. 754-4 de ce code dispose que : « L'étranger peut, selon la procédure prévue à l'article L. 921-2, demander l'annulation de la décision de maintien en rétention prévue à l'article L. 754-3 afin de contester les motifs retenus par l'autorité administrative pour estimer que sa demande d'asile a été présentée dans le seul but de faire échec à l'exécution de la décision d'éloignement (…) ».
Pour estimer que la demande de réexamen de la demande d’asile présentée par M. C..., alors qu’il était placé en rétention administrative, l’avait été dans le seul but de faire échec à l’exécution de la décision d’éloignement, le préfet du Nord a relevé que l’intéressé, qui n’établit pas être exposé personnellement à des peines ou traitements contraires à l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, « indique avoir quitté son pays en 2025 et être entré en France la même année » et qu’il ne présentait pas de garanties de représentations suffisantes.
D’une part, il n’appartient pas à l’autorité préfectorale, lorsqu’elle décide du maintien d’un étranger en rétention administrative, d’examiner la réalité des risques auxquels serait exposé cet étranger en cas de retour dans son pays d’origine. D’autre part, il résulte des dispositions précitées de l’article L. 754-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile que le maintien en rétention administrative n’est pas conditionné par l’absence de garanties de représentation suffisantes mais est prononcé lorsque l’étranger placé en rétention administrative présente une demande d’asile dans le seul but de faire échec à une mesure d’éloignement.
A cet égard, il ressort des pièces du dossier que M. C... a été interpellé le 26 septembre 2025, soit le lendemain de son entrée en France d’après ses déclarations réitérées à l’audience publique et non contredites en défense, et a fait l’objet d’une mesure d’éloignement avec placement en rétention, le 27 septembre suivant. Le requérant, d’abord retenu au local de rétention administrative de Tourcoing, a ensuite été transféré au centre de rétention administrative de Lille-Lesquin, le 29 septembre 2025, puis a présenté une demande d’asile le 30 septembre suivant. Au regard du parcours administratif de l’intéressé, il s’ensuit que, alors d’ailleurs que la circonstance qu’il a présenté sa demande d’asile postérieurement à son placement en rétention administrative n’est pas, à elle seule, de nature à révéler que l’asile aurait été sollicité dans le seul but de faire échec à l'exécution de la décision d'éloignement, le préfet du Nord a commis une erreur d’appréciation dans l’application de l’article L. 754-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que l’arrêté du 1er octobre 2025 du préfet du Nord doit être annulé.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
Aux termes du dernier alinéa de l’article L. 754-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « En cas d'annulation de la décision de maintien en rétention, il est immédiatement mis fin à la rétention et l'autorité administrative compétente délivre à l'intéressé l'attestation mentionnée à l'article L. 521-7 (…) ».
Il résulte de l’instruction que, par une décision du 13 octobre 2025, régulièrement notifiée, l’OFPRA, statuant en procédure accélérée, a rejeté la demande d’asile de M. C.... Il s’ensuit que l’exécution du présent jugement n’implique pas, en application de l’article L. 531-24 et d) du 1° de l’article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le préfet du Nord délivre à l’intéressé une attestation de demande d’asile. En revanche, elle implique qu’il soit mis immédiatement fin à sa rétention. Il y a dès lors lieu d’enjoindre à l’autorité préfectorale d’y procéder.
Sur les frais liés au litige :
M. C... n’a demandé le bénéfice de l’aide juridictionnelle ni directement ni par l’entremise de son conseil. Par suite, son avocate ne peut se prévaloir des dispositions de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dès lors, il y a lieu de rejeter les conclusions tendant à l’application combinée des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D É C I D E :
Article 1er : L’arrêté du 1er octobre 2025 est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de mettre immédiatement fin à la rétention de M. C....
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B... C..., au préfet du Nord et à Me Cuilliez.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 octobre 2025.
La magistrate désignée,
Signé :
P. Beaucourt
Le greffier,
Signé :
R. Antoine
La République mande et ordonne au préfet du Nord, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier,