Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 19 décembre 2025 et des pièces complémentaires enregistrées le 30 décembre 2025, M. B... D... et Mme A... C..., représentés par Me Lequien, demandent au juge des référés :
1°) de suspendre, sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, l’exécution de l’arrêté du préfet du Pas-de-Calais du 13 novembre 2025 prononçant l’expulsion de M. D... ;
2°) d’enjoindre, sous astreinte, au préfet territorialement compétent de délivrer à M. D... une carte de résident de dix ans ;
3°) de mettre à la charge de l’État une somme de 2 400 euros à verser à M. D... ou à Mme C... au titre des dispositions de l’article L.761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- la condition d’urgence est présumée satisfaite s’agissant d’une requête contre une décision prononçant l’expulsion d’un étranger du territoire français ; en l’espèce, il y a urgence à suspendre l’expulsion de M. D... pour lui permettre d’obtenir l’aménagement de la peine de cinq ans d’emprisonnement qu’il purge depuis le 20 janvier 2023 et de régulariser sa situation administrative afin d’accompagner les soins que nécessite l’état de santé de son enfant ;
- il existe des moyens de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
- la décision a été prise par une autorité incompétente dès lors que le signataire de la décision ne justifie pas bénéficier d’une délégation de signature postérieure à la nomination du préfet du Pas-de-Calais le 9 avril 2025 ;
- le préfet fonde sa décision sur son casier judiciaire pour certains faits et sur le fichier des antécédents judiciaires (TAJ) pour d’autres faits ; cette évocation du TAJ sans saisine au préalable, pour compléments d’information, des services de police ou gendarmerie compétents et du procureur de la République est irrégulière d’autant plus que le fichier n’était pas visé dans le bulletin de notification d’engagement de la procédure d’expulsion qui lui a été notifié ; elle est susceptible d’avoir exercé une influence sur le sens de la décision puisqu’elle l’accable sans lui donner la possibilité de se prononcer sur la pertinence et la réalité de ces accusations ;
- l’arrêté est entaché d’erreur de fait en ce qui concerne les faits figurant sur le TAJ : l’administration ne prouve pas sa consultation régulière du TAJ, elle n’a pas vérifié les suites réservées aux faits qui y sont mentionnés, elle n’a pas interrogé le requérant à ce sujet ;
- l’arrêté est entaché d’erreur manifeste d’appréciation dès lors que sa présence en France ne constitue pas une menace grave pour l’ordre public : d’une part, cinq condamnations concernent des faits anciens commis alors qu’il était âgé de 17 à 20 ans et les peines d’emprisonnement sont assorties du sursis ; il a été condamné le 30 avril 2025 pour trafic de stupéfiants alors qu’il était menacé par les vrais coupables ; d’autre part, il conteste la matérialité des faits mentionnés sur le TAJ ; en outre, il subit sa situation administrative irrégulière, n’ayant pas été autorisé à travailler en France depuis 8 ans ; enfin, la procédure d’expulsion ne tient pas compte de son évolution alors que depuis son incarcération et sa paternité il a changé et effectué diverses démarches d’insertion ; la fragilité de l’état de santé de son fils rend sa présence à ses côtés indispensable ; la commission des expulsions a émis un avis défavorable à son expulsion en tenant compte de sa récente paternité d’un enfant français ;
- le droit au séjour relève de la compétence du seul préfet de la Somme correspondant à son lieu de domicile à la sortie de sa détention ;
- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dans la mesure où toute sa famille nucléaire réside en France : ses parents sont titulaires de certificats de résidence d’une durée de dix ans, son frère aîné bénéficie d’une carte de séjour pluriannuelle valable 4 ans, ses trois autres frères et sœurs sont de nationalité française et sa conjointe depuis 4 ans est de nationalité française et atteste de la nécessité que son mari l’aide à élever leur enfant gravement malade ; il n’a aucune famille au Maroc ;
- la décision méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, alors que son enfant est particulièrement vulnérable et que la présence de son père est importante pour son équilibre émotionnel et la continuité de ses soins.
Par un mémoire en défense, enregistré le 29 décembre 2025 et des pièces complémentaires enregistrées les 30 décembre 2025, le préfet du Pas-de-Calais conclut au rejet de la requête.
Il réserve ses observations à l’audience.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 19 décembre 2025 sous le numéro 2512408 par laquelle M. D... et Mme C... demandent l’annulation de la décision attaquée.
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Legrand, vice-présidente, en application de l’article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer en matière de référés.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique qui s’est tenue le 2 janvier 2026 à 14 heures 30 :
- le rapport de Mme Legrand, qui a communiqué, en application des dispositions combinées des articles R.522-9 et R.611-7 du code de justice administrative un moyen relevé d’office tiré de l’irrecevabilité des conclusions à fin d’injonction de délivrance d’une carte de résident à M. D.... ;
- les observations de Me Cardon, substituant Me Lequien avocat de M. D... et de Mme C... qui conclut aux mêmes fins que la requête et ajoute la conclusion qu’il soit enjoint au préfet territorialement compétent de procéder au réexamen de la situation de M. D....
Il reprend les mêmes moyens et souligne en outre que :
- le préfet ne conteste pas le caractère urgent du référé ;
- il existe des moyens de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
- la cinquantaine de pièces communiquées à l’appui de la requête prouve l’ancrage en France du requérant et son évolution positive ;
- M. D... est présent en France depuis plus de 25 ans ; il a été scolarisé et a obtenu des diplômes ; il a une vie familiale intense sur le territoire français, ses deux parents ayant une carte de résident, son frère ainé une carte de séjour pluriannuelle et ses 3 autres frères et sœurs la nationalité française ; il est complètement isolé au Maroc ; il s’est marié le 12 juin 2021 avec une ressortissante française ; son enfant, né en France en 2023, a des problèmes de santé majeurs et a été reconnu en affection longue durée ; sa craniosténose entraîne des troubles neurologiques graves ; cet enfant a besoin de stabilité émotionnelle et familiale ; beaucoup de pièces médicales soulignent ce besoin de stabilité ; la commission d’expulsion a émis un avis défavorable à l’expulsion ; pourtant l’administration n’en tient pas compte ;
- la motivation de la décision est défaillante ; son enfant est né postérieurement aux faits pour lesquels il a été condamné ; il s’est amendé en prison ; dans quelques jours, la décision du juge d’application des peines fera l’objet d’une audience d’appel ; la menace à l’ordre public doit être appréciée au regard de la vie privée et familiale du requérant ;
- il ne sert à rien de consulter la commission d’expulsion si c’est systématiquement pour s’en écarter ;
- le requérant a subi un choc carcéral et est en voie de réinsertion.
- les observations de Mme C..., requérante, épouse de M. D..., qui s’en rapporte aux propos de son avocat et soutient qu’elle aimerait que son mari soit présent pour la réunion pluridisciplinaire du 13 février 2026 ; il faut une stabilité émotionnelle et familiale pour leur enfant ; M. D... était immature et influençable lorsqu’il a été condamné ; il a changé ; il travaille en détention ; elle-même travaillait à la mairie d’Amiens mais a dû démissionner pour s’occuper de son enfant ; elle vit actuellement du RSA ; elle a besoin que son mari ou elle travaille pour subvenir aux besoins de leur enfant ; l’arrêté d’expulsion empêche toute sortie de prison de M. D... pour des motifs médicaux, malgré les demandes en ce sens.
- les observations de Me Hau, avocat du préfet du Pas-de-Calais, qui conclut aux mêmes fins que précédemment et souligne en outre que :
- la requête est irrecevable en tant qu’elle est introduite par Mme C... qui n’a pas d’intérêt à agir ;
- il ne discute pas de la condition d’urgence ;
- il n'existe aucun moyen de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
- le moyen tiré de ce que le préfet ne peut pas consulter le TAJ est inopérant ;
- M. D... représente une menace grave pour l’ordre public : certes la commission d’expulsion a émis un avis défavorable à son expulsion mais le préfet et le juge des référés ne sont pas liés par cet avis ; il n’est pas démontré que les avis défavorables de la commission d’expulsion ne sont pas systématiquement suivis par l’administration ;
- la décision n’est pas entachée d’erreur d’appréciation : si le juge d’application des peines dit que son comportement est en voie d’amélioration, cela n’a un impact que sur une éventuelle réduction de peine, pas sur le litige ; depuis sa minorité et jusqu’à présent, âgé de 28 ans, il est inscrit dans un parcours de délinquance avec 6 condamnations depuis 10 ans ; les faits pour lesquels il a été condamné sont très graves puisqu’il a créé un laboratoire en matière de narcotrafic et était chef de réseau ; au-delà de ses condamnations pénales, il a des mentions au TAJ ; rien n’indique qu’il ne constituera plus une menace pour l’ordre public et qu’il va retrouver un emploi à sa sortie de prison ;
- la balance entre l’ordre public et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant va dans le sens de la protection de l’ordre public.
La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. B... D..., ressortissant marocain né le 23 septembre 1997 à Nador, est entré en France le 1er mars 2002 dans le cadre du regroupement familial. Le 20 mai 2010 et le 12 juin 2015, il s’est vu remettre un document de circulation pour étranger mineur. Le 2 février 2016, il a demandé la délivrance d’un titre de séjour portant la mention vie privée et familiale. Par une décision du 17 juillet 2018, dont la légalité a été confirmée par le tribunal administratif d’Amiens, le préfet de la Somme a rejeté sa demande de titre de séjour. Le 22 janvier 2022, M. D... a de nouveau sollicité son admission au séjour, cette fois en qualité de conjoint de Français. Par une décision du 11 août 2022, la préfète de la Somme a rejeté sa demande. Après un avis défavorable de la commission départementale d’expulsion réunie le 7 octobre 2025, le préfet du Pas-de-Calais a prononcé son expulsion du territoire français par un arrêté du 13 novembre 2025, notifié le 1er décembre suivant. Par la présente requête, M. D... et son épouse, Mme C... demandent au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L.521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de l'arrêté d'expulsion du 13 novembre 2025.
Sur la fin de non-recevoir opposée par le préfet du Pas-de-Calais :
2. La qualité d’épouse dont se prévaut Mme C... ne lui permet pas de justifier d'un intérêt direct lui donnant qualité pour demander la suspension de l'arrêté du 13 novembre 2025 par lequel le préfet du Pas-de-Calais a décidé l’expulsion de M. D.... La requête doit donc être rejetée en tant qu’elle est introduite par Mme C....
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
3. Aux termes de l’article L. 521-1 du code de justice administrative : « Quand une décision administrative, même de rejet, fait l’objet d’une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d’une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l’exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l’urgence le justifie et qu’il est fait état d’un moyen propre à créer, en l’état de l’instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. (…) ».
En ce qui concerne la condition de l’urgence :
4. Aux termes du premier alinéa de l’article R. 522-1 de ce code : « La requête visant au prononcé de mesures d’urgence doit (...) justifier de l’urgence de l’affaire. ».
5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.
6. Eu égard à son objet et à ses effets, une décision prononçant l'expulsion d'un étranger du territoire français porte, en principe, et sauf à ce que l’administration fasse valoir des circonstances particulières, par elle-même, une atteinte grave et immédiate à la situation de la personne qu'elle vise et crée, dès lors, une situation d'urgence justifiant que soit, le cas échéant, prononcée la suspension de cette décision.
7. En l’espèce, et en l’absence de circonstances particulières invoquées par le préfet du Pas-de-Calais, qui ne la conteste pas, la condition d’urgence est remplie.
En ce qui concerne la condition tenant à l’existence d’un doute sérieux sur la légalité de l’arrêté attaqué :
8. En l’état de l’instruction, compte tenu, d’une part, de la qualité de M. D... de père d’un enfant de nationalité française présentant une pathologie lourde de malformation de la boîte crânienne ayant conduit à une opération et à un suivi par des spécialistes et bénéficiant de la prise en charge de son affection de longue durée jusqu’au 9 décembre 2028, d’autre part, des certificats médicaux attestant de la nécessité de la présence de M. D... aux côtés de son enfant et des déclarations de son épouse à la barre qui insiste sur le besoin d’être épaulée par l’intéressé pour prendre les décisions relatives à la santé de leur enfant, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant est de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité de l’arrêté d’expulsion.
9. Les deux conditions auxquelles l’article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension de l’exécution d’une décision administrative étant satisfaites, M. D... est fondé à demander la suspension de l’arrêté d’expulsion pris à son encontre le 13 novembre 2025.
Sur les conclusions à fin d’injonction et d’astreinte :
10. Il n’appartient pas au juge des référés, eu égard à son office et à ses pouvoirs d’injonction, de prononcer, le cas échéant, des mesures autres que conservatoires, provisoires ou de réexamen.
11. La suspension prononcée par la présente ordonnance implique seulement mais nécessairement que le préfet territorialement compétent procède au réexamen de la situation de M. D.... Il y a, par suite, lieu d’enjoindre au préfet territorialement compétent de procéder à ce réexamen dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, en tenant compte du motif de celle-ci, sans qu’il n’y ait lieu d’assortir cette injonction d’une astreinte.
12. En revanche en application des dispositions combinées des articles R.522-9 et R.611-7 du code de justice administrative, ainsi que cela a été soulevé par la juge des référés à l’audience, les conclusions à fin d’injonction de délivrance d’une carte de résident à M. D... doivent être rejetées comme irrecevables.
Sur les conclusions présentées au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative :
13. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de faire application de l’article
L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l’État, partie perdante dans la présente instance, le versement d’une somme de 800 euros à verser à M. D... au titre des frais exposés dans la présente instance.
O R D O N N E :
Article 1er : L’exécution de l’arrêté du 13 novembre 2025 prononçant l’expulsion de M. D... est suspendue, jusqu’à ce qu’il soit statué au fond sur sa légalité.
Article 2 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de procéder au réexamen de la situation de M. D... dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 3 : L’État versera la somme de 800 euros à M. D..., en application au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus de la requête est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B... D..., à Mme A... C... et au ministre de l'intérieur.
Copie en sera adressée au préfet du Pas-de-Calais.
Fait à Lille, le 6 janvier 2026.
La juge des référés,
Signé
I. Legrand
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
La greffière