vendredi 18 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand |
| Section | Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand |
| N° Dossier | TA63-2101475 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Chambre 1 |
| Avocat requérant | UGGC AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés les 12 juillet 2021 et 4 juillet 2022, Mme E C, Mme A C et M. B C, représentés par la SCP Collet-De Roquigny-Chantelot-Brodiez-Gourdou et Associés, demandent au tribunal :
1°) de condamner l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales et, en tant que de besoin, le centre hospitalier universitaire de Clermont-Ferrand à réparer leurs préjudices ;
2°) de déclarer le jugement opposable à la caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme ;
3°) de mettre à la charge de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales et du centre hospitalier universitaire de Clermont-Ferrand une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- M. C a été victime d'un accident médical non fautif de faible probabilité ;
- M. C n'a pas été informé des risques de paraplégie ; s'il en avait été informé, il ne se serait pas fait opérer ;
- ils sont fondés à solliciter l'indemnisation de leurs préjudices sur le fondement des dispositions de l'article L. 1142-1 et suivants du code de la santé publique ;
- Mme E C subit un préjudice économique dès lors qu'elle ne peut plus exercer son emploi et qu'elle assure le rôle de tierce personne auprès de son époux ; elle sollicite une indemnisation à hauteur de 883,90 euros au titre de la perte de revenus jusqu'à la date de consolidation de l'état de santé de son mari ; elle a subi une perte de revenus de 5 292, 64 euros du 23 mai 2019 au 31 décembre 2022 et une perte de revenus annuelle 8 295 euros à compter de janvier 2023 ; elle est donc bien fondée à solliciter la somme de 99 133, 95 euros pour la période comprise entre le 23 mai 2019 et 15 mars 2034 ;
- Mme E C sollicite une indemnisation de son préjudice d'affection à hauteur de 25 000 euros ;
- son préjudice sexuel doit être indemnisé à hauteur d'une somme de 15 000 euros ;
- Mme A C et M. B C, enfants de M. C, sollicitent l'indemnisation de leur préjudice d'affection à hauteur d'une somme de 15 000 euros chacun.
Par un mémoire en défense, enregistré le 3 septembre 2021, le Centre hospitalier universitaire de Clermont-Ferrand, représenté par Lantero et Associés, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucune faute ne peut lui être imputée.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 5 juin et 3 juillet 2023, ce dernier n'ayant pas été communiqué, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales, représenté par la SCP UGGC Avocats, Me Welsch, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- le pronostic vital de M. C était engagé à court terme, de sorte que la paraplégie et les autres complications survenues ne sauraient être considérées comme notablement plus graves que ce à quoi il s'exposait en l'absence d'intervention ;
- une insuffisance rénale survient entre 5,4% et 6% des cas dans les suites d'une chirurgie pour anévrisme de type IV dès lors cette complication ne peut être regardée comme anormale ;
- le taux de survenue d'une ischémie digestive avoisine les 13% et est une complication classique de ce type de chirurgie ;
- la survenue d'escarres sacrées et ischiatiques ne relève pas d'une complication rare ;
- si la paraplégie survient dans 1,2 à 2% des cas dans les suites de ce type de chirurgie, les antécédents médicaux du patient et ses spécificités anatomiques ont rendu le geste chirurgical particulièrement difficile ;
- M. C n'étant pas décédé, les demandes de son épouse et de ses enfants ne pourront être que rejetées dès lors que le droit à indemnisation au titre de la solidarité nationale n'est pas ouvert aux victimes indirectes.
Par une ordonnance du 7 juin 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 4 juillet 2023.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de la sécurité sociale ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Bollon,
- les conclusions de M. Panighel, rapporteur public,
- les observations de Me Gay, représentant les consorts C ;
- et les observations de Me Makhlouche, représentant le centre hospitalier universitaire de Clermont-Ferrand.
Considérant ce qui suit :
1. M. D C, né le 8 avril 1958, a consulté son médecin le 9 février 2016 pour des douleurs lombaires. A la suite de cette consultation un scanner a été réalisé et a mis en évidence un anévrisme aortique abdominal à double étage et un angioscanner a révélé un anévrisme de l'aorte cœliaque et de la mésentérique supérieure. M. C a alors été pris en charge le 27 avril 2016 au centre hospitalier universitaire de Clermont-Ferrand en vue d'une intervention. Les suites de cette intervention ont été marquées par la survenue d'une paraplégie définitive et d'une ischémie colique imposant une colostomie définitive. M. C a saisi la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales et une expertise médicale a été organisée et confiée aux docteurs Robin et Bouillat qui ont déposé leur rapport le 4 décembre 2020. La Commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales a rendu un avis le 10 mai 2021 indiquant que la responsabilité du centre hospitalier universitaire de Clermont-Ferrand devait être écartée et que les préjudices subis par le requérant ne pouvaient donner lieu à une indemnisation au titre de la solidarité nationale. Par la présente requête, Mme E C, épouse de M. C, A et B C, ses enfants, demandent au tribunal de condamner l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales et, en tant que de besoin, le centre hospitalier universitaire de Clermont-Ferrand à réparer les préjudices qu'ils ont subis.
Sur les conclusions principales dirigées contre l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales :
2. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " II. - Lorsque la responsabilité d'un professionnel, d'un établissement, service ou organisme mentionné au I ou d'un producteur de produits n'est pas engagée, un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ouvre droit à la réparation des préjudices du patient, et, en cas de décès, de ses ayants droit au titre de la solidarité nationale, lorsqu'ils sont directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et qu'ils ont eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l'évolution prévisible de celui-ci et présentent un caractère de gravité, fixé par décret, apprécié au regard de la perte de capacités fonctionnelles et des conséquences sur la vie privée et professionnelle mesurées en tenant notamment compte du taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique, de la durée de l'arrêt temporaire des activités professionnelles ou de celle du déficit fonctionnel temporaire.
3. Il résulte de ces dispositions que seul le patient ou ses ayants droit en cas de décès de ce dernier sont fondés à solliciter une indemnisation au titre de la solidarité nationale. M. C, n'étant en l'espèce pas décédé, les requérants ne sont pas fondés à demander l'indemnisation de leurs préjudices personnels au titre de la solidarité nationale.
Sur les conclusions subsidiaires dirigées contre le centre hospitalier universitaire de Clermont-Ferrand :
4. Aux termes de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique : " Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus. ".
5. Il résulte de ces dispositions que doivent être portés à la connaissance du patient, préalablement au recueil de son consentement à l'accomplissement d'un acte médical, les risques connus de cet acte qui, soit présentent une fréquence statistique significative, quelle que soit leur gravité, soit revêtent le caractère de risques graves, quelle que soit leur fréquence. En cas de manquement à cette obligation d'information, si l'acte de diagnostic ou de soin entraîne pour le patient, y compris s'il a été réalisé conformément aux règles de l'art, un dommage en lien avec la réalisation du risque qui n'a pas été porté à sa connaissance, la faute commise en ne procédant pas à cette information engage la responsabilité de l'établissement de santé à son égard, pour sa perte de chance de se soustraire à ce risque en renonçant à l'opération. Il n'en va autrement que s'il résulte de l'instruction, compte tenu de ce qu'était l'état de santé du patient et son évolution prévisible en l'absence de réalisation de l'acte, des alternatives thérapeutiques qui pouvaient lui être proposées ainsi que de tous autres éléments de nature à révéler le choix qu'il aurait fait, qu'informé de la nature et de l'importance de ce risque, il aurait consenti à l'acte en question.
6. Les requérants soutiennent que si M. C avait été informé du risque de paraplégie qu'il encourrait, il n'aurait pas accepté l'intervention du 27 avril 2016. Il résulte de l'instruction que M. C n'a pas été informé du risque de paraplégie. Toutefois, M. C était atteint d'un anévrisme thoraco-abdominal de type IV symptomatique qui mesurait dans son plus grand diamètre 56 mm et s'exposait, en cas de refus d'intervention, à risque de rupture de l'anévrisme à court terme (moins de six mois) entrainant une mortalité importante dès lors que 80 à 90 % des patients présentant un telle rupture décèdent avant d'arriver à l'hôpital et que, pour les patients atteignant le bloc opératoire, le taux de mortalité postopératoire s'élève à 50%. Ainsi, et en l'absence de thérapeutique alternative, il résulte de l'instruction que M. C aurait encore consenti à l'intervention du 27 avril 2016 s'il avait été informé du risque de paraplégie qu'elle comportait. Il en résulte que le défaut d'information ne l'a donc privé d'aucune chance d'échapper à sa réalisation.
7. Il résulte de tout ce qui précède que ni la solidarité nationale ni la responsabilité du centre hospitalier universitaire de Clermont-Ferrand ne peuvent être engagées. Il y a lieu, par suite, de rejeter les conclusions à fin d'indemnisation présentées par les requérants.
Sur la déclaration de jugement commun :
8. Aux termes du huitième alinéa de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale, relatif au recours subrogatoire des caisses de sécurité sociale contre le responsable d'un accident ayant entraîné un dommage corporel : " L'intéressé ou ses ayants droit doivent indiquer, en tout état de la procédure, la qualité d'assuré social de la victime de l'accident ainsi que les caisses de sécurité sociale auxquelles celle-ci est ou était affiliée pour les divers risques. Ils doivent appeler ces caisses en déclaration de jugement commun ou réciproquement () ". Il résulte des termes mêmes de ces dispositions que la caisse doit être appelée en déclaration de jugement commun dans l'instance ouverte par la victime contre le tiers responsable, le juge étant, le cas échéant, tenu de mettre en cause d'office la caisse si elle n'a pas été appelée en déclaration de jugement commun.
9. En l'espèce, la présente instance n'ayant pas été initiée par la victime mais par son épouse et ses enfants, il n'appartient pas au juge administratif de déclarer le présent jugement commun et opposable à la caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme. Par suite, les conclusions, présentées par les requérants tendant à ce que le jugement soit déclaré commun et opposable à la caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales et du centre hospitalier universitaire de Clermont-Ferrand, qui ne sont pas les parties perdantes dans la présente instance, le paiement de la somme demandée par les requérants.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme C et autres est rejetée.
Article 2: Le présent jugement sera notifié à M. E C, représentante unique pour l'ensemble des requérants, à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales et au centre hospitalier universitaire de Clermont-Ferrand.
Délibéré après l'audience du 4 octobre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Caraës, présidente,
M. Jurie, premier conseiller,
Mme Bollon, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 octobre 2024.
La rapporteure,
L. BOLLON
La présidente,
R. CARAËS La greffière,
F. LLORACH
La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de l'accès aux soins en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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