jeudi 13 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand |
| Section | Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand |
| N° Dossier | TA63-2102475 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Chambre 2 |
| Avocat requérant | ILIADE AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistré le 19 novembre 2021, la société Chaussea, représentée par la SCP Iliade avocats, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision implicite du 19 septembre 2021 par laquelle la ministre en charge du travail a rejeté son recours hiérarchique ;
2°) d'annuler la décision du 17 mars 2021 par laquelle l'inspectrice du travail de l'Allier a refusé d'autoriser le licenciement de M. A ;
3°) d'enjoindre à l'inspectrice du travail de l'Allier de réexaminer sa demande d'autorisation de licenciement ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- les décisions attaquées sont entachées d'un vice de procédure dès lors que le principe du contradictoire a été méconnu par l'inspectrice du travail ;
- les décisions attaquées sont entachées d'erreur d'appréciation et d'erreur dans la qualification des faits dès lors que les faits reprochés au salarié caractérisent un comportement d'insubordination qui doit être qualifié de fautif, eu égard à la gravité de la méconnaissance de ses obligations et à l'absence de risque particulier pour l'intéressé ; par ailleurs, le comportement du salarié a causé un préjudice à la société, les recettes du magasin n'étant pas encaissées alors que l'établissement devait faire face à ses charges ;
- les décisions attaquées sont entachées d'erreur d'appréciation dès lors qu'il n'existe aucun lien entre le mandat du salarié et la procédure de licenciement engagée à son encontre.
Par un mémoire en défense, enregistré le 18 janvier 2022, M. A conclut au rejet de la requête et à ce que soit mis à la charge de la société Chaussea la somme de 4 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que les moyens soulevés par la société Chaussea ne sont pas fondés.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 novembre 2022, la ministre en charge du travail conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens soulevés par la société Chaussea ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Jaffré,
- les conclusions de Mme Luyckx, rapporteure publique.
- et les observations de M. A.
Considérant ce qui suit :
1. La société Chaussea, qui exerce une activité de vente de chaussures, a saisi l'inspection du travail de l'Allier, le 11 janvier 2021, d'une demande d'autorisation de licenciement pour faute de M. A, directeur de magasin, représentant de section syndicale et défenseur syndical. Par une décision du 17 mars 2021, l'inspectrice du travail a refusé le licenciement sollicité. Saisie d'un recours hiérarchique par la société Chaussea, la ministre en charge du travail a, par son silence gardé sur ce recours, fait naître une décision implicite de rejet le 19 septembre 2021. Par la présente requête, la société Chaussea demande au tribunal d'annuler ces deux décisions.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés légalement investis de fonctions représentatives, qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque leur licenciement est envisagé, celui-ci ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou avec leur appartenance syndicale. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail saisi et, le cas échéant, au ministre compétent, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier le licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi.
3. En premier lieu, le caractère contradictoire de l'enquête menée conformément aux dispositions des articles R. 2421-4 et R. 2421-11 du code du travail impose à l'autorité administrative, saisie d'une demande d'autorisation de licenciement pour faute d'un salarié protégé, d'informer le salarié concerné des agissements qui lui sont reprochés et de l'identité des personnes qui en ont témoigné. Il implique, en outre, que le salarié protégé et l'employeur soient mis à même de prendre connaissance de l'ensemble des éléments déterminants que l'inspecteur du travail a pu recueillir.
4. La société Chaussea indique avoir reçu le rapport de l'enquête de l'inspection du travail le même jour que la notification de la décision de refus d'autorisation de licenciement soit, le 19 mars 2021. Elle fait ainsi valoir qu'elle n'a pas été mise à même de faire valoir ses observations sur ce rapport qu'elle considère incomplet. Toutefois, d'une part, le courrier du 11 mars 2021 auquel la société Chaussea se réfère dans sa requête fait état de constatations effectuées sur place par l'inspecteur du travail relatives à la sécurisation du coffre-fort de l'établissement où travaille M. A, sans lien avec les motifs de la demande de licenciement. D'autre part, si la société Chaussea invoque l'absence de mention par l'inspecteur du travail dans son rapport de témoignages de salariés travaillant au sein de cet établissement faisant état de difficultés relationnelles avec M. A, le motif de la demande de licenciement est sans rapport avec ces supposées difficultés relationnelles. Ainsi, la société Chaussea n'établit pas que la décision en cause est fondée sur des éléments déterminants qui n'ont pas été portés à sa connaissance préalablement. Par suite, le moyen tiré de l'irrégularité de procédure doit être écarté.
5. En deuxième lieu, la société Chaussea a demandé l'autorisation de licencier M. A pour faute au motif que le salarié, gérant de magasin, a refusé de procéder au dépôt quotidien des recettes du magasin en banque, à partir du 28 novembre 2020. Il ressort des pièces du dossier que la décision litigieuse de l'inspecteur du travail, confirmée par la décision implicite du ministre, est fondée sur l'absence de caractère fautif du comportement reproché à M. A au regard de ses obligations contractuelles et de la méconnaissance par son employeur de ses obligations de sécurité vis-à-vis de ses salariés, ainsi que sur l'existence d'un lien entre les mandats détenus par le salarié et la demande de licenciement présentée par son employeur.
6. D'une part, il ressort des pièces du dossier qu'à la suite du transfert du magasin de Montluçon appartenant à la société La Halle à la société Chaussea le 15 juillet 2020, le contrat de travail de M. A du 5 mai 1997 et ses avenants des 10 décembre 1998, 27 octobre 1999 et 1er février 2001 ont été transférés à la société Chaussea après autorisation délivrée par l'inspection du travail le 9 octobre 2020. L'avenant cadre du 27 octobre 1999 prévoit sous le titre " fonctions et responsabilité " : " Pendant la durée de la présente convention, le Cadre sera comptable et responsable vis-à-vis de la société des espèces, marchandises, matériels et objets mobiliers qui se trouvent dans le point de vente confié à ses soins ". Il n'est pas démontré ni même allégué qu'une fiche de poste comprenant la mission de dépôt des recettes en banque aurait été notifiée au salarié. Par ailleurs, il est constant que la société La Halle avait confié à une entreprise spécialisée la mission du transfert et dépôt des recettes de vente du magasin auprès d'un établissement bancaire depuis 2016 à la suite d'une évaluation des risques présentés par cette mission. Ainsi, il ne ressort pas des pièces du dossier que la mission de dépôt des recettes du magasin de Montluçon ferait partie des obligations contractuelles de M. A et ce, alors même que ce dernier aurait accepté d'effectuer ces transferts de fonds à titre provisoire du 19 octobre au 29 octobre 2020. Dès lors, le refus de procéder au dépôt d'espèces ne peut être considéré comme fautif.
7. D'autre part, et au surplus, il ressort des pièces du dossier que M. A a, par courriel du 25 novembre 2020, alerté son nouvel employeur, de son refus de procéder au dépôt des recettes de vente du magasin dans un établissement bancaire en se prévalant des risques pour sa sécurité et qui avaient justifié le recours à une société de transport de fonds. Si la société Chaussea allègue qu'une procédure de dépôt bancaire a été prévue dans le document unique d'évaluation des risques professionnels, il ressort toutefois des pièces du dossier qu'aucune évaluation des risques spécifiques à la situation du magasin de Montluçon n'a été menée, le compte-rendu du CSSCT du 25 février 2021 étant postérieur aux faits reprochés et ne pouvant attester d'une démarche d'évaluation des risques.
8. Il résulte de ce qui précède que le refus de M. A de procéder au dépôt des recettes de vente du magasin dans un établissement bancaire ne peut être qualifié de faute. Par suite, le moyen tiré de l'erreur dans la qualification des faits doit être écarté.
9. En troisième lieu, la décision litigieuse de l'inspecteur du travail est motivée par l'existence d'un lien entre le mandat exercé par le salarié et la demande d'autorisation de licenciement dont il fait l'objet. Dans les circonstances de l'espèce, la seule concomitance de la procédure de licenciement initiée par la société Chaussea et la désignation de M. A en qualité de représentant de section syndicale et de courriers qu'il a adressé à la direction en cette qualité est insuffisante à démontrer l'existence d'une discrimination syndicale.
10. Toutefois, ainsi qu'il a été dit aux points 5 à 7, la décision litigieuse est également fondée sur l'absence de faute du salarié et ce motif n'est pas entaché d'erreur de qualification des faits. Il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle n'avait retenu que ce seul motif pour prononcer le refus d'autorisation de licenciement attaqué.
11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête présentée par la société Chaussea doivent être rejetées. Par voie de conséquence les conclusions à fin d'injonction doivent également être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que demande la société Chaussea, titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.
13. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de M. A présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de la société Chaussea est rejetée.
Article 2 : Les conclusions de M. A présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Chaussea, à la ministre du travail, de la santé et des solidarités et à M. A.
Délibéré après l'audience du 30 mai 2024, à laquelle siégeaient :
- Mme Bentéjac, présidente,
- Mme Jaffré, première conseillère,
- M. Debrion, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juin 2024.
La rapporteure,
M. JAFFRÉ
La présidente,
C. BENTÉJAC La greffière,
C. PETIT
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités - en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2102475
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