jeudi 18 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand |
| Section | Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand |
| N° Dossier | TA63-2202002 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Chambre 2 |
| Avocat requérant | AD'VOCARE |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 19 septembre 2022 et le 27 novembre 2023, M. B A, représenté par l'AARPI Ad'vocare, Me Bourg demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 13 mai 2022 par laquelle la préfète de l'Allier lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour ;
2°) à titre principal, d'enjoindre à la préfète de l'Allier de lui délivrer un titre de séjour, mention " vie privée et familiale " dans un délai de trente jours à compter de la notification du jugement à intervenir et, dans l'attente, de lui délivrer un récépissé valant autorisation de travail dans un délai de quarante-huit heures ;
3°) à titre subsidiaire, d'enjoindre à la préfète de l'Allier de réexaminer sa situation dans un délai de trente jours à compter de la notification du jugement à intervenir et, dans cette attente, de lui délivrer un récépissé assorti d'une autorisation de travail dans un délai de quarante-huit heures ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au profit de son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat versée au titre de l'aide juridictionnelle.
Il soutient que :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'erreur de droit et d'erreur manifeste d'appréciation dès lors c'est à tort que la préfète de l'Allier a considéré qu'il constituait une menace pour l'ordre public ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît l'intérêt supérieur de ses enfants et est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;
- elle porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale, en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la délivrance d'un récépissé de demande de carte de séjour par le préfet du Haut-Rhin ne saurait avoir pour effet d'abroger la décision de refus d'admission au séjour prise à son encontre.
Par un mémoire en défense, enregistré le 13 novembre 2023, la préfète de l'Allier conclut au non-lieu à statuer sur la requête de M. A.
Elle soutient que l'intéressé a obtenu du préfet du Haut-Rhin un récépissé de demande de carte de séjour quia abrogé, de manière implicite, la décision attaquée du 13 mai 2022.
Par une décision du 25 novembre 2022, le bureau d'aide juridictionnelle a rejeté la demande d'aide juridictionnelle présentée par M. A. Cette décision a été confirmée par ordonnance du 15 décembre 2023 du président de la cour administrative d'appel de Lyon.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Nivet,
- et les observations de Me Gauché, substituant Me Bourg, représentant M. A.
Considérant ce qui suit :
1. M. B A, ressortissant albanais déclare être entré en France en 2017 et a sollicité le bénéfice de l'asile le 14 décembre 2018. Sa demande a été rejetée par décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 24 janvier 2019. Après avoir fait l'objet de deux obligations de quitter le territoire français, notifiées le 27 mars 2019 et le 26 février 2021 ainsi que d'une assignation à résidence en date du 25 mai 2021 ultérieurement abrogée, M. A a formulé le 28 octobre 2021 une demande de titre de séjour, en qualité de parent d'enfant français et de conjoint de français. Par un arrêté du 13 mai 2022 a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité. Par la présente requête, M. A demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
Par une décision du 25 novembre 2022, le bureau d'aide juridictionnelle a rejeté la demande d'aide juridictionnelle présentée par M. A. Cette décision a été confirmée par ordonnance du 15 décembre 2023 du président de la cour administrative d'appel de Lyon. Par suite, la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle présentée par l'intéressé ne peut qu'être rejetée.
Sur l'exception de non-lieu à statuer :
2. Un recours pour excès de pouvoir dirigé contre un acte administratif n'a d'autre objet que d'en faire prononcer l'annulation avec effet rétroactif. Si, avant que le juge n'ait statué, l'acte attaqué est rapporté par l'autorité compétente et si le retrait ainsi opéré acquiert un caractère définitif faute d'être critiqué dans le délai de recours contentieux, il emporte alors disparition rétroactive de l'ordonnancement juridique de l'acte contesté, ce qui conduit à ce qu'il n'y ait lieu pour le juge de la légalité de statuer sur le mérite du pourvoi dont il était saisi. Il en va ainsi, quand bien même l'acte rapporté aurait reçu exécution. Dans le cas où l'administration se borne à procéder à l'abrogation de l'acte attaqué, cette circonstance prive d'objet le pourvoi formé à son endroit, à la double condition que cet acte n'ait reçu aucune exécution pendant la période où il était en vigueur et que la décision procédant à son abrogation soit devenue définitive.
3. La préfète de l'Allier soutient que M. A ayant obtenu un récépissé de demande de titre de séjour du préfet du Haut-Rhin, il n'y a plus lieu de statuer sur ses conclusions à fin d'annulation du refus de titre de séjour. Toutefois, la délivrance de ce récépissé n'emporte pas d'effet équivalent à la délivrance du titre de séjour sollicité par le requérant. Il résulte donc de ce qui précède que l'exception de non-lieu à statuer opposée par la préfète doit être écartée.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
4. D'une part, aux termes de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire, de la carte de séjour pluriannuelle et de l'autorisation provisoire de séjour prévue aux articles L. 425-4 ou L. 425-10 ainsi qu'à la délivrance de la carte de résident et de la carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE. ". Les infractions pénales commises par un étranger ne sauraient, à elles seules, justifier légalement une mesure de refus de délivrance ou de renouvellement de titre de séjour et d'éloignement et ne dispensent pas l'autorité compétente d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence de l'intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace pour l'ordre public. Lorsque l'administration se fonde sur l'existence d'une telle menace, il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les faits qu'elle invoque à cet égard sont de nature à justifier légalement sa décision.
5. D'autre part, aux termes des dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ".
6. Il ressort des pièces du dossier que pour refuser de renouveler le titre de séjour sollicité par M. A, la préfète de l'Allier s'est fondée sur la circonstance que son comportement constituait une menace pour l'ordre public. A ce titre, la décision attaquée mentionne que l'intéressé est défavorablement connu des services de police, notamment pour des faits de vol avec destruction ou dégradation, de conduite d'un véhicule sans permis, de violence sans incapacité par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité et de menace de mort réitérée. Toutefois, en l'absence de précision sur les faits en cause, notamment, la date à laquelle ils ont été commis et au rôle joué par le requérant et alors qu'il n'est pas même allégué qu'ils ont donné lieu à de quelconque poursuites à l'encontre de l'intéressé, la préfète n'établit pas que le comportement du requérant constitue une menace réelle et actuelle à l'ordre public. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier que M. A est marié à Mme D C, de nationalité française, depuis le 5 juin 2021, et qu'il est père de deux enfants français nées le 25 août 2016 et le 14 avril 2021. S'il n'exerce pas l'autorité parentale sur le premier enfant du couple en raison d'une reconnaissance tardive de paternité, il est constant qu'il exerce une telle autorité à l'égard du second enfant et qu'il contribue à son entretien et à son éducation dès lors qu'il justifie de l'existence d'une communauté de vie avec son épouse. Par suite, le requérant est fondé à soutenir que la préfète de l'Allier a fait une inexacte application des dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
7. Il résulte de ce qui précède que le requérant est fondé, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, à demander l'annulation de la décision du 13 mai 2022 portant refus de délivrance de titre de séjour.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
8. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique nécessairement, en application de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, sous réserve de modifications dans les circonstances de droit et de fait, que soit délivré à M. A un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Par suite, il y a lieu d'enjoindre à la préfète de l'Allier de délivrer au requérant ce titre de séjour dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans l'attente de le munir, d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de quinze jours.
Sur les frais liés au litige :
9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Bourg renonce à percevoir la somme correspondante à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de celui-ci le versement à Me Bourg la somme de 1 000 euros.
D E C I D E :
Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur la demande d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire de M. A.
Article 2 : L'arrêté du 13 mai 2022 par lequel la préfète de l'Allier a refusé de délivrer un titre de séjour à M. A est annulée.
Article 3 : Sous réserve de modification dans les circonstances de droit ou de fait, il est enjoint à la préfète de l'Allier de délivrer à M. A un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans l'attente de le munir, d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de quinze jours.
Article 4 : L'Etat versera à Me Bourg, avocate de M. A, une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Bourg renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et à la préfète de l'Allier.
Délibéré après l'audience du 4 juillet 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Bentéjac présidente,
Mme Jaffré, première conseillère,
M. Nivet, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2024.
Le rapporteur,
C. NIVET
La présidente,
C. BENTEJAC La greffière,
C. PETIT
La République mande et ordonne à la préfète de l'Allier en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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