vendredi 14 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand |
| Section | Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand |
| N° Dossier | TA63-2300238 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Chambre 1 |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 7 février 2023 et 10 avril 2024, Mme A B, représentée par Me Habiles, avocat, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 8 novembre 2022 par lequel le préfet du Puy-de-Dôme a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée ;
2°) d'enjoindre au préfet du Puy-de-Dôme de procéder au réexamen de sa demande dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ;
4°) de condamner l'Etat aux entiers dépens de l'instance.
Elle soutient que :
En ce qui concerne la décision de refus de titre de séjour :
- elle est entachée d'incompétence ;
- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors que le préfet était tenu, en vertu des dispositions des articles L. 432-13 et L. 432-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de saisir la commission du titre de séjour préalablement à la notification de la décision de refus de délivrance de titre ;
- elle est entachée d'un défaut de motivation en droit et en fait ;
- le préfet a méconnu l'étendue de sa compétence dès lors qu'il n'a pas examiné sa situation au regard de la délivrance d'une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " au titre de l'admission exceptionnelle au séjour et n'a pas fait usage de son pouvoir de régularisation ;
- elle a été victime de violences conjugales ;
- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que le préfet s'est fondé sur les dispositions de l'article 6-2 de l'accord franco-algérien en estimant qu'elle sollicitait le renouvellement de son titre en qualité de conjoint de français alors qu'elle a sollicité la délivrance d'un titre, dans le cadre d'un changement de statut, sur le fondement des dispositions de l'article 7 B dudit accord qui prévoit la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " salarié " ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 14 combinées à celles de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- elle est entachée d'incompétence ;
- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors que le préfet était tenu, en vertu des dispositions des articles L. 432-13 et L. 432-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de saisir la commission du titre de séjour préalablement à la notification de la décision de refus de délivrance de titre ;
- elle est entachée d'un défaut de motivation en droit et en fait ;
- le préfet a méconnu l'étendue de sa compétence dès lors qu'il n'a pas examiné sa situation au regard de la délivrance d'une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " au titre de l'admission exceptionnelle au séjour et n'a pas fait usage de son pouvoir de régularisation ;
- elle a été victime de violences conjugales ;
- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que le préfet s'est fondé sur les dispositions de l'article 6-2 de l'accord franco-algérien en estimant qu'elle sollicitait le renouvellement de son titre en qualité de conjoint de français alors qu'elle a sollicité la délivrance d'un titre, dans le cadre d'un changement de statut, sur le fondement des dispositions de l'article 7 B dudit accord qui prévoit la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " salarié " ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 14 combinées à celles de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays d'éloignement :
- elle est entachée d'incompétence ;
- elle est entachée d'un défaut de motivation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 3 mai 2024, le préfet du Puy-de-Dôme conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 7 mai 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 22 mai 2024.
Par une décision du 11 janvier 2023, Mme B a été admise au bénéficie de l'aide juridictionnelle partielle à hauteur de 25%.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendu au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Caraës ;
- et les observations de Me Habiles, représentant Mme B.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, ressortissante algérienne née le 7 novembre 1977, est entrée en France le 26 janvier 2019 sous couvert d'un passeport revêtu d'un visa court séjour valable du 23 décembre 2018 au 20 juin 2019. Elle s'est mariée avec un ressortissant français le 16 février 2019. Elle a été bénéficiaire d'un certificat de résidence algérien portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement des dispositions de l'article 6-2 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié, en qualité de conjointe d'un ressortissant français, valable du 31 juillet 2020 au 30 juillet 2021. Le 27 juillet 2021, Mme B a sollicité le renouvellement de son titre de séjour. Par une décision du 8 novembre 2022, le préfet du Puy-de-Dôme a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par la présente requête, Mme B demande l'annulation de ces décisions.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes des stipulations de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " () Le certificat de résidence portant la mention "vie privée et familiale" est délivré de plein droit : () 2) au ressortissant algérien, marié avec un ressortissant de nationalité française, à condition que son entrée sur le territoire français ait été régulière, que le conjoint ait conservé la nationalité française et, lorsque le mariage a été célébré à l'étranger, qu'il ait été transcrit préalablement sur les registres de l'état civil français () Le premier renouvellement du certificat de résidence délivré au titre du 2) ci-dessus est subordonné à une communauté de vie effective entre époux ". Ces stipulations régissent de manière complète les conditions dans lesquelles les ressortissants algériens, conjoints d'un ressortissant français, peuvent être admis à séjourner en France et y exercer une activité professionnelle. Si un ressortissant algérien ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 313-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile relatives au renouvellement du titre de séjour lorsque l'étranger a subi des violences conjugales et que la communauté de vie a été rompue, il appartient au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, compte tenu de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressée, et notamment des violences conjugales alléguées, l'opportunité d'une mesure de régularisation. Il appartient seulement au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation portée sur la situation personnelle de l'intéressée ".
3. Mme B soutient qu'elle a été victime de violences tant psychologiques que physiques à compter de juillet 2020 qui ont été commises par son conjoint qu'elle avait épousé le 16 février 2019. Il ressort des pièces du dossier que Mme B a déposé des mains courantes les 10 août, 13 août, 10 octobre et 23 décembre 2020 et une plainte le 7 août 2020 pour violences commises par son époux et produit plusieurs certificats médicaux et notamment une fiche de liaison médicale du 4 août 2020 établie par un médecin urgentiste du centre hospitalier universitaire de Clermont-Ferrand faisant état " d'un contexte de conjugopathie depuis la demande de divorce de son époux le 21 juillet " et " de rapports sexuels non consentis " et concluant, après avoir fait réaliser des prélèvements, à l'existence d'une " agression physique et sexuelle " avec " cliniquement de multiples contusions et hématomes ". Par ailleurs, le juge aux affaires familiales près le tribunal judiciaire de Clermont-Ferrand a prononcé, par un jugement du 23 février 2024, le divorce aux torts exclusifs de l'époux de Mme B en relevant que les faits examinés " constituent une violation grave ou renouvelée des devoirs et obligations résultant du mariage et rendent intolérables le maintien de la vie commune même si les explications de l'épouse peuvent parfois être remises en question ". Enfin, si l'époux de Mme B avait manifesté son intention de divorcer en juillet 2020 alors que les violences invoquées ne sont avérées qu'à compter d'août de la même année, il ressort des pièces du dossier que ces violences commises par le conjoint de Mme B avaient pour objet d'obtenir la rupture de la vie commune du couple dans un contexte de reprise des relations de celui-ci avec son ex-épouse. Il en résulte que Mme B justifie des violences conjugales qu'elle a subies. Il s'ensuit que le préfet du Puy-de-Dôme a commis une erreur de droit en n'examinant pas la situation de Mme B dans le cadre de son pouvoir de régularisation au regard de ces violences conjugales.
4. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision du 8 novembre 2022 par lequel le préfet du Puy-de-Dôme a refusé de lui délivrer un titre de séjour et, par voie de conséquence, de la décision portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et de la décision fixant le pays de renvoi.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
5. Eu égard au motif sur lequel il se fonde pour annuler la décision du préfet du Puy-de-Dôme refusant à Mme B la délivrance d'un titre de séjour et la décision subséquente l'obligeant à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, le présent jugement implique seulement que le préfet du Puy-de-Dôme réexamine la demande de Mme B. Par suite, il y a lieu d'enjoindre audit préfet de réexaminer la situation administrative de Mme B dans le délai de deux mois et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour, dans le délai de quinze jours, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
6. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle au taux de 25 %. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Habiles, avocate de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Habiles de la somme de 1 000 euros.
D E C I D E :
Article 1er : Les décisions du préfet du Puy-de-Dôme du 8 novembre 2022 refusant à Mme B la délivrance d'un titre de séjour, l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination sont annulées.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Puy-de-Dôme de réexaminer la situation administrative de Mme B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, dans le délai de quinze jours, une autorisation provisoire de séjour.
Article 3 : L'Etat versera à Me Habiles la somme de 1 000 euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au préfet du Puy-de-Dôme.
Délibéré après l'audience du 31 mai 2024 à laquelle siégeaient :
Mme Caraës, présidente,
M. Jurie, premier conseiller,
Mme Bollon, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 juin 2024.
La présidente-Rapporteure,
R. CARAËS L'assesseur le plus ancien,
G. JURIE
La greffière,
F. LLORACH
La République mande et ordonne au préfet du Puy-de-Dôme, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
No 2300238
AC
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