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AccueilJurisprudence administrativeN° TA63-2301489

Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand — Décision N° TA63-2301489

vendredi 30 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
SectionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
N° DossierTA63-2301489
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantDOGAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 21 juin 2023, M. A se disant Ozgur Yukli, représenté par Maître Dogan, avocat, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 juin 2023 par lequel le préfet de la Haute-Loire l'a obligé à quitter le territoire français, y a interdit son retour pour la durée de 24 mois et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné ;

2°) d'annuler l'arrêté du 19 juin 2023 par lequel le préfet du Cantal l'a assigné à résidence pour la durée de 45 jours ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Loire, d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. A se disant Yukli soutient que,

s'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen réel et complet de sa situation ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article R. 521-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

s'agissant de la décision fixant le pays d'éloignement :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'il existe un risque de traitements inhumains ou dégradants en cas de retour dans son pays d'origine ;

s'agissant de l'interdiction de retour :

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- eu égard à sa situation, elle est disproportionnée dans sa durée de deux ans ;

s'agissant de l'assignation à résidence : elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 juin 2023, le préfet de la Haute-Loire conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de M. A se disant Yukli ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Le dossier de la présente instance a été communiqué, en son intégralité, au préfet du Cantal, qui n'a pas présenté d'observation.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Jurie, premier conseiller, pour statuer en application de l'article L. 776-1 et suivants du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu, au cours de l'audience publique, le rapport de M. Jurie, magistrat désigné.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté en date du 19 juin 2023, le préfet de la Haute-Loire a obligé M. A se disant Yukli, se déclarant ressortissant turc, à quitter le territoire français, y a interdit son retour pour la durée de 24 mois et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné. Par un arrêté du même jour, le préfet du Cantal a assigné à résidence M. A se disant Yukli pour la durée de 45 jours. Le requérant demande l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

Sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête.

2. Aux termes de l'article R. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () lorsqu'un étranger, se trouvant à l'intérieur du territoire français, demande à bénéficier de l'asile, l'enregistrement de sa demande relève du préfet de département () ". Aux termes de l'article R. 521-4 du même code : " Lorsque l'étranger se présente en personne auprès de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, des services de police ou de gendarmerie ou de l'administration pénitentiaire, en vue de demander l'asile, il est orienté vers l'autorité compétente. / Il en est de même lorsque l'étranger a introduit directement sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sans que sa demande ait été préalablement enregistrée par le préfet compétent. / Ces autorités fournissent à l'étranger les informations utiles en vue de l'enregistrement de sa demande d'asile et dispensent pour cela la formation adéquate à leurs personnels ".

3. Les dispositions précitées ont pour effet d'obliger l'autorité de police à transmettre au préfet, et ce dernier à enregistrer, une demande d'admission au séjour lorsqu'un étranger, à l'occasion de son interpellation, formule une première demande d'asile. Hors les cas concernant l'hypothèse d'un ressortissant étranger formulant sa demande d'asile à la frontière ou en rétention, et hors les cas prévus aux c et d du 2° de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet saisi d'une première demande d'asile est ainsi tenu de délivrer au demandeur l'attestation mentionnée à l'article L. 521-7 dudit code. Ces dispositions font donc nécessairement obstacle à ce que l'autorité administrative prenne une mesure d'éloignement à l'encontre de l'étranger qui, avant le prononcé d'une telle mesure, a clairement exprimé le souhait de former une demande d'asile devant les services de police lors de son interpellation, même s'il ne s'est pas volontairement présenté devant eux, et sans égard au caractère éventuellement dilatoire d'une telle demande.

4. Selon les mentions de l'arrêté attaqué, M. A se disant Yukli a été contrôlé par les services de la gendarmerie nationale le 19 juin 2023 au volant d'un véhicule appartenant à son employeur, puis placé en garde à vue dès lors qu'il n'était pas en mesure de présenter un permis de conduire et qu'il s'était prévalu d'une fausse carte d'identité bulgare. Il ressort du procès-verbal d'audition de garde-à-vue qu'à la question " avez-vous des projets en France ou ailleurs en Europe ' ", l'intéressé a répondu " je veux rester, je veux travailler, je veux faire une demande d'asile ". Le préfet de la Haute-Loire a estimé ne pas avoir été saisi d'une demande d'asile dès lors, selon lui, que le dépôt correspondant à cette demande s'avérait hypothétique et incertain et que rien le ne garantissait dans l'avenir. Toutefois, face à une telle demande, alors que sa situation ne relevait ni des cas de demandes formulées à la frontière ou en rétention, ni des cas prévus aux c et d du 2° de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet était tenu de délivrer à M. A se disant Yukli l'attestation mentionnée à l'article L. 521-7 du même code, sans pouvoir se livrer, comme il l'a fait, à une appréciation du caractère éventuellement dilatoire de cette demande. Par suite, l'autorité préfectorale n'a pu, sans méconnaître les dispositions susmentionnées, obliger M. A se disant Yukli à quitter le territoire français.

5. Il résulte de ce qui précède que le requérant est fondé à demander l'annulation de la décision du 19 juin 2023 par laquelle le préfet de la Haute-Loire l'a obligé à quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, l'annulation des décisions en date du même jour interdisant son retour sur le territoire français pour la durée de 24 mois et fixant le pays à destination duquel il pourra être éloigné.

6. De même, par voie de conséquence, la décision du 19 juin 2023 du préfet du Cantal assignant à résidence M. A se disant Yukli doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. L'exécution du présent jugement implique nécessairement que l'autorité préfectorale enregistre la demande d'asile formulée par M. A se disant Yukli et procède à la détermination de l'Etat responsable de l'examen de cette demande, en application des dispositions des articles L. 521-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et lui délivre dans l'attente une attestation de demande d'asile. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au préfet du Cantal, département dont il ressort des pièces du dossier que le requérant y a fixé sa résidence, de procéder à cet enregistrement dans le délai de quinze jours à compter de la date de notification du présent jugement.

Sur les frais d'instance :

8. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de M. A se disant Yukli présentées au titre des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative. Par suite, ces conclusions doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 19 juin 2023 par lesquelles le préfet de la Haute-Loire a obligé M. A se disant Yukli à quitter le territoire français, y a interdit son retour pour la durée de 24 mois et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné sont annulées.

Article 2 : La décision du 19 juin 2023 par laquelle le préfet du Cantal a assigné à résidence M. A se disant Yukli pour la durée de 45 jours est annulée.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Cantal, dans le délai de quinze jours à compter de la date de notification du présent jugement, d'enregistrer la demande d'asile de M. A se disant Yukli, de procéder à la détermination de l'Etat responsable de son examen et de lui délivrer, dans l'attente, une attestation de demandeur d'asile.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A se disant Yukli est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A se disant Yukli, au préfet de la Haute-Loire et au préfet du Cantal.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 juin 2023.

Le magistrat désigné,

G. JURIE

La greffière,

C. HUMEZ

La République mande et ordonne au préfet du Cantal en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2301489

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