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AccueilJurisprudence administrativeN° TA63-2302825

Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand — Décision N° TA63-2302825

mercredi 13 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
SectionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
N° DossierTA63-2302825
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantAD'VOCARE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête sommaire, enregistrée le 7 décembre 2023, et des mémoires complémentaires, enregistrés les 11 et 12 décembre 2023, M. D C, représenté par Me Gauché, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 6 décembre 2023 par lequel le préfet de l'Allier l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de dix-huit mois ;

3°) d'annuler la décision du 6 décembre 2023 par laquelle le préfet du Puy-de-Dôme l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

4°) d'enjoindre au préfet de l'Allier et du Puy-de-Dôme de produire le dossier sur la base duquel les décisions contestées ont été prises ;

5°) d'enjoindre au préfet de l'Allier de procéder à l'effacement du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

6°) d'enjoindre au préfet de l'Allier de lui délivrer un récépissé dans un délai de deux jours suivant la notification du jugement ;

7°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur les moyens communs aux décisions en litige :

- les décisions sont insuffisamment motivées ;

- elles ont été prises par une autorité incompétente ;

Sur les moyens relatifs à la légalité de l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision est entachée d'une erreur de droit ;

- la préfète a limité son appréciation des droits garantis par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales à la vie familiale sans prendre en compte l'ancienneté de son activité salariée ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Sur les moyens relatifs à la légalité de la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- cette décision sera annulée du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur les moyens relatifs à la légalité de la décision fixant le pays de destination :

- cette décision sera annulée du fait de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur les moyens relatifs à la légalité de l'interdiction de retour sur le territoire français :

- cette décision sera annulée du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français sans délai ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur les moyens relatifs à la légalité de l'assignation à résidence :

- cette décision sera annulée du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que préfet s'est estimé en situation de compétence liée et n'a pas effectué un examen de sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire, enregistré le 12 décembre 2023, la préfète de l'Allier conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

La requête a été communiquée au préfet du Puy-de-Dôme qui n'a pas produit de mémoire en défense mais des pièces qui ont été enregistrées le 8 décembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Caraës, vice-présidente, pour statuer en application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 12 décembre 2023 à 15h00, en présence de Mme Chevalier, greffière d'audience :

- le rapport de Mme Caraës,

- et les observations de Me Gauché, représentant M. C, qui a repris le contenu de ses écritures et a indiqué au magistrat désigné qu'il appartient au préfet de justifier des perspectives raisonnables d'éloignement alors qu'il doit solliciter un laissez-passer consulaire.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D C, ressortissant tunisien né le 18 avril 1978, est entré en France en 2015 selon ses déclarations. Le 28 janvier 2021, il a sollicité son admission exceptionnelle au séjour. Par un arrêté du 14 décembre 2021, dont la légalité a été confirmée par une ordonnance du 13 février 2023 du président de la 3ème chambre de la cour administrative d'appel de Lyon, le préfet du Puy-de-Dôme l'a obligé à quitter le territoire français. Par un nouvel arrêté du 16 décembre 2022, le préfet de l'Allier l'a obligé à quitter le territoire français et a prononcé à son encontre une interdiction de retour pour une durée de dix-huit mois. Le 11 juillet 2023, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour qui a fait l'objet d'un refus d'enregistrement le 3 août 2023. A la suite de son interpellation, le préfet de l'Allier l'a, par un arrêté du 6 décembre 2023, obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de dix-huit mois. Par un arrêté du même jour, le préfet du Puy-de-Dôme l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. Par la présente requête, M. C demande l'annulation de ces décisions.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de renvoi et interdisant le retour sur le territoire français :

4. L'obligation de quitter le territoire français sans délai, la décision fixant le pays de destination et l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de dix-huit mois sont signées par M. Olivier Maurel, secrétaire général de la préfecture de l'Allier. Celui-ci disposait d'une délégation accordée par la préfète de l'Allier par un arrêté n° 1550/2023 du 28 juin 2023, à l'effet de signer tous arrêtés et décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département à l'exception des déclinatoires de compétence et arrêtés de conflit. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur des décisions en litige doit être écarté.

5. Les décisions en litige comportent, les éléments de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

En ce qui concerne les moyens relatifs à la légalité de l'obligation de quitter le territoire français :

6. Si la préfète de l'Allier n'a pas mentionné qu'il avait sollicité la délivrance d'un titre de séjour auprès de la préfecture du Puy-de-Dôme le 4 juillet 2023, qu'il avait été salarié et disposait d'une promesse d'embauche, cette circonstance n'est pas de nature en soi à révéler un défaut d'examen de la situation personnelle de M. C notamment au regard des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

7. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. M. C se prévaut de ce qu'il bénéficiait d'un contrat de travail et que de l'union avec son épouse sont nés deux enfants les 21 juillet 2020 et 8 février 2022. Toutefois, en l'espèce, M. C s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français en dépit des mesures d'éloignement prononcées à son encontre les 14 décembre 2021 et 16 décembre 2022. Son épouse, ressortissante tunisienne, est également en situation irrégulière sur le territoire français. Rien ne fait obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue hors du territoire français, notamment en Tunisie, pays dont tous les membres du foyer ont la nationalité et où le requérant a vécu jusqu'à l'âge de trente-sept ans, sans qu'il ne soit établi que leur enfant, né le 21 juillet 2020, ne pourrait y poursuivre sa scolarité. Dans ces conditions, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce et nonobstant la circonstance que M. C avait été employé dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée et bénéficie d'une promesse d'embauche et que la sœur de l'épouse de M. C réside en France régulièrement, la préfète de l'Allier, en l'obligeant à quitter le territoire français, n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et n'a donc, par suite, pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour ces mêmes motifs, la préfète de l'Allier n'a pas entaché sa décision d'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de la décision sur la situation personnelle et familiale de M. C.

En ce qui concerne les moyens relatifs à la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

9. Il résulte de ce qui précède que M. C n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire.

10. La situation personnelle et familiale de M. C telle que décrite précédemment ne permet pas de caractériser l'existence de circonstances particulières de nature à entacher la décision contestée d'une méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne les moyens relatifs à la légalité de la décision fixant le pays de destination :

11. Il résulte de ce qui précède que M. C n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision désignant le pays de renvoi.

12. La situation personnelle et familiale de M. C telle que décrite précédemment ne permet pas de caractériser l'existence de circonstances particulières de nature à entacher la décision en litige d'une méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne les moyens relatifs à la légalité de l'interdiction de retour sur le territoire français :

13. M. C n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français sans délai à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français.

14. Pour les mêmes motifs que ceux retenus précédemment, l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à l'encontre de M. C ne méconnaît pas l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne les moyens relatifs à la légalité de la décision portant assignation à résidence :

15. Il résulte de ce qui précède que M. C n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français à l'encontre de la décision l'assignant à résidence.

16. La décision contestée a été signée par Mme E B, cheffe de service de l'immigration et de l'intégration de la direction de la citoyenneté et de la légalité de la préfecture du Puy-de-Dôme. Par l'article 1er de l'arrêté du 26 septembre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs à la même date, le préfet du Puy-de-Dôme a accordé une délégation de signature à Mme F A, directrice de la citoyenneté et de la légalité, à l'effet de signer " tous actes administratifs () relatifs aux affaires entrant dans les attributions et compétences de la direction de la citoyenneté et de la légalité ". Par l'article 2 de ce même arrêté, " délégation de signature est donnée sous l'autorité de Mme A, à Mme E B à l'effet de signer tous actes administratifs entrant dans le cadre des attributions dudit service à l'exception des circulaires, instructions générales et courriers aux parlementaires. () Ainsi, Mme B bénéficiait d'une délégation de signature pour signer l'assignation à résidence contestée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision en litige doit être écarté.

17. Aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () ".

18. La décision en litige, qui vise les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur lesquelles elle se fonde, précise que M. C a fait l'objet, le 6 décembre 2023, d'une obligation de quitter le territoire français sans délai, que son éloignement demeure une perspective raisonnable mais que n'ayant pas produit lors de son interpellation son passeport, il ne peut quitter immédiatement le territoire et qu'il est nécessaire d'effectuer les démarches nécessaires auprès des autorités tunisiennes dont l'intéressé relève en vue de la délivrance d'un laissez-passer consulaire. Par suite, la décision en litige n'est pas entachée d'un défaut de motivation.

19. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet du Puy-de-Dôme se soit cru lié par l'obligation de quitter le territoire français sans délai prise à l'encontre de M. C et n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de sa situation.

20. La seule circonstance que le préfet fasse état de la nécessité de solliciter les autorités tunisiennes en vue de la délivrance d'un laissez-passer consulaire alors que, par ailleurs, le préfet détient une copie du passeport de M. C n'est pas de nature à établir en soi que son éloignement ne s'inscrirait pas dans une perspective raisonnable justifiant que l'autorité préfectorale soit tenu d'établir les diligences accomplies pour mettre en œuvre l'obligation de quitter le territoire français. Par suite, le préfet du Puy-de-Dôme n'a pas fait une inexacte appréciation des perspectives raisonnables d'éloignement au sens et pour l'application de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

21. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. C doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles relatives aux frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D C, au préfet de l'Allier et du Puy-de-Dôme.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 décembre 2023.

La magistrate désignée,

R. CARAËS

La greffière,

P. CHEVALIER

La République mande et ordonne à la préfète de l'Allier en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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