vendredi 22 mars 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand |
| Section | Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand |
| N° Dossier | TA63-2302948 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Chambre 1 |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 22 décembre 2023, M. A C B, représenté par l'AARPI Ad'Vocare, avocats, demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'enjoindre à la préfète de l'Allier de communiquer le dossier contenant les pièces sur la base desquelles les décisions contestées ont été prises ;
3°) d'annuler l'arrêté du 6 décembre 2023 par lequel la préfète de l'Allier a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français, y a interdit son retour pour la durée de trente-six mois, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire ;
4°) d'annuler l'arrêté 6 décembre 2023 par lequel la préfète de l'Allier l'a assigné à résidence pour la durée de quarante-cinq jours ;
5°) d'enjoindre à la préfète de l'Allier de procéder à l'effacement de son inscription au fichier dit système d'information Schengen ;
6°) d'enjoindre à la préfète de l'Allier de réexaminer sa situation dans le délai de trente jours à compter de la notification du jugement et, dans l'attente, de lui remettre un récépissé de demande de titre de séjour dans le délai de deux jours à compter de la notification du jugement ;
7°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
M. B soutient que :
la décision de refus de titre de séjour :
- est entachée d'incompétence ;
- n'a pas été précédée d'un examen réel et complet de sa situation en méconnaissance des dispositions de l'article 1er du décret du 24 décembre 2015 ainsi qu'en méconnaissance des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- méconnaît l'autorité absolue de chose jugée ;
- est illégale, dès lors que ses actes d'état civil sont authentiques ;
- méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
l'obligation de quitter le territoire français :
- est entachée d'incompétence ;
- est illégale par voie de conséquence de l'illégalité du refus de titre de séjour ;
- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors que cette mesure porte atteinte à sa vie privée et familiale en France ;
la décision de refus de délai de départ volontaire :
- est entachée d'incompétence ;
- est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;
- méconnaît les dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
la décision fixant le pays d'éloignement :
- est entachée d'incompétence ;
- est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;
l'interdiction de retour :
- est entachée d'incompétence ;
- est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français et du refus de délai de départ volontaire ;
l'assignation à résidence :
- est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;
- est entachée d'incompétence ;
- méconnaît les dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par un mémoire en défense, enregistré le 26 décembre 2023, la préfète de l'Allier conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.
Une ordonnance du 9 janvier 2024 a fixé la clôture d'instruction au 8 février 2024.
M. B a déposé une demande d'aide juridictionnelle le 22 décembre 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code civil ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le décret n° 2015-1740 du 24 décembre 2015 relatif aux modalités de vérification d'un acte de l'état civil étranger ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Jurie ;
- et les observations de Me Gauché (AARPI Ad'Vocare), représentant M. B.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté en date du 6 décembre 2023, la préfète de l'Allier a refusé de délivrer un titre de séjour à M. B, ressortissant guinéen, l'a obligé à quitter le territoire français, y a interdit son retour pour la durée de trente-six mois, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire. Par un arrêté distinct, daté du même jour, l'autorité préfectorale a assigné l'intéressé à résidence pour la durée de quarante-cinq jours. Le requérant demande l'annulation de ces décisions.
Sur l'étendue du litige :
2. Le magistrat désigné du tribunal administratif de Clermont-Ferrand, par un jugement rendu le 27 décembre 2023, a admis M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, a statué sur la légalité des décisions l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, y interdisant son retour pour la durée de trente-six mois, fixant le pays à destination duquel il pourra être éloigné et l'assignant à résidence pour la durée de quarante-cinq jours. Dès lors, il y a lieu, par le présent jugement, de ne statuer que sur les conclusions de la requête tendant à l'annulation de la décision du 6 décembre 2023 par laquelle la préfète de l'Allier a refusé de délivrer un titre de séjour à M. B.
Sur la légalité du refus de titre de séjour :
3. La décision attaquée est signée par M. Maurel, secrétaire général de la préfecture de l'Allier, qui bénéficiait d'une délégation de signature selon un arrêté du 28 juin 2023 de la préfète de l'Allier, régulièrement publié le lendemain au recueil des actes administratifs de ladite préfecture, à l'effet de signer tous arrêtés et décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département de l'Allier à l'exception d'actes au nombre desquels ne figurent pas les décisions relatives au droit au séjour des ressortissants étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire du refus de titre de séjour attaqué doit être écarté.
4. Le requérant soutient que la préfète de l'Allier a méconnu les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'en dépit de la production d'éléments relatifs au travail salarié, elle s'est abstenue de vérifier si elle pouvait lui délivrer une carte de séjour temporaire portant les mentions " salarié " ou " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ". Toutefois, alors qu'il ressort des motifs de l'arrêté en litige que l'autorité préfectorale a relevé que M. B ne faisait pas état de considérations humanitaires ou exceptionnelles permettant une admission au séjour sur le fondement des dispositions de L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, aucun des éléments soumis à l'appréciation du tribunal ne tend à corroborer que la situation de l'intéressé n'aurait pas été examinée au regard desdites dispositions. Par suite, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'autorité préfectorale n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de M. B au regard des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile préalablement à l'édiction du refus de titre de séjour en litige. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen réel et complet doit être écarté.
5. Le requérant se prévaut de l'autorité absolue de chose jugée dont est revêtu le jugement du 26 novembre 2021 devenu définitif. Selon les motifs de ce jugement, la magistrate désignée a retenu que l'autorité préfectorale n'avait pas précisé, au cours de l'instance, les raisons pour lesquelles elle avait estimé que les documents d'état civil de M. B étaient frauduleux et n'avait pas produit de pièce au soutien de ses observations. La magistrate désignée en a déduit qu'en se fondant exclusivement sur la fraude documentaire imputée à l'intéressé, l'autorité préfectorale n'avait pas examiné sa situation professionnelle alors que celle-ci motivait sa demande de titre de séjour. Dès lors, selon ses propres motifs, le jugement annulant par la voie de l'exception d'illégalité, les décisions du 18 octobre 2021 obligeant M. B à quitter le territoire français sans, y interdisant son retour, fixant son pays d'éloignement et l'assignant à résidence, s'est borné à retenir que l'autorité préfectorale avait entaché le refus de titre de séjour en date du 18 octobre 2021 d'un défaut d'examen réel et complet de sa demande de régularisation au regard de sa situation professionnelle. Ainsi, c'est sans méconnaître l'autorité absolue de chose jugée qui s'attache à cette annulation pour excès de pouvoir et aux motifs qui en constituent le soutien nécessaire, que la préfète de l'Allier, après avoir procédé à un nouvel examen de la situation de M. B, notamment sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a refusé, par l'arrêté attaqué en date du 6 décembre 2023, de lui délivrer un titre de séjour. En outre, au surplus, ainsi qu'il vient d'être rappelé, le jugement du 26 novembre 2021 n'a pas procédé à l'annulation du refus de titre de séjour daté du 18 octobre 2021 si bien qu'il n'est pas revêtu de l'autorité absolue de chose jugée à l'égard de la décision de refus de titre de séjour du 6 décembre 2023. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance de l'autorité absolue de la chose jugée doit être écarté.
6. Aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ".
7. En présence d'une demande de régularisation présentée, sur le fondement de l'article L. 435-1, par un étranger qui ne serait pas en situation de polygamie et dont la présence en France ne présenterait pas une menace pour l'ordre public, il appartient à l'autorité administrative de vérifier, dans un premier temps, si l'admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels et, à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ". Il résulte de ces dispositions que le législateur a entendu laisser à l'administration un large pouvoir pour apprécier si l'admission au séjour d'un étranger répond à des considérations humanitaires ou si elle se justifie au regard des motifs exceptionnels que celui-ci fait valoir. Il lui appartient d'examiner, notamment, si la qualification, l'expérience et les diplômes de l'étranger ainsi que les caractéristiques de l'emploi auquel il postule, de même que tout élément sur la situation personnelle de l'étranger, tel que, par exemple, l'ancienneté de son séjour en France, peuvent constituer, en l'espèce, des motifs exceptionnels d'admission au séjour.
8. Le requérant fait valoir qu'il réside en France depuis 2016 ; qu'il est titulaire du certificat d'aptitude professionnelle (CAP) ; qu'il justifie de périodes de travail pour les années 2017, 2018, 2019, 2020 et 2021 et que son employeur a sollicité la délivrance d'une autorisation de travail qui a été finalement délivrée par l'autorité compétente. Toutefois, d'une part, il ressort des mentions non contestées de l'arrêté attaqué que M. B a regagné la Guinée au mois de janvier 2022 pour revenir sur le territoire français au cours du mois de décembre 2022 où il est entré irrégulièrement. Il ressort également des mêmes mentions qui ne sont pas davantage contredites, que l'intéressé est célibataire sans enfant et n'établit pas être dépourvu d'attache familiale dans son pays d'origine où il est retourné en 2022 pour y demeurer presque un an. Par ailleurs, si M. B se prévaut d'une relation particulièrement intense avec une ressortissante française qu'il a qualifiée comme étant sa " mère adoptive ", aucun des éléments du dossier ne tend à corroborer ces allégations. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que M. B a obtenu le certificat d'aptitude professionnelle (CAP) mention " restaurant " le 3 juillet 2018, a exercé une activité professionnelle en qualité d'apprenti serveur au cours des années 2016 et 2017, puis de serveur au cours des années 2018, 2019, 2020 et 2021 et, enfin, en qualité d'opérateur de production intérimaire au cours de l'année 2023. En outre, il ressort des mentions, non contestées sur ce point de l'arrêté en litige ainsi que des pièces du dossier, que si l'intéressé a bénéficié d'un avis favorable au titre de l'autorisation de travail qu'il a sollicitée le 5 juin 2023 s'agissant d'un contrat de travail pour un emploi d'opérateur de centre d'usinage, il n'en demeure pas moins que ce contrat de travail à durée déterminée s'est achevé le 31 octobre 2023. Dans ces conditions, la qualification et l'expérience professionnelles de M. B ainsi que les circonstances tenant à son séjour en France, ne permettent pas de caractériser des considérations humanitaires ou des motifs exceptionnels qui justifieraient son admission au séjour sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il suit de là que l'autorité préfectorale n'a pas entaché le refus de titre de séjour attaqué d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de ces dernières dispositions.
9. Le requérant expose que le jugement supplétif tenant lieu d'acte de naissance rendu par le tribunal de première instance de Conakry II le 7 mars 2016 ainsi que l'extrait de naissance délivré le 9 mars 2016 légalisé le 9 juin 2019 comportent des informations corroborées par la carte consulaire et par le passeport qui lui ont été délivrés. Toutefois et en tout état de cause, pour refuser de délivrer un titre de séjour à l'intéressé, l'autorité préfectorale a relevé que ce dernier ne remplissait pas les conditions fixées par les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors, il ressort des mentions de l'arrêté en litige que la préfète de l'Allier aurait pris la même décision si elle ne s'était pas fondée sur le motif surabondant tiré de ce que les actes d'état civil de M. B revêtaient un caractère inauthentique au sens et pour l'application des dispositions de l'article 47 du code civil. Par suite, le moyen tiré de l'authenticité de ces actes ne peut qu'être écarté.
10. Aux termes de l'article 1er du décret du 24 décembre 2015 susvisé : " Lorsque, en cas de doute sur l'authenticité ou l'exactitude d'un acte de l'état civil étranger, l'autorité administrative saisie d'une demande d'établissement ou de délivrance d'un acte ou de titre procède ou fait procéder, en application de l'article 47 du code civil, aux vérifications utiles auprès de l'autorité étrangère compétente, le silence gardé pendant huit mois vaut décision de rejet ".
11. M. B soutient que le refus de titre de séjour attaqué méconnaît les dispositions de l'article 1er du décret du 24 décembre 2015 dès lors que la préfète de l'Allier s'est abstenue de saisir préalablement les autorités guinéennes afin de vérifier l'authenticité de ses actes d'état civil. Toutefois, ainsi qu'il a été énoncé au point 9 du présent jugement, la préfète de l'Allier aurait opposé à l'intéressé la même décision de refus de titre de séjour quand bien même elle n'aurait pas surabondamment relevé que les actes d'état civil de M. B revêtaient un caractère inauthentique au sens et pour l'application des dispositions de l'article 47 du code civil. Par suite, le moyen tiré du défaut de saisine des autorité guinéennes en méconnaissance de l'article 1er du décret du 24 décembre 2015 doit être écarté.
12. Il résulte de tout ce qui précède, que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. B doivent être rejetées et, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction ainsi que celles présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C B et à la préfète de l'Allier.
Délibéré après l'audience du 8 mars 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Caraës, présidente,
M. Jurie, premier conseiller,
Mme Bollon, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 mars 2024.
Le rapporteur,
G. JURIE
La présidente,
R. CARAËS
La greffière,
F. LLORACH
La République mande et ordonne à la préfète de l'Allier en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2302948
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