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AccueilJurisprudence administrativeN° TA63-2400418

Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand — Décision N° TA63-2400418

vendredi 23 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
SectionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
N° DossierTA63-2400418
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantAD'VOCARE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 21 février 2024, M. F et Mme A D, représentés par l'AARPI Ad'vocare, Me Demars demandent au juge des référés :

1°) de prononcer l'admission des requérants au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) à titre principal, d'enjoindre au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) de leur attribuer une place dans un centre d'hébergement d'urgence pour demandeur d'asile (HUDA) ou dans un centre d'accueil pour demandeur d'asile (CADA) dans un délai de vingt-quatre heures suivant la notification de l'ordonnance, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet du Puy-de-Dôme de leur attribuer une place d'hébergement au titre du dispositif d'hébergement d'urgence dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- il est urgent de remédier à leur situation dès lors qu'ils sont sans abri avec un enfant mineur, alors que les températures nocturnes sont très basses ; cette situation comporte des risques élevés tant pour leur santé physique que mentale ; ils ne disposent d'aucune ressource ni ne peuvent maintenir des conditions d'hygiène nécessaires à leur santé ; par ailleurs, l'allocation qui leur a été octroyée ne sera versée que le 29 février 2024 et elle est insuffisante pour leur permettre de disposer d'un logement et de se nourrir correctement ; en outre, M. E souffre de plusieurs pathologies aggravant les conséquences de leur situation de sans-abri ; ainsi la famille est en situation de détresse médicale psychique et sociale ;

- les autorités de l'OFII ont portées une atteinte grave et manifestement illégale à leurs droits fondamentaux et à l'intérêt supérieur de l'enfant ; en effet, ils ont droit à un hébergement en leur qualité de demandeur d'asile ; l'absence d'hébergement met la famille en situation de détresse médicale psychique et sociale au sens des dispositions de l'article L. 345-2-2 du CASF ; l'absence de proposition d'hébergement révèle une carence dans l'exécution de sa mission par l'OFII ; par ailleurs, l'absence de proposition d'hébergement est contraire à l'intérêt supérieur de leur enfant ; enfin, la situation de dénuement dans laquelle ils se trouvent, exposés au froid et sans ressources, alors qu'ils ont droit à un hébergement, équivaut à un traitement inhumain et dégradant ;

- l'administration préfectorale a porté une atteinte grave et manifestement illégale à leurs droits fondamentaux et à l'intérêt supérieur de l'enfant ; l'absence de proposition d'hébergement révèle une carence de l'Etat dans la mise en œuvre du droit fondamental à l'hébergement alors qu'ils justifient d'une situation d'extrême vulnérabilité et que leur situation de sans abri est contraire à l'intérêt de leur enfant de quinze ans ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 février 2024, l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est irrecevable, étant dépourvue d'objet à la date de son introduction ;

- les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Une demande d'aide juridictionnelle au bénéfice de M. E a été enregistrée le 21 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme C pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 23 février 2024 à 11h, en présence de Mme Petit, greffière d'audience, Mme C a lu son rapport et entendu les observations de Me Demars, avocat, représentant M. E et Mme D qui a repris les moyens de la requête et indique que les requérants n'ont pas été informés de ce qu'ils étaient orientés vers un lieu d'hébergement alors qu'ils se présentent quotidiennement à la SPADA et qu'ils n'ont reçu aucune réponse à leur demande d'information transmise le 21 février 2024 à l'OFII ; par ailleurs, le secours populaire les a informés qu'ils ne pourraient être hébergés dans leur lieu d'hébergement qu'à compter du 27 février 2024 et ainsi, ils sont fondés à maintenir leur demande d'injonction vis-à-vis de l'autorité préfectorale.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".

2. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre M. E au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-2 du même code : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".

En ce qui concerne les conclusions dirigées vis-à-vis de l'OFII :

4. Il résulte de l'instruction, que le 21 février 2024, les services de l'Office ont émis une notification à se présenter à un hébergement pour demandeur d'asile. Cette proposition d'hébergement a été transmise à la SPADA le même jour à 14h58. Ainsi, à la date et heure de la requête, enregistrée le 21 février 2024 à 18h13, les requérants bénéficiaient d'une proposition d'hébergement de la part de l'OFII. Par suite, et alors même que cette proposition n'avait pas encore été notifiée aux intéressés au moment de l'enregistrement de leur requête, cette requête était dépourvue d'objet à la date de son introduction. Par suite, les conclusions tendant à ce que le juge des référés enjoigne à l'OFII de leur attribuer une place dans un centre d'hébergement d'urgence pour demandeur d'asile (HUDA) ou dans un centre d'accueil pour demandeur d'asile (CASA) sont irrecevables.

En ce qui concerne les conclusions dirigées vis-à-vis de l'Etat :

5. D'une part, l'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles prévoit que, dans chaque département, est mis en place, sous l'autorité du préfet, " un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse ". Ce dispositif de veille sociale est, en Île-de-France, en vertu de l'article L. 345-2-1, mis en place à la demande et sous l'autorité du représentant de l'Etat dans la région sous la forme d'un dispositif unique. Aux termes de l'article L. 345-2-2 : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence. / Cet hébergement d'urgence doit lui permettre, dans des conditions d'accueil conformes à la dignité de la personne humaine et garantissant la sécurité des biens et des personnes, de bénéficier de prestations assurant le gîte, le couvert et l'hygiène, une première évaluation médicale, psychique et sociale, réalisée au sein de la structure d'hébergement ou, par convention, par des professionnels ou des organismes extérieurs et d'être orientée vers tout professionnel ou toute structure susceptibles de lui apporter l'aide justifiée par son état, notamment un centre d'hébergement et de réinsertion sociale, un hébergement de stabilisation, une pension de famille, un logement-foyer, un établissement pour personnes âgées dépendantes, un lit halte soins santé ou un service hospitalier. / L'hébergement d'urgence prend en compte, de la manière la plus adaptée possible, les besoins de la personne accueillie () ".

6. Il appartient aux autorités de l'Etat, sur le fondement des dispositions citées au point 6, de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique ou sociale. Une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette mission peut faire apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée. Il incombe au juge des référés d'apprécier dans chaque cas les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de santé et de la situation de famille de la personne intéressée.

7. D'autre part, aux termes de l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent des enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

8. Il résulte de l'instruction que l'accueil des requérants au centre au sein duquel un hébergement leur a été attribué par l'OFII ne peut se faire que le mardi ou le jeudi. Ainsi, et comme cela a été corroboré par les dires des requérants à l'audience, les intéressés ne pourront intégrer cet hébergement que le mardi 27 février 2024. Il ne résulte pas de l'instruction que l'absence de notification aux requérants de l'attribution d'hébergement émise le 21 février 2024 serait imputable aux intéressés. Ainsi, les requérants se retrouvent sans hébergement pour une durée de six jours. Les requérants justifient avoir sollicité en vain les services du 115 afin de bénéficier d'un hébergement d'urgence. Il résulte également de l'instruction que M. E est atteint de plusieurs pathologies, et notamment d'une pathologie cardiaque dont l'évolution est qualifiée de " grave " par le certificat médical traduit qu'il produit, daté d'octobre 2018, et qui a rendu nécessaires plusieurs interventions chirurgicales. Par ailleurs, les requérants sont accompagnés de leur jeune fille âgée de quinze ans. Eu égard aux conditions météoritiques hivernales, à la composition de la famille, à l'état de santé de M. E, les requérants démontrent l'existence d'une situation d'urgence et de détresse au sens des dispositions de l'article L. 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles. L'Etat, qui n'a pas produit dans l'instance, n'apporte aucun élément relatif aux propositions d'hébergement d'urgence qui auraient été faites aux intéressés. Dans ces conditions, à la date de la présente ordonnance, la carence de l'Etat à procurer à cette famille un hébergement d'urgence est constitutive d'une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet du Puy-de-Dôme d'indiquer à M. E et à Mme D un lieu d'hébergement susceptible de les accueillir avec leur enfant à compter de la notification de la présente ordonnance.

9. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

10. En application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve de la décision à intervenir du bureau d'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement au conseil des requérants, de la somme de 900 euros, ce versement valant, conformément à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, renonciation à l'indemnité d'aide juridictionnelle. Dans le cas où le bénéfice de l'aide juridictionnelle ne serait pas accordé à M. E et Mme D par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 900 euros sera versée à ceux-ci en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : M. E est admis, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Puy-de-Dôme d'indiquer à M. E et à Mme D un lieu d'hébergement pour eux et leur enfant à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : Sous réserve de l'admission définitive de M. E à l'aide juridictionnelle et sous réserve que son conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à l'avocat des requérants une somme de neuf cent euros (900 euros) en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. E par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de neuf cent euros (900 euros) sera versée à M. E au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. E et à Mme D, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration et au préfet du Puy-de-Dôme.

Fait à Clermont-Ferrand, le 23 février 2024.

La juge des référés,

M. C

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2400418

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