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AccueilJurisprudence administrativeN° TA63-2401096

Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand — Décision N° TA63-2401096

mercredi 26 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
SectionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
N° DossierTA63-2401096
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantVAZ DE AZEVEDO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête enregistrée sous le n° 2401096 le 15 mai 2024 et des mémoires enregistrés le 3 juin 2024 et le 24 juin 2024, M. A B, représenté par

Me Faure-Cromarias, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 24 avril 2024 par lequel le préfet du Puy-de-Dôme l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination, l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée d'un an et l'a informé de son signalement dans le système d'information Schengen ;

2°) d'enjoindre au préfet du Puy-de-Dôme de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale " dans un délai de huit jours à compter de la décision à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, à tout le moins, qu'il soit prescrit au préfet du Puy-de-Dôme de procéder à un nouvel examen de sa situation dans un délai de huit jours à compter du présent jugement en lui délivrant un récépissé avec autorisation de travailler, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) d'enjoindre au préfet du Puy-de-Dôme de procéder à l'effacement de toute inscription de son nom, aux fins de non-admission, dans le système d'information Schengen, à compter de la notification de présent jugement, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge du préfet du Puy-de-Dôme le versement de la somme de 1 500 euros au titre des frais irrépétibles ainsi que la somme de 2 500 euros au profit de son conseil sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, en cas de rejet de sa demande d'aide juridictionnnelle, le versement de la somme de 2 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Sur l'ensemble des décisions attaquées :

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles sont entachées d'incompétence ;

- elles méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'il est suivi par l'aide sociale à l'enfance depuis le 31 mars 2023 et qu'il se trouve sous contrat jeune majeur depuis le 20 mai 2023 ;

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux dès lors que sa demande de titre de séjour n'a pas été examinée ; elle est insuffisamment motivée ; elle est entachée d'erreurs de fait ;

- elle est entachée d'une erreur de droit en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant dès lors qu'il a créé un réseau de solides relations dans le cadre de sa prise en charge par l'aide sociale à l'enfance ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de son droit à la vie privée et familiale ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale par voie d'exception de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'il encourt des risques personnels de traitements inhumains et dégradants en cas de retour en Russie dès lors qu'il a été destinataire d'une convocation en commissariat militaire ; son retour en Russie aura pour conséquence d'attirer une attention particulière sur lui alors que la loi russe interdit aux hommes en âge de combattre de quitter la Russie depuis le 28 septembre 2022 ;

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale par voie d'exception de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français à destination de la Russie ;

- elle méconnaît les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales au regard de l'atteinte à son droit de mener une vie privée et familiale ; il encourt des risques pour sa vie et sa sécurité en cas de retour en Russie dès lors qu'il risque d'être contraint d'aller combattre en Ukraine.

Le préfet du Puy-de-Dôme n'a pas produit de mémoire en défense mais a communiqué des pièces le 15 mai 2024.

II. Par une requête enregistrée sous le n° 2401151 le 21 mai 2024 et des mémoires enregistrés le 3 juin 2024 et le 24 juin 2024, M. A B, représenté par

Me Faure-Cromarias, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 24 avril 2024 par lequel le préfet du Puy-de-Dôme l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination, l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée d'un an et l'a informé de son signalement dans le système d'information Schengen ;

2°) d'enjoindre au préfet du Puy-de-Dôme de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale " dans un délai de huit jours à compter de la décision à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, à tout le moins, qu'il soit prescrit au préfet du Puy-de-Dôme de procéder à un nouvel examen de sa situation dans un délai de huit jours à compter du présent jugement en lui délivrant un récépissé avec autorisation de travailler, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) d'enjoindre au préfet du Puy-de-Dôme de procéder à l'effacement de toute inscription de son nom, aux fins de non-admission, dans le système d'information Schengen, à compter de la notification de présent jugement, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge du préfet du Puy-de-Dôme le versement de la somme de 1 500 euros au titre des frais irrépétibles ainsi que la somme de 2 500 euros au profit de son conseil sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, en cas de rejet de sa demande d'aide juridictionnelle, le versement de la somme de 2 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux dès lors que sa demande de titre de séjour n'a pas été examinée ; elle est insuffisamment motivée ; elle est entachée d'erreurs de fait ;

- elle est entachée d'une erreur de droit en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant dès lors qu'il a créé un réseau de solides relations dans le cadre de sa prise en charge par l'aide sociale à l'enfance ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de son droit à la vie privée et familiale ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale par voie d'exception de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'il encourt des risques personnels de traitement inhumain et dégradant en cas de retour en Russie dès lors qu'il a été destinataire d'une convocation en commissariat militaire ; son retour en Russie aura pour conséquence d'attirer une attention particulière sur lui alors que la loi russe interdit aux hommes en âge de combattre de quitter la Russie depuis le 28 septembre 2022 ;

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale par voie d'exception de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français à destination de la Russie ;

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle méconnaît les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales au regard de l'atteinte à son droit de mener une vie privée et familiale ; il encourt des risques pour sa vie et sa sécurité en cas de retour en Russie dès lors qu'il risque d'être contraint d'aller combattre en Ukraine.

Le préfet du Puy-de-Dôme n'a pas produit de mémoire en défense mais a communiqué des pièces le 28 mai 2024.

M. B a déposé une demande d'aide juridictionnelle le 21 mai 2024.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 26 juin 2024 à 9h30, en présence de M. Morelière, greffier d'audience :

- le rapport de Mme C ;

- Me Faure-Cromarias, avocate de M. B, en présence de ce dernier, assistée de Mme D, interprète en langue russe, qui fait valoir que M. B, d'une part, n'a pu donner des explications détaillées sur l'ensemble de sa situation auprès de la Cour nationale du droit d'asile et, d'autre part, qu'il risque d'être engagé sur le front ukrainien dès lors qu'il a été destinataire d'une convocation au commissariat militaire fixée au 15 avril 2024, où il risque d'être soumis à des traitements inhumains et dégradants en méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; il souhaite déposé une demande de réexamen auprès de la Cour nationale du droit d'asile.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant russe, est entré sur le territoire français le 16 mars 2023. Sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) par une décision du 23 novembre 2023 confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 20 mars 2024. Par une décision du 24 avril 2024, le préfet du Puy-de-Dôme l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi, l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée d'un an et l'a informé de son signalement dans le système d'information Schengen. Par les présentes requêtes, M. B demande l'annulation de cette décision.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n° 2401096 et n° 2401151 concernent la situation d'un même requérant et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre afin d'y statuer par un seul jugement.

Sur l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

3. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ".

4. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire dans l'instance n° 2401151.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. En premier lieu, la décision en litige a été signée par M. Jean-Paul Vicat, secrétaire général de la préfecture du Puy-de-Dôme, en vertu d'un arrêté du 5 avril 2024, régulièrement publié le même jour, portant délégation de signature à l'effet de signer tous arrêtés et décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département à l'exception d'actes au nombre desquels ne figurent pas les décisions en litige. Il s'ensuit que le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ". L'article L. 542-1 du même code dispose que " () Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la signature de celle-ci. Dans le cas où il est statué par ordonnance, l'autorité administrative ne peut engager l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français du demandeur d'asile dont le droit au maintien a pris fin qu'à compter de la date de notification de l'ordonnance. ". Le seul dépôt d'une demande de titre de séjour ne saurait faire obstacle à ce que l'autorité administrative décide d'obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve, notamment, dans le cas mentionné au 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. Il résulte des termes mêmes de la décision attaquée que l'autorité préfectorale s'est fondée, pour obliger M. B à quitter le territoire français, sur le 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que sa demande d'asile a été définitivement rejetée par la Cour nationale du droit d'asile. En tout état de cause, M. B n'établit pas avoir sollicité son admission au séjour auprès des services préfectoraux. Par suite, les moyens tirés du défaut d'examen sérieux et de l'erreur de fait doivent être écartés.

8. En troisième lieu, l'arrêté en litige, pour l'ensemble des décisions qu'il comporte, comprend les éléments de droit et de fait qui en constituent le fondement. Dès lors, et au regard de ce qui a été dit précédemment, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

9. En quatrième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. B est entré récemment en France le 16 mars 2023 où il a été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance en tant que mineur isolé. Par ailleurs, si M. B fait valoir qu'il a créé " un réseau de solides relations, notamment dans le cadre de sa prise en charge ", il ne l'établit pas tandis qu'il ne démontre pas davantage être dépourvu d'attaches personnelles ou familiales dans son pays d'origine. En outre, il ressort du résumé de son entretien individuel réalisé le

30 mai 2023 que M. B a déclaré n'avoir aucun membre de sa famille en France. Au demeurant, au vu de sa majorité, M. B ne peut se prévaloir de ce que la décision en litige prise à son encontre méconnaît la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Par suite, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision du 24 avril 2024 méconnaît son droit au respect de la vie privée et familiale et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. En cinquième lieu, M. B fait valoir qu'il encourt des traitements inhumains et dégradants en cas de retour en Russie dès lors qu'il a été destinataire d'une convocation des autorités militaires de son pays lui intimant l'ordre de se présenter dans un commissariat militaire. Toutefois, ce seul élément n'est pas suffisant pour permettre d'estimer qu'il serait exposé, en cas de retour en Russie, à des risques de traitements inhumains ou dégradants consécutifs à son enrôlement dans l'armée russe. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

11. En sixième lieu, au regard de tout ce qui précède, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

12. En septième lieu, il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision fixant le pays de destination et la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an sont illégales en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. B doivent être rejetées. Par voie de conséquence, doivent être rejetées ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte et celle présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D É C I D E :

Article 1er : M. B est admis à l'aide juridictionnelle provisoire dans l'instance n° 2401151.

Article 2 : Les requêtes n° 2401096 et n° 2401151 sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet du Puy-de-Dôme.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juin 2024.

La présidente,

S. C Le greffier,

D. MORELIERE

La République mande et ordonne au préfet du Puy-de-Dôme, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Nos 2401096 ; 2401151AA

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