jeudi 27 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand |
| Section | Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand |
| N° Dossier | TA63-2401279 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 5 juin 2024, M. C A, représenté par Me Ayele, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 22 mai 2024 par lequel la préfète du Rhône a décidé de sa remise aux autorités espagnoles en vue de l'examen de sa demande d'asile ;
2°) d'enjoindre à la préfète du Rhône d'enregistrer sa demande d'asile sous astreinte de 155 euros par jour de retard.
Il soutient que :
- à défaut de production de l'accusé de réception émis par le système " Dublinet " lors de l'envoi de la demande de prise en charge, il est fondé à obtenir l'annulation de la décision ;
- aucune des dispositions relatives à la prise d'empreinte et à l'entretien n'a été respectée ;
- l'arrêté est insuffisamment motivé ;
- l'arrêté méconnaît les dispositions de l'article L. 742-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les stipulations de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 ;
- l'arrêté méconnaît les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ; cet arrêté retarde l'examen de sa demande et crée un nouveau choc lié au renvoi vers un pays dans lequel il n'a aucune attache, ne parle pas la langue et ne saura pas s'intégrer ; il a dû quitter la Guinée pour des raisons traumatisantes et graves liées à des menaces de mort suivies de violences physiques répétées par des groupes ; sa positivité à l'hépatite B n'a pas été dépisté en Espagne et nécessite la poursuite d'un suivi médical initié en France ; il a quitté la Guinée le 5 août 2020 et a perdu contact avec de nombreux proches ; il a des proches et des soutiens en France, notamment un ami proche domicilié sur Montluçon.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 juin 2024, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir qu'aucun moyen de la requête n'est fondé.
M. A a déposé une demande d'aide juridictionnelle le 5 juin 2024.
Vu les autres pièces des dossiers ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme B a été entendu au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 26 juin 2024, à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant guinéen, est entré irrégulièrement en France le
10 février 2024. Il a sollicité l'enregistrement de sa demande d'asile auprès des autorités françaises. La consultation du fichier " Eurodac " a mis en évidence qu'il a été identifié en Espagne suite à un franchissement irrégulier de la frontière le 6 novembre 2023. Les autorités espagnoles ont été saisies le 29 février 2024 d'une demande de prise en charge en application des dispositions de l'article 13 du règlement européen susvisé du 26 juin 2013. Les autorités espagnoles ont implicitement accepté, le 27 février 2024, de prendre en charge l'intéressé, en application de l'article 22 du règlement européen (UE) n° 604/2013. Par arrêté du 22 mai 2024, dont le requérant demande l'annulation, la préfète du Rhône a décidé de son transfert vers l'Espagne pour l'examen de sa demande d'asile.
Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".
3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre M. A, qui a déposé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas été statué, au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
4. En premier lieu, en se bornant à soutenir, d'une part, qu'il est fondé à demander l'annulation de l'arrêté en litige à défaut de production de l'accusé de réception émis par le système " Dublinet ", et, d'autre part, qu'aucune des dispositions relatives à la prise d'empreinte et à l'entretien n'a été respecté, le requérant ne peut être regardé comme soumettant au juge des allégations suffisamment étayées et ne le met pas à même de se prononcer sur l'existence du vice de procédure allégué.
5. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué comporte les éléments de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.
6. En troisième lieu, M. A soutient que la décision de transfert vers l'Espagne a des conséquences d'une exceptionnelle gravité et constitue une violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme " en ce qu'elle retarde l'examen de sa demande et crée un nouveau choc lié au renvoi " vers un pays dans lequel il n'a aucune attache, ne parle pas la langue et ne saura pas s'intégrer. Toutefois, ces circonstances ne sont pas de nature à caractériser des peines ou traitements inhumains ou dégradants. Au surplus, et alors que M. A soutient avoir subi de graves violences physiques répétées dans son pays d'origine en raison de son orientation sexuelle, l'arrêté en litige n'a pas pour effet de le renvoyer en Guinée. Par ailleurs, si le requérant fait valoir que l'hépatite B dont il souffre n'a pas été dépisté en Espagne et qu'il est nécessaire de poursuivre son suivi médical en France, il n'est pas établi que ce suivi médical ne pourrait pas être poursuivi en Espagne et il ne ressort d'aucune disposition que l'état de santé du requérant aurait rendu obligatoire l'examen de sa demande d'asile par la France. De plus, l'Espagne est un Etat partie tant à la convention de Genève du
28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il doit être présumé que le traitement réservé aux demandeurs d'asile dans cet Etat membre est conforme aux exigences de la convention de Genève ainsi qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Ainsi, en l'absence d'éléments démontrant qu'en cas de transfert vers l'Espagne, il serait exposé de manière certaine à des traitements inhumains et dégradants et que sa demande d'asile risquerait de ne pas être examinée dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile, M. A n'est pas fondé à soutenir que la préfète a méconnu l'article 17 du règlement précité, l'article L. 742-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
7. En quatrième lieu, les seules circonstances que le requérant parle français, qu'il a perdu contact avec de nombreux proches depuis son départ de Guinée et qu'il a des proches et des soutiens en France ne sauraient suffire à démontrer le transfert du centre de ses intérêts privés en France. Dans ces conditions, compte tenu de son entrée récente sur le territoire français, M. A, qui ne justifie pas d'une insertion dans la société française, n'est pas fondé à soutenir que la préfète du Rhône a commis une erreur manifeste d'appréciation et aurait méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
8. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté en litige. Le rejet des conclusions à fin d'annulation entraîne, par voie de conséquence, le rejet de ses conclusions présentées aux fins d'injonction et d'astreinte.
D E C I D E :
Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : La requête de M. A est rejetée.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et à la préfète du Rhône.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2024
La présidente,
S. B Le greffier,
D. MORELIERE
La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
No 2401279
AC
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