vendredi 26 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand |
| Section | Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand |
| N° Dossier | TA63-2401554 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Avocat requérant | GEO AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 10 juillet 2024 et le 25 juillet 2024, l'Association pour la protection des animaux sauvages (ASPAS), l'Association Agir pour le vivant et les espèces sauvages (AVES) France, l'association One Voice, l'association
France Nature Environnement Puy-de-Dôme (FNE63), l'association France Nature Environnement Auvergne-Rhône-Alpes (FNE AURA) et la ligue de protection des oiseaux Auvergne-Rhône-Alpes (LPO AURA), représentées par Me Rigal-Casta (AARPI Géo Avocats), demandent au juge des référés :
1°) de suspendre, en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de l'arrêté du préfet du Puy-de-Dôme du 24 juin 2024 autorisant l'exercice de la vénerie sous terre du blaireau du 1er juillet 2024 au 14 septembre 2024 et du 15 mai 2025 au
30 juin 2025 dans le département du Puy-de-Dôme ;
2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elles soutiennent que :
- elles justifient, en qualité d'associations pour la protection de l'environnement agréées au titre de l'article L. 141-1 du code de l'environnement, de leur intérêt à agir contre l'arrêté en litige, qui préjudicie directement aux intérêts que leurs statuts leur donnent pour mission de défendre, ainsi que de leur qualité pour agir ;
- la condition tenant à l'urgence est satisfaite, dès lors que l'arrêté met en échec les actions qu'elles ont menées pour la préservation et le bien-être animal et cause un préjudice grave aux intérêts qu'elles défendent et que plusieurs juges des référés des tribunaux administratifs et du Conseil d'Etat ont constaté l'existence d'une situation d'urgence lorsque l'ouverture ou le prolongement d'une période permettant d'abattre des animaux d'une espèce particulière prévoit des effets imminents ; en outre, la première période complémentaire de vénerie sous terre du blaireau, du 1er juillet au 14 septembre 2024, a déjà débuté ; le préfet ne produit par ailleurs aucune donnée relative aux populations de blaireaux dans le département ; en effet, l'état de conservation du blaireau dans le Puy-de-Dôme est inconnu en l'absence d'informations fiables et impartiales sur les effectifs de cette espèce ; à ce titre, l'enquête réalisée par la fédération départementale des chasseurs repose sur un biais méthodologique relatif au recensement des terriers, conduisant à une surestimation des effectifs de l'espèce ; le bilan des prélèvements par vénerie sous terre, par tir et durant les battues administratives n'apporte pas plus d'informations sur l'état de la population de blaireaux, de sorte que l'état de conservation de l'espèce est inconnu dans le Puy-de-Dôme ; en outre, la carte de l'atlas communal des observations de Faune Auvergne, source citée par le préfet, confirme qu'il est impossible de considérer que le blaireau serait abondant dans le Puy-de-Dôme puisque sa présence n'a été constatée que sur 60 % du territoire de ce département et que la fréquence des observations est particulièrement faible, le taux minimum relevé pour cette année entière étant de 4 à 7 spécimens sur une seule commune ; l'ampleur des prélèvements de l'ordre de 1 100 par an, de cette espèce qui doit être considérée comme rare dans le Puy-de-Dôme, met en évidence l'urgence à statuer ; le préfet du Puy-de-Dôme ne produit en outre aucun élément justifiant de la réalité et de l'imputabilité aux blaireaux des nuisances dont il fait état dans son arrêté ; en toute hypothèse, la vénerie sous terre n'est pas une méthode permettant d'y remédier et des méthodes alternatives efficaces existent ; de plus, l'arrêté porte atteinte à l'intérêt public que constitue la protection du blaireau, qui figure dans la liste des espèces de faune protégées annexées à la convention de Berne sur la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel de l'Europe du 19 septembre 1979, dans le seul but de permettre la pratique d'un loisir ; enfin, la situation d'urgence est également caractérisée dans la mesure où l'abattage de spécimens d'animaux est, par nature, irréversible, quand bien même l'espèce ne serait pas en danger.
- il existe un doute sérieux sur la légalité de l'arrêté en litige, dès lors que :
* la note de présentation établie en application de l'article L. 123-19-1 du code de l'environnement est entachée d'erreurs de fait concernant l'état de la population de blaireaux et les dommages attribués à cette espèce ;
* elle est également entachée de déloyauté dans la description du contexte et de l'objectif réel poursuivi par l'ouverture des périodes de chasse autorisées, ce qui a induit en erreur le public et l'a privé de son droit à valeur constitutionnelle de participation à l'élaboration de la décision ;
* l'arrêté attaqué méconnaît les dispositions de l'article L. 424-10 du code de l'environnement ;
* il est entaché d'erreurs de fait s'agissant de l'état de la population de blaireaux dans le département du Cantal et des dégâts attribués à cette espèce ;
* cet arrêté est également entaché d'erreur de fait dès lors que la pratique de la vénerie sous terre du blaireau, qui favorise l'arrivée de davantage d'individus dans la zone où les dégâts seraient à prévenir, est contre-productive.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 juillet 2024, le préfet du Puy-de-Dôme conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- la condition tenant à l'urgence n'est pas satisfaite : les associations requérantes n'invoquent aucun circonstance locale tenant à la population du blaireau dans le département du Puy-de-Dôme de nature à remettre en cause les connaissances détenues par la préfecture sur la population de l'espèce dans le département ; en se bornant à remettre en cause l'impartialité d'une enquête blaireautière, sans apporter d'éléments factuels crédibles, elles n'établissent pas que l'arrêté en litige porte une atteinte grave aux intérêts qu'elles défendent, pas davantage qu'à l'intérêt public tenant à la conservation des espèces protégées ; le blaireau est en bon état de conservation dans le Puy-de-Dôme ainsi qu'en attestent notamment une étude de l'ONCFS sur l'estimation de la densité du blaireau d'Eurasie dans la zone agricole des Dômes, les cartes de présence du blaireau dans le département consultables sur le site internet Faune Auvergne, mettant en évidence une répartition homogène de l'espèce sur l'ensemble du territoire sur la période 2011-2023 ; eu égard à l'état de conservation favorable de l'espèce, et aux prélèvements en hausse du blaireau dans le département du Puy-de-Dôme depuis 2010, l'exécution de l'arrêté n'entraînera ainsi pas d'atteinte grave et irrémédiable à cette population ; il est justifié des dégâts causés par les blaireaux dans le Puy-de-Dôme ainsi que de leur hausse et leur importance ; ainsi, l'ouverture de périodes complémentaires de vénerie sous terre apparaît nécessaire et se justifie par l'intérêt public tendant à la diminution des dégâts causés aux cultures ; enfin, il n'est pas démontré par les requérantes que la période complémentaire de vénerie sous terre entraîne la mort de blaireautins, la note de présentation évoquant la capture, et non la mise à mort de jeunes blaireaux sevrés ;
- aucun des moyens soulevés n'est de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité de l'arrêté attaqué.
Vu :
- la requête au fond n° 2401536, enregistrée le 8 juillet 2024 ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'environnement ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. Panighel, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 26 juillet 2024 à 09h30 :
- le rapport de M. Panighel,
- les observations de Me Rigal-Casta, représentant les associations requérantes, qui conclut aux mêmes fins que ses écritures, par les mêmes moyens, et précise notamment que :
*s'agissant des informations sur la population du blaireau dans le département du Puy-de-Dôme, l'étude est problématique dans la mesure où elle a été réalisée par la fédération départementale des chasseurs du Puy-de-Dôme dont le rôle n'est pas d'établir l'état de la biodiversité mais de pratiquer la chasse ; cette enquête est entachée d'un biais méthodologique ainsi qu'il l'a rappelé dans ses écritures et aboutit en tout état de cause à une densité particulièrement faible du blaireau dans le Puy-de-Dôme, inférieure à 60 % de la moyenne basse ; par ailleurs, aucune tendance ne peut être dégagée concernant la population de blaireaux en l'absence de vase communicant entre les différentes pratiques de chasse du blaireau ; les cartes dont se prévaut le préfet courent sur la période 2011-2023, ce qui n'est pas pertinent dans la mesure où plusieurs mailles peuvent concerner un seul blaireau qui se déplace ; il n'y a lieu de retenir que la dernière carte, qui évoque une couverture du territoire du département par le blaireau limitée à 60 % ; le préfet, qui ne pouvait davantage se fonder sur le bilan des prélèvements qui ne constitue pas un indicateur fiable, ne s'est pas assuré que l'arrêté attaqué ne portait pas atteinte à l'espèce ;
*s'agissant des dommages attribués aux blaireaux, le préfet ne se prévaut que de bilans de dégâts dont l'existence n'est pas établie et reposant sur des déclarations complétées sur des formulaires qui ne font l'objet d'aucune vérification experte ; le préfet ne peut davantage se prévaloir du rapport d'information établi par le Sénateur Cuypers en mars 2023 dans la mesure où ce rapport n'est qu'en réalité une prise de position personnelle, non objective, ni scientifique du sénateur, publiquement connu comme défenseur de la chasse traditionnelle ; par ailleurs, aucune synthèse sur les effets bénéfiques de la pratique de la vénerie sous terre du blaireau n'a été réalisée et une étude démontre que les terriers au droit desquels sont déterrés les blaireaux sont abandonnés, ce qui implique une multiplication des terriers et une augmentation corrélative des dégâts ;
*s'agissant de la biologie du blaireau et de son petit, Me Rigal-Castra fait valoir que quinze sources scientifiques démontrent que le sevrage n'a aucun lien avec le passage à l'âge adulte du blaireautin, qui dépend toujours de manière vitale des adultes au plus tôt au mois d'octobre ; par ailleurs, la pratique de la vénerie sous terre ne peut être considérée comme une chasse sélective permettant d'épargner les jeunes blaireaux dès lors que le chasseur ne peut contrôler son chien lorsqu'il est à l'intérieur des terriers, ainsi que l'ont d'ailleurs reconnu cette année des membres de la fédération départementale des chasseurs de la Corrèze ; cette pratique méconnaît ainsi l'article L. 421-10 du code de l'environnement ;
* il résulte d'un rapport de l'ANSES que la vénerie provoque la tuberculose bovine car elle implique un contact entre le chien et le blaireau ;
* les association produisent des données factuelles concernant la population du blaireau contrairement aux allégations du préfet, et commentent celles produites dans le cadre de la procédure ;
* tuer les adultes revient à condamner les petits blaireaux, qui sont dépendants de ces derniers ;
* si le préfet soutient que les dégâts ne constituent pas un élément à prendre en compte pour décider l'ouverture d'une période complémentaire de chasse, il n'en demeure pas moins que cette circonstance figure au nombre des motifs de l'arrêté attaqué ;
* le blaireau n'a jamais été susceptible de causer des dégâts car un classement en tant qu'espèce nuisible nécessite d'établir l'existence de tels dégâts, ce qui n'a jamais été fait.
- et les observations de M. A, représentant le préfet du Puy-de-Dôme, qui persiste dans ses conclusions écrites, par les mêmes arguments, et fait notamment valoir que :
* les estimations ne reposent pas uniquement sur l'enquête blaireautière mais également sur d'autres données qui confirment et viennent attester les observations des membres de la fédération départementale des chasseurs qui a aussi le statut d'association pour la protection de l'environnement ;
* l'enquête blaireautière est probante en l'absence de données factuelles propres au territoire invoquées par les requérantes ;
* les données relatives aux prélèvements ont le mérite d'apporter des éclairages sur les dynamiques de l'espèce dans un territoire donné ;
* les données recueillies témoignent d'une population de blaireaux stable voire en augmentation dans le département du Puy-de-Dôme ;
* la vénerie sous terre du blaireau est un moyen de chasse sélectif dès lors que les animaux sont prélevés à l'aide de pinces permettant, avant la mise à mort, de déterminer si l'on est en présence d'un adulte ou non ;
* les dégâts causés par l'espèce ne figurent pas au nombre des conditions légales d'ouvertures de périodes de chasse complémentaires ;
* il démontre l'existence et l'ampleur des dégâts significatifs causés par les blaireaux dans le département du Puy-de-Dôme.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience à 10h20.
Considérant ce qui suit :
1. Par arrêté du 24 juin 2024, le préfet du Puy-de-Dôme a autorisé les périodes complémentaires de vénerie sous terre des blaireaux, du 1er juillet au 14 septembre 2024 et du 15 mai 2025 au 30 juin 2025. L'Association pour la protection des animaux sauvages (ASPAS), l'Association Agir pour le vivant et les espèces sauvages (AVES) France, l'association One Voice, l'association France Nature Environnement Puy-de-Dôme (FNE63), l'association France Nature Environnement Auvergne-Rhône-Alpes (FNE AURA) et la ligue de protection des oiseaux Auvergne-Rhône-Alpes (LPO AURA) demandent au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cet arrêté.
Sur les conclusions aux fins de suspension :
2. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".
3. Les moyens invoqués par les associations requérantes, tels qu'énoncés dans les visas de cette ordonnance, ne paraissent pas, en l'état de l'instruction, propres à créer un doute sérieux sur la légalité de l'arrêté attaqué.
4. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'apprécier si la condition d'urgence est satisfaite, que les conclusions aux fins de suspension présentées par les associations requérantes doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
5. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'il soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par les associations requérantes au titre des frais exposés par elles et non compris dans les dépens.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de l'association pour la protection des animaux sauvages (ASPAS), de l'association Agir pour le vivant et les espèces sauvages (AVES) France, de l'association One Voice, de l'association France Nature Environnement Puy-de-Dôme (FNE63), de l'association France Nature Environnement Auvergne-Rhône-Alpes (FNE AURA) et de la ligue de protection des oiseaux Auvergne-Rhône-Alpes (LPO AURA) est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à l'association pour la protection des animaux sauvages, à l'association Agir pour le vivant et les espèces sauvages France, à
l'association One Voice, à l'association France Nature Environnement Puy-de-Dôme, à l'association France Nature Environnement Auvergne-Rhône-Alpes, à la ligue de protection des oiseaux Auvergne-Rhône-Alpes et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.
Copie en sera transmise pour information au préfet du Puy-de-Dôme.
Fait à Clermont-Ferrand, le 26 juillet 2024.
Le juge des référés,
L. PANIGHEL
La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
No 2401554
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
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03/08/2026
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03/08/2026