lundi 29 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand |
| Section | Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand |
| N° Dossier | TA63-2401748 |
| Type | Ordonnance |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 26 juillet 2024, l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) Les Cordeliers - Le Donjon, représenté par Me Subrémon et Me Pouillaude, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :
1°) d'enjoindre, d'une part, à la société Félix Potin, à la société Transgourmet, à la société Prodirest, à la société Pro à Pro, à la société Cercle Vert SA, à la société Brake France Service Pays, à la société Gam Restauration SA, à la société Christ SAS, à la société Gillet Contres SA, à la société Harrydis, à la société Primo SNC Ets Apco, à la société Askel, à la société Alimentation Mosellane, à la société Kuhn, à la société Marien SA, à la société Poirette, à la société Nectarys, à la société GDA, à la société Damide et Fils, à la société Damide Etablissement et à la société Sass Ets Blin, soit les distributeurs, et, d'autre part, à la société Bonduelle SA, à la société Bonduelle SCA, à la société Bell Bonduelle Europe Long Life, à la société Coroos International, à la société Coroos Beheer, à la société Coroos Conserven, à la société Coopérative Eureden, à la société Eureden Group, à la société Group Eureden Holding, au groupement d'intérêt économique Groupe d'Aucy, à la société D'Aucy France et à la société Conserves France SA, soit les fabricants, de communiquer les documents suivants :
a) tous documents (factures, bons de commande, bons de livraison, état des commandes, documents de marché, listings des commandes, etc), rapports, analyses ou études permettant de vérifier le recensement des besoins des établissements hospitaliers pendant la période d'infraction à savoir entre les années 2000 et 2013 ;
b) tous documents (factures, bons de commande, bons de livraison, état des commandes, documents de marché, listings des commandes, extractions de listings à partir d'un logiciel, documents comptables, etc), analyses, correspondances permettant de vérifier le périmètre des produits concernés par l'entente pendant la période d'infraction à savoir entre les années 2000 et 2013 ;
c) tous documents (factures, bons de commande, bons de livraison, état des commandes, documents de marché, listings des commandes, extractions de listings à partir d'un logiciel, documents comptables, etc), analyses, correspondances permettant de vérifier le volume annuel commandé de légumes en conserves et leurs prix pendant la période d'infraction à savoir entre les années 2000 et 2013 ;
d) plus généralement, la comptabilité analytique / de gestion des distributeurs et des fabricants, (i) par client, (ii) par lignes de produits et (iii) par client et par lignes de produits sur la période 2000-2013, ainsi que leurs comptes de résultats détaillés ;
2°) d'assortir cette injonction d'une astreinte de 500 euros par jour de retard ;
3°) d'enjoindre à la direction générale des finances publiques de communiquer :
a) tous documents de marché, contrats, factures, bons de commande, mandats de paiement permettant de vérifier le périmètre et le prix des produits achetés pendant la période d'infraction à savoir entre les années 2000 et 2013 ;
b) tous documents, mandats de liquidation, correspondances permettant de vérifier le paiement des produits concernés pendant la période d'infraction à savoir entre les années 2000 et 2013 ;
4°) de mettre à la charge des distributeurs et des fabricants la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la condition d'urgence fixée par les dispositions de l'article L. 521-3 du code de justice administrative est remplie dès lors que les données demandées portent sur des pièces justificatives soumises à une durée de conservation légale de 10 ans, que compte tenu de l'ancienneté des pratiques (sur la période 2000-2013), une grande partie de ces documents a déjà été détruite et ce processus de destruction serait très probablement glissant d'une année sur l'autre, que certains distributeurs ont toutefois conservé les données les plus récentes de la période d'infraction sous un format électronique permettant de les reconstituer, preuve que les données existent et qu'il est encore possible d'obtenir des données dématérialisées pertinentes, qu'il n'a pas eu connaissance de l'existence de son droit à réparation jusqu'à ce qu'il soit informé par la direction générale de l'offre de soins (DGOS) le 14 mai 2024, qu'il existe un risque sérieux de déperdition des preuves permettant d'établir et de quantifier son préjudice, que ces pièces sont au cœur de la démonstration du bien-fondé de l'action en réparation à venir puisqu'il est primordial de disposer des documents listés afin d'établir une corrélation entre l'entente sanctionnée par la commission européenne qui constitue une faute civile et les préjudices économiques qu'il a subis ;
- la condition d'utilité fixée par les dispositions de l'article L. 521-3 du code de justice administrative est remplie dès lors que les documents sollicités lui permettront d'engager un recours indemnitaire contre les fabricants qui ont mis en œuvre des ententes secrètes qui ont vicié le consentement des acheteurs publics, qu'un tel recours, présenté sous la forme d'une action en responsabilité contractuelle ou d'une action en responsabilité quasi-délictuelle, relève de la compétence des juridictions administratives ainsi que l'ont jugé le Conseil d'Etat et le Tribunal des Conflits ;
- la condition d'absence totale d'obstacle à l'exécution d'une décision administrative ainsi que celle tenant à l'absence de contestation sérieuse fixées par les dispositions de l'article L. 521-3 du code de justice administrative sont remplies dès lors que la décision de la commission européenne sanctionnant les ententes caractérisées n'a pas fait l'objet d'un recours, qu'il existe une présomption irréfragable de faute à l'encontre des fabricants en application de l'article L. 481-2 du code de commerce, et qu'il est parfaitement fondé à engager une action indemnitaire devant les juridictions administratives dès lors qu'il disposera d'éléments suffisants pour établir son préjudice, lequel est significatif puisque ces pratiques anticoncurrentielles lui ont causé trois types de préjudices distincts à savoir la perte subie au titre de la surfacturation des produits, la perte de trésorerie ainsi qu'un préjudice lié à l'écoulement du temps ;
- les documents demandés émanent d'entreprises privées et de l'administration et les informations qu'ils contiennent ne sont pas couvertes par le secret des affaires.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- le code de commerce ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal administratif a désigné M. A, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les demandes de référé.
Considérant ce qui suit :
1. L'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) Les Cordeliers - Le Donjon a été informé par un courriel en date du 14 mai 2024 reproduisant un message de la direction générale de l'offre de soins (DGOS) de ce que la commission européenne avait sanctionné les pratiques anticoncurrentielles mises en œuvre dans le secteur des légumes en conserve par les sociétés Bonduelle, Coroos, Cecab et Conserve Italia en condamnant ces sociétés à payer une amende de 31 millions d'euros. Dans ce même courriel, il a été indiqué que la période d'infraction concernée s'étendait de 2000 à 2013, que la condamnation précitée ouvrait droit à réparation pour les acheteurs publics concernés qui avaient la possibilité d'agir au choix sur deux fondements de responsabilité et que l'instruction contentieuse des affaires nécessitait de constituer un dossier apportant les éléments de preuve et d'appréciation afin de documenter les préjudices subis. C'est dans ce contexte qu'avant d'engager une action indemnitaire, l'EHPAD Les Cordeliers - Le Donjon saisit le juge des référés sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative afin qu'il soit enjoint aux fabricants, aux distributeurs et à l'administration fiscale de communiquer un certain nombre de documents lui permettant de quantifier les préjudices qu'il a subis du fait des pratiques anticoncurrentielles.
2. Aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative. ". Saisi sur le fondement de ces dispositions d'une demande qui n'est pas manifestement insusceptible de se rattacher à un litige relevant de la compétence du juge administratif, le juge des référés peut prescrire, à des fins conservatoires ou à titre provisoire, toutes mesures que l'urgence justifie, notamment sous forme d'injonctions adressées à l'administration, à la condition que ces mesures soient utiles, ne se heurtent à aucune contestation sérieuse et ne fasse pas obstacle à l'exécution d'une décision administrative, même celle refusant la mesure demandée, à moins qu'il ne s'agisse de prévenir un péril grave. En raison du caractère subsidiaire du référé régi par l'article L. 521-3, le juge saisi sur ce fondement ne peut prescrire les mesures qui lui sont demandées lorsque leurs effets pourraient être obtenus par les procédures de référé régies par les articles L. 521-1 et L. 521-2 du même code.
3. En vertu de l'article L. 522-3 du même code, le juge des référés peut, par une ordonnance motivée, rejeter une requête sans instruction ni audience lorsque la condition d'urgence n'est pas remplie ou lorsqu'il apparaît manifeste, au vu de la demande, que celle-ci ne relève pas de la compétence de la juridiction administrative, qu'elle est irrecevable ou qu'elle est mal fondée.
4. Au soutien de la condition d'urgence, l'EHPAD Les Cordeliers - Le Donjon fait valoir que les données demandées portent sur des pièces justificatives soumises à une durée de conservation légale de 10 ans, que compte tenu de l'ancienneté des pratiques (sur la période 2000-2013), une grande partie de ces documents a déjà été détruite et ce processus de destruction serait très probablement glissant d'une année sur l'autre, que certains distributeurs ont toutefois conservé les données les plus récentes de la période d'infraction sous un format électronique permettant de les reconstituer, preuve que les données existent et qu'il est encore possible d'obtenir des données dématérialisées pertinentes, qu'il n'a pas eu connaissance de l'existence de son droit à réparation jusqu'à ce qu'il soit informé par la direction générale de l'offre de soins (DGOS) le 14 mai 2024, qu'il existe un risque sérieux de déperdition des preuves permettant d'établir et de quantifier son préjudice, et que ces pièces sont au cœur de la démonstration du bien-fondé de l'action en réparation à venir puisqu'il est primordial de disposer des documents listés afin d'établir une corrélation entre l'entente sanctionnée par la commission européenne qui constitue une faute civile et les préjudices économiques qu'il a subis.
5. A supposer même que l'EHPAD requérant n'ait été informé de la possibilité de former une action indemnitaire en sa qualité de " victime " de pratiques anticoncurrentielles lors de la conclusion de contrats relatifs à la fourniture de légumes en conserve qu'à l'occasion du courriel qui lui a été adressé le 14 mai 2024, il soutient lui-même que la période d'infraction en cause s'étend de l'année 2000 à l'année 2013, que les documents demandés sont soumis à une conservation légale de 10 ans et qu'un certain nombre de documents a déjà été détruit. S'il soutient que certains distributeurs ont conservé les données les plus récentes de la période d'infraction sous un format électronique permettant de les reconstituer, preuve que les données existent et qu'il est encore possible d'obtenir des données dématérialisées pertinentes, et fournit, au soutien de ces allégations, un document intitulé " Listing communiqué par POMONA ", le contenu de ce document n'est pas expliqué par l'EHPAD requérant dans ses écritures et sa seule lecture ne saurait suffire à établir que " certains distributeurs ont conservé les données les plus récentes de la période d'infraction sous un format électronique ". Dans ces conditions, l'EHPAD Les Cordeliers - Le Donjon ne justifie pas de ce que les documents sollicités existeraient encore à la date de la saisine du juge des référés. Par suite, la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-3 du code de justice administrative ne saurait être regardée comme remplie.
6. Il résulte de ce qui précède que toutes les conclusions de l'EHPAD Les Cordeliers - Le Donjon doivent être rejetées en application des dispositions de l'article L. 522-3 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de l'EHPAD Les Cordeliers - Le Donjon est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) Les Cordeliers - Le Donjon.
Fait à Clermont-Ferrand, le 29 juillet 2024.
Le juge des référés,
J-M. A
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2401748
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