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AccueilJurisprudence administrativeN° TA63-2402060

Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand — Décision N° TA63-2402060

vendredi 6 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
SectionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
N° DossierTA63-2402060
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Clermont-Ferrand, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la demande de suspension de la décision du 9 août 2024 prolongeant le placement à l'isolement de M. B au centre pénitentiaire de Moulins-Yzeure. Le juge a estimé que la condition d'urgence n'était pas remplie, en raison de circonstances particulières liées à la personnalité de M. B, condamné pour terrorisme et inscrit au répertoire des détenus particulièrement signalés, et à la nécessité de préserver l'ordre public au sein de l'établissement. Il a également écarté l'existence d'un doute sérieux sur la légalité de la décision, considérant que l'avis médical recueilli était suffisant et que l'administration avait justifié la mesure par des risques persistants de prosélytisme et d'influence. La demande d'aide juridictionnelle provisoire a été rejetée, de même que les conclusions fondées sur les articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 21 août 2024 et le 3 septembre 2024, M. A B, représenté par Me Quinquis, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) de suspendre l'exécution de la décision du 9 août 2024 par laquelle le garde des Sceaux, ministre de la justice a prolongé son placement à l'isolement au centre pénitentiaire de Moulins-Yzeure ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Sur l'urgence :

- il est fondé à se prévaloir de la présomption d'urgence dès lors qu'il n'existe aucune circonstance particulière susceptible de renverser cette présomption ;

- il est maintenu à l'isolement administratif depuis le 3 octobre 2016 ; cette durée particulièrement longue exige de l'administration qu'elle apporte des éléments d'une gravité suffisante pour justifier la nécessité de la mesure ; ses contacts et interactions sont limités ; ses possibilités de participation aux activités de l'établissement, notamment l'accès au travail et aux activités collectives, sont limitées ; la mesure entrave l'élaboration et la mise en œuvre d'un projet d'exécution de peine lui permettant d'investir sa détention et d'évoluer favorablement ;

Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

- cette décision est entachée d'un vice de procédure en ce que " l'avis " du médecin de l'unité sanitaire, d'une part, a été recueilli sans examen préalable et, d'autre part, ne se positionne pas sur la compatibilité de son état de santé avec l'isolement, le privant ainsi d'une garantie essentielle ; il n'a pas été examiné par le médecin qui a rendu son avis deux jours seulement après son transfert dans le centre pénitentiaire de Moulins-Yzeure ; le médecin, en se bornant à " prendre note ", ne rend pas un avis adéquat ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'elle considère d'une part, qu'il existerait un risque pour le bon ordre et la sécurité de l'établissement et, d'autre part, qu'aucun autre régime de détention ne serait susceptible d'offrir de garanties suffisantes pour assurer la sécurité des personnes et de l'établissement ; les éléments produits par l'administration ne permettent pas de démontrer l'actualité et l'intensité du risque allégué ; l'administration n'apporte aucun élément de nature à démontrer qu'il présenterait une dangerosité telle qu'il ne pourrait être placé en détention ordinaire ; l'administration ne peut s'appuyer sur son inscription au répertoire DPS ; le risque de passage à l'acte n'est pas caractérisé ; le risque d'influence sur les autres détenus n'est pas établi ; la découverte, en février 2024, de supports pédagogiques dans sa cellule, délivrés par un professeur d'arabe intervenant au centre pénitentiaire de Valence, relève de la seule responsabilité de cet enseignant et ne peut lui être reproché ; le risque de prosélytisme n'est pas établi ;

- elle méconnaît les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; il subit un régime de détention extrêmement difficile depuis plus de sept ans, limitant ses possibilités de participer aux activités collectives de la prison et faisant obstacle à ce qu'il occupe un travail ; ces conditions de détention sont susceptibles d'altérer son état de santé physique et psychique et l'exposant à un traitement inhumain et dégradant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 septembre 2024, le garde des Sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête est dépourvue d'urgence compte tenu des circonstances particulières liées à la personnalité, au profil pénal et au parcours pénitentiaire de M. B ainsi qu'à la nécessité de préserver l'ordre public au sein de l'établissement ; M. B a été condamné par la cour d'assises spéciale de Paris, qui a estimé que " le risque de réitération demeure majeur ", à la réclusion criminelle à perpétuité pour des faits de terrorisme ; il est inscrit au répertoire des détenus particulièrement signalés depuis 2018 et une décision de maintien sur ce registre a été prise en juin 2024, justifiée au regard de ses liens avec la criminalité organisée, de son positionnement élevé dans la hiérarchie au sein de l'organisation de l'Etat islamique, de son prosélytisme actif, de sa capacité à pouvoir mobiliser des relations extérieures, de sa grande capacité à influencer et délivrer un discours religieux extrême, de sa personnalité fédératrice et de son ascendant avéré sur ses codétenus ; des faits démontrent, d'une part, très clairement sa capacité à pouvoir faire preuve d'ingérence auprès des autres personnes détenues malgré son régime d'isolement, et, d'autre part, son prosélytisme et le fait qu'il cherche à asseoir son influence au sein du quartier d'isolement tout en échappant à la vigilance de l'administration pénitentiaire ; au-delà de son bon comportement en détention, rien ne permet d'objectiver une diminution de sa dangerosité, du risque d'emprise et d'influence négative majeure à l'encontre du reste de la population pénale ; son arrivée récente au centre pénitentiaire de Moulins-Yzeure nécessite une période d'observation afin d'évaluer son positionnement et son imprégnation idéologique ; le médecin de l'unité sanitaire n'a pas estimé que l'état de santé du requérant était incompatible avec un régime de détention à l'isolement ; les personnes détenues placées à l'isolement sont vues au moins deux fois par semaine par un médecin qui peut émettre un avis auprès du chef d'établissement sur l'opportunité de mettre fin à ce régime ;

- la décision n'est pas entachée d'un vice de procédure ; par un avis du 1er août 2024, le médecin n'a émis aucune contre-indication à la prolongation de son placement à l'isolement ;

- la décision n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ; une mesure d'isolement n'est pas subordonnée à l'existence d'incidents et ne constitue pas une sanction disciplinaire mais vise à faire cesser ou prévenir un trouble de nature à mettre en cause la sécurité des personnes ou l'ordre au sein de l'établissement ; les faits pour lesquels il est incarcéré sont particulièrement graves ; son maintien à l'isolement est le seul moyen permettant d'assurer le bon ordre et la sécurité, des personnes notamment, au sein de l'établissement en raison de l'influence qu'il a démontré avoir auprès des personnes détenues, confirmé par les nombreuses évaluations dont il a fait l'objet ainsi que par son profil pénal ; le risque de prosélytisme religieux est réel et actuel, de même que l'influence qu'il est susceptible d'avoir sur les autres personnes détenues ; son profil nécessite une prise en charge individualisée, avec une observation accrue, qui ne peut être réalisée qu'au quartier d'isolement, d'autant plus au regard de son transfert récent au centre pénitentiaire de Moulins-Yzeure ;

- la décision n'est pas entachée d'une violation des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; il ne fait pas l'objet d'un isolement sensoriel et social total ; sa liberté de correspondance écrite et téléphonique reste intacte ; ses droits familiaux subsistent en parloir individuel et sans restriction de fréquence; son droit à l'information n'est pas limité dès lors qu'il conserve le bénéfice de la cantine, la faculté d'acheter des journaux et revues de son choix, d'utiliser la radio ou de regarder la télévision ; les ouvrages de la bibliothèque lui sont accessibles ; il bénéficie d'au moins une heure de promenade par jour et de la possibilité de faire du sport ; il ne peut néanmoins accéder aux activités organisées de façon collective, ni participer aux offices religieux ouverts à l'ensemble de la détention ; il fait l'objet d'un suivi médical au moins deux fois par semaine.

M. B a déposé une demande d'aide juridictionnelle le 26 août 2024.

Vu :

- la requête enregistrée le 21 août 2024 sous le n° 2402059 par laquelle M. B demande l'annulation de la décision du 9 août 2024 par laquelle le garde des Sceaux, ministre de la justice a ordonné la prolongation de son placement à l'isolement ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code pénitentiaire ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bader-Koza, présidente,

- les observations de Me Gauché, se substituant à Me Quinquis, avocat de M. B, qui s'en rapporte aux écritures de son confrère et précise que le requérant est fondé à se prévaloir de la présomption d'urgence dès lors que les éléments produits par l'administration ne permettent pas de la renverser ; il fait valoir que l'administration ne justifie pas d'éléments suffisants de nature à justifier la mesure d'isolement dès lors que les faits qui lui sont reprochés sont anciens, qu'il n'est pas démontré qu'aucune alternative de détention n'est possible et que le médecin, bien qu'il ne s'oppose pas à la poursuite de la mesure, rappelle qu'il ne peut s'agir que d'une solution transitoire ;

- les observations de Mme C, cheffe de la mission du droit et de l'expertise juridique au sein de la direction interrégionale des services pénitentiaires de Lyon, représentant le garde des Sceaux, ministre de la justice, qui entend faire valoir que l'urgence doit être appréciée de manière globale au vue des particularités de chaque espèce, que le placement à l'isolement de M. B est notamment justifié par le risque de prosélytisme et le risque d'atteinte au bon ordre et à la sécurité de l'établissement eu égard au profil pénal et au parcours pénitentiaire du requérant, qui présente une capacité à fédérer et influencer les personnes de son entourage ; des évènements récents survenus en février 2024 justifient cette mesure ; cette mesure se justifie également par son arrivée récente au centre pénitentiaire de Moulins-Yzeure et la volonté du directeur d'instaurer une période d'observation supplémentaire du profil du requérant ; l'avis du médecin n'indique aucune contre-indication claire à cette mesure ; il ne s'agit pas d'une sanction disciplinaire ; le requérant n'est pas placé en isolement total et conserve ses droits à bénéficier de conversations téléphoniques, de correspondances écrites, de rencontres au parloir et un accès quotidien à la promenade, de sorte qu'aucune violation aux articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut être retenue.

L'instruction a été close à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B est écroué depuis le 22 juillet 2015 pour des faits de participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un crime d'atteinte aux personnes et terrorisme, a fait l'objet de multiples mesures d'isolement depuis octobre 2016 et est détenu au centre pénitentiaire de Moulins-Yzeure depuis le 30 juillet 2024. Par une décision du

9 août 2024, le garde des Sceaux, ministre de la justice a décidé de son maintien à l'isolement à compter du 13 août 2024 jusqu'au 13 novembre 2024. Dans la présente instance, M. B demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice, de suspendre l'exécution de cette décision.

Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. B, il y a lieu de prononcer son admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin de suspension :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

5. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 213-8 du code pénitentiaire : " Toute personne détenue majeure peut être placée par l'autorité administrative, pour une durée maximale de trois mois, à l'isolement par mesure de protection ou de sécurité soit à sa demande, soit d'office. Cette mesure ne peut être renouvelée pour la même durée qu'après un débat contradictoire, au cours duquel la personne intéressée, qui peut être assistée de son avocat, présente ses observations orales ou écrites. / () ". Aux termes de l'article R. 213-25 dudit code : " Lorsqu'une personne détenue est à l'isolement depuis un an à compter de la décision initiale, le garde des sceaux, ministre de la justice, peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois renouvelable. / La décision est prise sur rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires saisi par le chef de l'établissement pénitentiaire selon les modalités prévues par les dispositions de l'article R. 213-21. / L'isolement ne peut être prolongé au-delà de deux ans sauf, à titre exceptionnel, si le placement à l'isolement constitue l'unique moyen d'assurer la sécurité des personnes ou de l'établissement. / Dans ce cas, la décision de prolongation doit être spécialement motivée. ". Selon l'article R. 213-30 du même code : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé / L'avis écrit du médecin intervenant dans l'établissement pénitentiaire est recueilli préalablement à toute proposition de renouvellement de la mesure au-delà de six mois et versé au dossier de la procédure. ".

6. En l'état de l'instruction, aucun des moyens invoqués par M. B, tels qu'ils sont analysés dans les visas ci-dessus, ne paraît de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision du 9 août 2024 par laquelle le garde des Sceaux, ministre de la justice a prolongé son placement à l'isolement au centre pénitentiaire de Moulins-Yzeure.

7. Par suite, il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer sur la condition tenant à l'urgence, que les conclusions présentées par M. B, y compris celles relatives aux frais liés au litige, doivent être rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B et au garde des Sceaux, ministre de la justice.

Fait à Clermont-Ferrand, le 6 septembre 2024.

La présidente,

Juge des référés

S. BADER-KOZA

La République mande et ordonne au garde des Sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

No 2402060

AC

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