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AccueilJurisprudence administrativeN° TA63-2402112

Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand — Décision N° TA63-2402112

jeudi 12 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
SectionTribunal Administratif de Clermont-Ferrand
N° DossierTA63-2402112
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantSHVEDA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 28 août 2024, et des mémoires complémentaires, enregistrés les 6 et 10 septembre 2024 M. B D, représenté par Me Shveda, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler les arrêtés du 23 août 2024 par lesquels le préfet du Puy-de-Dôme l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet du Puy-de-Dôme d'examiner sa demande de régularisation dans un délai de trente jours à compter de la notification du jugement et de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de sept jours à compter de la notification du jugement sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur l'absence de décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour :

- contrairement à ce qu'indique l'administration, il a demandé sa régularisation le 4 juillet 2024 sur le fondement des articles L. 435-2 et L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en raison de l'état de santé de son enfant handicapé ;

- l'arrêté méconnaît l'article L. 425-10 et L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'est pas motivé, est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que la demande de régularisation n'a pas été examinée ;

- le refus d'admission au séjour méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

Sur les moyens communs aux décisions en litige :

- les décisions sont insuffisamment motivées ;

- elles ont été prises par une autorité incompétente ;

Sur les moyens relatifs à l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision est illégale en raison de l'illégalité du refus de délivrance d'un titre de séjour ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen approfondi de sa situation et n'a pas procédé à un examen de sa demande de titre de séjour déposée en juillet 2024 ;

- la décision est entachée d'une erreur de fait en indiquant que l'intéressé ne justifie d'aucune circonstance humanitaire ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que le préfet n'a pas pris en compte la situation de son enfant au regard de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur les moyens relatifs à la décision fixant le pays de destination :

- la décision méconnaît les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur les moyens relatifs à l'interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision méconnaît les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il justifie de circonstances humanitaires ;

Sur les moyens relatifs à l'assignation à résidence :

- la décision est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La requête a été communiquée au préfet du Puy-de-Dôme qui n'a pas produit de mémoire en défense mais des pièces qui ont été enregistrées le 5 septembre 2024.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Caraës, vice-présidente, pour statuer en application des dispositions de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 11 septembre 2024 à 10h00, en présence de Mme Batisse, greffière d'audience :

- le rapport de Mme Caraës,

- et les observations de Me Shveda, représentant M. D, qui a repris le contenu de ses écritures et a indiqué au magistrat désigné, que son enfant handicapé est pris en charge en France et qu'il ne peut bénéficier d'une prise en charge dans son pays d'origine.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B D, ressortissant géorgien né le 8 juillet 1986, est entré en France le 30 juin 2018. Le 20 juillet 2018, il a sollicité le bénéfice de l'asile. L'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté sa demande par une décision du 21 septembre 2018 confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 25 mars 2019. Le 5 avril 2019, il a sollicité la délivrance de son admission provisoire au séjour en raison de l'état de santé de son enfant née le 23 mars 2015. Par un arrêté du 12 août 2021, dont la légalité a été confirmée par un arrêt du 2 février 2023 de la cour administrative d'appel de Lyon, le préfet du Puy-de-Dôme a rejeté sa demande et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours. A la suite de son interpellation, le préfet du Puy-de-Dôme l'a, par des arrêtés du 23 août 2024, obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. M. D demande au tribunal d'annuler ces arrêtés.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. D de prononcer l'admission provisoire de l'intéressée à l'aide juridictionnelle.

Sur l'existence d'un refus de titre de séjour :

4. Il n'est pas sérieusement contesté que M. D a sollicité le 1er juillet 2024 une demande de titre de séjour sur le fondement des articles L. 435-2, L. 435-1, L. 423-23, L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. A la date de la mesure d'éloignement en litige, sa demande était en cours d'instruction et n'avait pas donné naissance à une décision de refus de délivrance d'un titre de séjour. Par suite, M. D ne peut utilement soutenir que l'arrêté en tant qu'il refuserait la délivrance d'un titre de séjour est insuffisamment motivé, méconnaît les articles L. 425-10 et L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur les moyens communs aux décisions en litige :

5. Les décisions contestées sont signées par Mme C A, directrice de la citoyenneté et de la légalité à la préfecture du Puy-de-Dôme, qui disposait, en vertu d'un arrêté du préfet du 30 mai 2024, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs, d'une délégation de signature à l'effet de signer " tous actes administratifs () relatifs aux affaires entrant dans les attributions et compétences de la direction de la citoyenneté et de la légalité ". Ainsi, Mme A bénéficiait d'une délégation de signature pour signer l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixation du pays de renvoi, interdiction de retour sur le territoire français et l'arrêté d'assignation à résidence en litige. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur des décisions attaquées manque en fait et doit être écarté.

6. Les décisions en litige comportent les éléments de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de ces décisions doit être écarté.

Sur les moyens relatifs à l'obligation de quitter le territoire français :

7. Le moyen tiré de ce que l'obligation de quitter le territoire français sera annulée par voie de conséquence de l'illégalité du refus de délivrance d'un titre de séjour est inopérant compte tenu de ce qui est dit au point 4.

8. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet n'aurait pas procédé à un examen particulier et complet de la situation personnelle et familiale de M. D.

9. Si M. D fait valoir que le préfet ne pouvait prendre à son encontre une mesure d'éloignement sans avoir préalablement instruit sa demande de titre de séjour qu'il avait déposée en juillet 2024, le seul dépôt d'une demande de titre de séjour ne saurait faire obstacle à ce que l'autorité administrative décide d'obliger un étranger en situation irrégulière à quitter le territoire français.

10. En indiquant que M. D ne présente aucun élément ou circonstance humanitaire qui pourraient justifier un droit au séjour au sens de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet du Puy-de-Dôme n'a pas commis d'erreur de fait mais s'est livré à une appréciation de la situation personnelle et familiale de l'intéressé.

11. Lorsque la loi prescrit l'attribution de plein droit d'un titre de séjour à un étranger, cette circonstance fait obstacle à ce qu'il puisse légalement être l'objet d'une mesure d'obligation de quitter le territoire français. Toutefois, la circonstance que M. D a déposé une demande de titre de séjour sur le fondement des articles L. 435-2, L. 435-1, L. 423-23, L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne suffit pas pour établir qu'il répondrait à l'ensemble des conditions exigées pour l'obtention de ces titres de plein droit. A supposer que le requérant soutienne que l'état de santé de sa fille née le 23 mars 2015 justifie la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il n'établit pas que son état de santé nécessiterait des soins dont le défaut pourrait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité ni qu'elle ne pourrait avoir accès à un traitement approprié dans son pays d'origine alors, au demeurant, qu'il n'appartient pas au préfet " d'apporter les éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un état de santé de nature à justifier d'un refus de délivrer un titre de séjour ",

12. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

13. Il ressort des pièces du dossier que M D est entré en France le 30 juin 2018 et a fait l'objet d'une mesure d'éloignement le 12 août 2021 qu'il n'a pas exécutée. Son épouse est dans une situation administrative identique à la sienne. Ainsi qu'il a été indiqué, il n'est pas établi que l'état de santé de son enfant nécessiterait des soins dont le défaut pourrait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité ni qu'elle ne pourrait avoir accès à un traitement approprié dans son pays d'origine. Par suite, rien ne fait obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue en Géorgie, pays dont tous les membres du foyer ont la nationalité. Dans ces conditions, le préfet du Puy-de-Dôme, en l'obligeant à quitter le territoire français, n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et n'a donc, par suite, pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, il n'a pas davantage entaché sa décision d'une méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ni d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de M. D.

14. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant à l'encontre de l'obligation de quitter le territoire français.

Sur les moyens relatifs à la décision fixant le pays de destination :

15. En se bornant à soutenir qu'il faisait partie des minorités déplacés de force en Géorgie, M. D n'établit pas qu'il encourrait des risques pour sa vie ou sa sécurité en cas de retour en Géorgie. Par suite, le moyen tiré de la violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ne peut qu'être écarté.

16. Le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme n'est pas assorti des précisions utiles permettant d'en apprécier la portée.

Sur les moyens relatifs à l'interdiction de retour sur le territoire français :

17. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () "

18. Pour prononcer à l'encontre de M. D une interdiction de retour sur le territoire français, le préfet du Puy-de-Dôme a relevé la date de son entrée en France en 2018, l'absence de liens personnels ou familiaux anciens, intenses et stables sur le territoire français, l'existence d'une précédente mesure d'éloignement et l'absence de menace à l'ordre public.

19. Pour les motifs énoncés aux point 13 du jugement, la décision en litige n'est pas entachée d'une méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et ce alors que rien ne fait obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue en Géorgie. Elle n'est pas davantage entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle et familiale de M. D.

20. Pour le même motif que celui indiqué au point 15 du jugement, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut qu'être écarté.

Sur les moyens relatifs à l'assignation à résidence :

21. Les moyens tirés de l'erreur de droit, de l'erreur manifeste d'appréciation, de la méconnaissance des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne sont pas assortis des précisions suffisantes permettant d'en apprécier la portée.

22. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. D doivent être rejetées et, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte ainsi que celles présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au préfet du Puy-de-Dôme.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 septembre 2024.

La magistrate désignée,

R. CARAËS

La greffière,

M. BATISSE

La République mande et ordonne au préfet du Puy-de-Dôme en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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