mercredi 4 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand |
| Section | Tribunal Administratif de Clermont-Ferrand |
| N° Dossier | TA63-2402913 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 20 novembre 2024, M. A B, représenté par Me Paras, demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler les décisions du 14 novembre 2024 par lesquelles le préfet de la Haute-Loire l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an et l'a assigné à résidence ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au profit de son conseil au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- Les arrêtés en litige ont été signés par une autorité incompétente ;
Sur les décisions portant obligation de quitter le territoire français et interdiction de retour :
- Elles méconnaissent l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'il risque des persécutions en cas de retour en Angola en raison d'un conflit foncier l'opposant à un député très influent, qui a donné lieu à des agressions à l'encontre de membres de sa famille, pour lesquelles ses plaintes n'ont pas été instruites ;
- Elles méconnaissent l'article 8 de la même convention, en raison de l'intégration de sa famille en France - apprentissage de la langue française, implication au sein d'associations et scolarisation des enfants, et de la nécessité d'un suivi psychologique important pour lui, son épouse et leur fils ;
- La décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation pour les mêmes raisons ;
- Le refus d'un délai de départ volontaire est disproportionné, dès lors que le risque qu'il se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas établi et qu'il n'a jamais été la source du moindre trouble à l'ordre public, n'ayant pas fait l'objet de poursuites judiciaires pour les faits qui avaient motivé son interpellation ;
Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de 12 mois :
- Elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnait les dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle n'est motivée que par l'absence de délai de départ volontaire et que le préfet n'a pas examiné les quatre critères prévus par la loi ;
Sur la décision portant assignation à résidence :
- Elle méconnaît sa liberté d'aller et venir, pourtant garantie par le Conseil constitutionnel et le protocole additionnel n° 4 à la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; aucun élément quant à sa situation propre n'est donné pour justifier une telle restriction ;
- Elle méconnaît son droit au respect de sa vie familiale et l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'elle n'est que succinctement motivée et qu'il n'est pas établi que son comportement ferait peser un risque à l'ordre public ;
- Elle est disproportionnée, dès lors qu'il justifie de son hébergement à Monistrol-sur-Loire, de la scolarisation de ses enfants et d'importantes activités associatives ; de même, elle est disproportionnée en ce qu'il justifie d'un suivi psychologique à Saint-Etienne, qui n'est pas disponible en Haute-Loire, département qu'il lui est interdit de quitter selon les termes de l'arrêté ;
- Dès lors que l'assignation à résidence est uniquement motivée par la circonstance qu'aucun délai de départ volontaire ne lui a été accordé, et que cette dernière décision est illégale, l'assignation à résidence est dépourvue de base légale.
Par un mémoire en défense, enregistré le 2 décembre 2024, le préfet de la Haute-Loire conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
M. B a déposé une demande d'aide juridictionnelle le 20 novembre 2024
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Trimouille pour statuer en application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Trimouille a été entendu au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 3 décembre 2024 14h00, en présence de Mme Llorach, greffière d'audience.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant angolais, est entré en France de façon irrégulière en janvier 2024 pour solliciter le bénéfice d'une protection internationale. Sa demande a été rejetée par l'OFPRA, décision confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 15 octobre 2024. Suite à une interpellation pour des faits délictueux, le préfet de la Haute-Loire l'a, par des arrêtés du 14 novembre 2024, obligé de quitter le territoire français sans délai, interdit de retour pour une durée d'un an et assigné à résidence pour une durée de 45 jours. Par la présente requête, M. B demande l'annulation de ces décisions.
Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire:
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête, il y a lieu de prononcer l'admission provisoire du requérant à l'aide juridictionnelle.
Sur le moyen commun aux décisions en litige :
3. Par un arrêté du 24 juin 2024, publié le 26 juin 2024 au recueil des actes administratifs spécial de l'Etat dans le département, le préfet de la Haute-Loire a donné délégation à M. de C, sous-préfet, directeur de cabinet du préfet, à l'effet de signer, dans le cadre des permanences, toutes les décisions " prises en application du libre II, V, VI et VII du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans le cadre de l'éloignement des étrangers en situation irrégulière ". Le préfet de la Haute-Loire en défense atteste également, par la production d'un calendrier de permanence, que M. de C était de permanence à la date des arrêtés en litige. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté.
Sur les décisions portant obligation de quitter le territoire français et interdiction de retour :
4. En premier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ou à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
5. Si M. B soutient craindre pour sa vie en raison d'un différend l'opposant à un député influent dans son pays d'origine, qui aurait déjà été à l'origine d'agressions perpétrées à l'encontre de lui-même et de membres de sa famille sans que ses plaintes soient suivies d'effet, il n'apporte, à l'appui de ces déclarations, aucun élément permettant d'en établir la matérialité. En revanche, il ressort de la décision de la Cour nationale de la demande d'asile en date du 15 octobre 2024, que le requérant produit à l'appui de sa requête, que ses déclarations relatives à ce différend et aux agressions dont sa famille aurait été victime étaient peu circonstanciées, et que la persistance des menaces semblait peu probable, dès lors que le terrain à l'origine du litige avec le député aurait été vendu par le requérant avant son arrivée en France. Par suite, M. B n'est pas fondé à soutenir que, en l'obligeant à quitter le territoire français, le préfet de la Haute-Loire aurait méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Concernant la décision portant interdiction de retour, qui n'a ni pour objet ni pour effet de contraindre M. B à se maintenir en Angola, ce moyen est inopérant.
6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".
7. Il ressort des pièces du dossier que M. B est entré en France très récemment, en janvier 2024, à l'âge de 40 ans, en compagnie de son épouse et de ses deux plus jeunes enfants, également de nationalité angolaise. Il ressort de ses propres déclarations qu'il n'a pas d'autre attache familiale en France, alors que ses deux filles aînées, âgées de 13 et 14 ans, sont restées en Angola. S'il justifie de la scolarisation de ses deux plus jeunes enfants en France depuis janvier 2024, de son effort d'apprentissage de la langue française et de son implication dans la vie associative, ces éléments ne suffisent pas à caractériser des liens personnels, ni professionnels, intenses et stables en France. La demande d'asile de son épouse ayant également été rejetée en dernier lieu par la Cour nationale de la demande d'asile le 15 octobre 2024, par une même décision, aucun élément de la vie familiale de M. B ne fait obstacle à ce que sa cellule familiale se déplace hors du territoire français. Concernant le suivi psychologique dont justifient M. B, son épouse et leur fils, au demeurant débuté récemment, il n'est pas établi qu'il ne pourrait pas se poursuivre en dehors du territoire français. Par suite, le préfet de la Haute-Loire a pu lui faire obligation de quitter le territoire français et lui interdire le retour pour une durée de douze mois sans méconnaitre les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
8. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points précédents, M. B n'est pas fondé à soutenir que les décisions en litige seraient entachées d'une erreur manifeste d'appréciation.
9. En quatrième lieu, aux termes du premier alinéa de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".
10. Il ressort de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français, une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux.
11. Ainsi qu'il ressort des termes mêmes de l'arrêté attaqué et des pièces produites par M. B, celui-ci se prévaut d'une présence sur le territoire français extrêmement faible, de moins d'une année. Il ne fait état d'aucune famille en France en dehors de son épouse, dont la demande d'asile a également été rejetée, et de deux de ses enfants, tandis que ses deux filles aînées, mineures, sont au demeurant restées en Angola. Il ne conteste pas non plus avoir été interpellé pour des faits d'escroquerie et de recel de biens volés, quand bien même il n'aurait pas fait l'objet de poursuites à l'issue de sa garde à vue, ce qu'il allègue sans en apporter la preuve. En limitant la durée de l'interdiction de retour à une année, alors que l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit désormais la possibilité pour cette mesure d'être étendue jusqu'à cinq ans, le préfet de la Haute-Loire a tenu compte de la circonstance que M. B ne s'est pas précédemment soustrait à une précédente mesure d'éloignement, de sorte qu'il ne saurait être fait grief à l'autorité administrative d'avoir inexactement avoir appliqué les dispositions de cet article, ni celles de l'article L. 612-10 du même code.
12. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français sans délai et interdiction de retour qu'il conteste.
Sur la décision portant assignation à résidence :
13. En premier lieu, compte tenu de ce qui a été dit aux points précédents, M. B n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de la décision portant refus de délai de départ volontaire pour contester la légalité de la décision l'assignant à résidence.
14. En deuxième lieu, à supposer que M. B ait entendu faire valoir que la décision portant assignation à résidence serait insuffisamment motivée, il ressort de ses termes mêmes que celle-ci comporte les motivations de droit et de fait qui en constituent le fondement, dès lors qu'elle vise notamment l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et explicite les raisons pour lesquelles l'éloignement de l'intéressé constitue une perspective raisonnable.
15. En troisième lieu, si M. B soutient que la décision portant assignation à résidence méconnaît sa liberté d'aller et venir, il n'assortit ce moyen d'aucun élément spécifique à sa situation personnelle qui permettrait d'en apprécier le bien-fondé, sauf à considérer que les articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui fondent l'existence même de la mesure seraient inconstitutionnels et inconventionnels, ce qu'il ne soutient pas.
16. En quatrième lieu, pour les mêmes raisons que celles exposées au point 7 du présent jugement, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision portant assignation à résidence méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. La circonstance qu'il constitue ou non une menace pour l'ordre public est sans incidence sur la conventionnalité de la mesure d'assignation prononcée à son encontre.
17. En cinquième lieu, M. B soutient que l'assignation à résidence en Haute-Loire est disproportionnée au regard de la scolarisation de ses enfants, de ses activités associatives et de son suivi psychologique à Saint-Etienne. Il ressort des pièces du dossier que, si les enfants de M. B étaient effectivement scolarisés à Unieux, dans le département de la Loire, cette situation a pris fin au début du mois de novembre, ceux-ci étant désormais scolarisés à Monistrol-sur-Loire, en Haute-Loire, ainsi qu'il ressort des certificats de scolarité produits par le requérant. Concernant les activités associatives de M. B à Unieux, il ressort des attestations des responsables de ces structures que son engagement a pris fin non pas avec son assignation à résidence mais avec son déménagement à Monistrol, à compter du 9 novembre 2024 tel qu'il ressort du document produit par le requérant et intitulé " mise à disposition d'un appartement ", soit antérieurement à la mesure contestée. Enfin, si M. B justifie d'un suivi psychologique à Saint-Etienne, dans le département de la Loire, l'article 3 de l'arrêté portant assignation à résidence prévoit explicitement que " au besoin, un sauf-conduit pourra lui être établi, sous couvert de motifs légitimes et de justificatifs transmis aux services préfectoraux ". A cet égard, M. B n'établit, ni même n'allègue, avoir demandé et s'être vu refuser une autorisation pour se rendre en consultation de psychologie à Saint-Etienne.
18. Par suite, M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision portant assignation à résidence en litige.
19. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de M. B, de même que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre des frais liés au litige, doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de la Haute-Loire.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 décembre 2024.
La magistrate désignée,
C. TRIMOUILLE La greffière,
F. LLORACH
La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Loire, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
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