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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2002450

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2002450

jeudi 23 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2002450
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantCABINET LAFITTE-HAZA SERIZIER GRIMAUD MOULET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 8 décembre 2020 et le 8 juin 2021, Mme B C épouse A D, représentée par Me Gélis, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner le centre hospitalier de Mont-de-Marsan à lui verser la somme totale de 411 321,54 euros en réparation du préjudice que lui a causé la décision illégale du 13 septembre 2016 par laquelle la directrice de l'institut de formation en soins infirmiers l'a exclue définitivement de la formation, assortie des intérêts moratoires au taux légal à compter de la date de son éviction ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Mont-de-Marsan la somme de 1 800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le tribunal a déclaré illégale la décision du 13 septembre 2016 par laquelle la directrice de l'institut de formation de soins infirmiers (IFSI) de Mont-de-Marsan l'a exclue définitivement, aux motifs qu'elle était entachée d'un vice de procédure et d'une erreur de droit ; toute illégalité est fautive ; aucun élément ne permet de considérer que la sanction prononcée en 2014 était fondée juridiquement et que le centre hospitalier aurait pu prendre la même décision dans le cadre d'une procédure disciplinaire régulière ;

- l'annulation de cette décision a entraîné sa disparition de l'ordonnancement juridique, de telle sorte que le centre hospitalier de Mont-de-Marsan était débiteur d'une obligation de réintégration d'office, dès la date de notification du jugement ;

- à la date à laquelle le centre hospitalier lui a proposé de réintégrer la formation sous réserve de reprise de la procédure disciplinaire, les faits qui lui avaient été reprochés étaient prescrits en vertu des dispositions de la loi n° 2016-483 ayant modifié l'article 19 de la loi n° 83-634 ; le centre hospitalier ne pouvait plus, dès lors, poser des conditions à sa réintégration et rien ne l'obligeait à reprendre la procédure disciplinaire à l'identique ;

- elle a refusé de signer le protocole transactionnel qui lui a été proposé dès lors que le centre hospitalier, en l'obligeant à réintégrer la formation en première année à compter de la rentrée 2019, au motif qu'elle avait interrompu sa formation pendant plus de trois ans, n'a, ainsi, jamais pris les mesures permettant sa réintégration juridique effective ;

- elle a subi un préjudice en raison du manquement du centre hospitalier de Mont-de-Marsan à son obligation de réintégration ;

- elle doit être indemnisée du préjudice de perte de revenus durant la troisième année de formation, à hauteur de 5 440 euros ;

- son préjudice moral doit être indemnisé à hauteur de 10 000 euros ;

- la perte de chance réelle et sérieuse d'exercer la profession d'infirmière doit être indemnisée à hauteur de la somme totale de 70 315 euros bruts, compte tenu de ce qu'elle prévoyait d'exercer les fonctions d'IADE, et la perte de chance de percevoir une retraite d'infirmière à hauteur de la somme totale de 325 566,54 euros bruts.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 février 2021, le centre hospitalier de Mont-de-Marsan, représenté par Me Grimaud, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de Mme A D la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- à titre principal, il n'a commis aucune faute ;

- à titre subsidiaire, s'il avait commis une faute, cette illégalité fautive ne saurait donner lieu à une réparation quelconque dès lors que la même décision aurait pu être légalement prise dans le cadre d'une procédure régulière ;

- à titre infiniment subsidiaire, l'ensemble des demandes indemnitaires de Mme A D doit être rejeté.

Un mémoire présenté pour le centre hospitalier de Mont-de-Marsan a été enregistré le 13 juillet 2021.

Par ordonnance du 14 juin 2021, la clôture d'instruction a été fixée au 30 juillet 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 ;

- l'arrêté du 21 avril 2007 relatif aux conditions de fonctionnement des instituts de formation paramédicaux ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme F,

- et les conclusions de M. Clen, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C épouse A D, née le 1er janvier 1968, aide-soignante titulaire au centre hospitalier de Mont-de-Marsan, après avoir réussi le concours d'entrée à l'institut de formation en soins infirmiers (IFSI) du même établissement, a débuté sa formation en 2012. À l'issue du stage professionnel effectué au cours du semestre 5, du 8 septembre au 10 octobre 2014, elle a interrompu sa formation à compter du 31 octobre 2014. Elle a été admise à la reprendre, à sa demande, à compter du 29 août 2016. Après saisine du conseil de discipline de l'IFSI, réuni le 12 septembre 2016, la directrice de l'institut a pris la décision d'exclure définitivement Mme A D de la formation en raison de faits survenus à la fin du stage effectué au cours du semestre 5. Cette décision a été annulée par le tribunal, par un jugement du 23 mars 2018 devenu définitif.

2. Le 4 avril 2018, la directrice de l'IFSI du centre hospitalier de Mont-de-Marsan a informé Mme A D de sa réintégration en troisième année de formation, à compter du 3 septembre 2018. L'intéressée a donné son accord écrit le 12 avril 2018 mais ne s'est pas présentée lors de la rentrée. Le 14 mars 2019, elle a sollicité sa réintégration. Le 27 mars 2019, l'établissement l'a informée qu'elle pourrait reprendre la formation en première année au titre de la promotion 2019-2022. Après avoir sollicité sa réintégration en troisième année, le 30 juillet 2020, elle a demandé au centre hospitalier, le 1er octobre 2020, de l'indemniser des préjudices subis du fait de l'illégalité de la décision d'éviction datée du 13 septembre 2016. Sa demande a été rejetée le 19 octobre 2020. Elle demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures, de condamner le centre hospitalier de Mont-de-Marsan à lui verser la somme totale de 411 321,54 euros en réparation du préjudice que lui a causé la décision d'éviction, assortie des intérêts moratoires au taux légal à compter de la date de son éviction.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne l'indemnisation du préjudice lié à l'illégalité de la décision du 13 septembre 2016 :

3. En premier lieu, il ressort des termes de la décision du tribunal du 23 mars 2018, devenu définitive, que l'annulation de la décision du 13 septembre 2016 par laquelle la directrice de l'institut de formation de soins infirmiers (IFSI) de Mont-de-Marsan a prononcé l'exclusion définitive de Mme A D est motivée par ce que le conseil de discipline a outrepassé ses compétences, en statuant non pas seulement sur la faute disciplinaire qui était reprochée à Mme A D, mais aussi sur son aptitude à exercer la profession d'infirmière. En outre, le tribunal a jugé que ce vice de procédure, substantiel, avait, dans les circonstances de l'espèce, conduit le pouvoir disciplinaire à commettre une erreur de droit en reprenant les termes de l'avis du conseil de discipline et en fondant la sanction litigieuse sur le double motif de la falsification, par Mme A D, de l'appréciation portée sur son stage par la cadre de service, et de l'appréciation des capacités professionnelles de la requérante, c'est-à-dire à la fois sur des motifs disciplinaires et sur des motifs de compétence professionnelle. Ainsi, contrairement à ce que fait valoir le centre hospitalier de Mont-de-Marsan, l'illégalité qui entache la décision du 13 septembre 2016 n'est pas constituée d'un simple vice de procédure, mais également d'une erreur de droit.

4. En second lieu, en vertu des principes généraux qui régissent la responsabilité de la puissance publique, un agent public irrégulièrement évincé a droit à la réparation intégrale du préjudice qu'il a effectivement subi du fait de la mesure illégalement prise à son encontre. Sont ainsi indemnisables les préjudices de toute nature avec lesquels l'illégalité commise présente, compte tenu de l'importance respective de cette illégalité et des fautes relevées à l'encontre de l'intéressé, un lien direct de causalité. Pour apprécier à ce titre l'existence d'un lien de causalité entre les préjudices subis par l'agent et l'illégalité commise par l'administration, le juge peut rechercher si, compte tenu des fautes commises par l'agent et de la nature de l'illégalité entachant la sanction, la même sanction, ou une sanction emportant les mêmes effets, aurait pu être légalement prise par l'administration. Le juge n'est, en revanche, jamais tenu, pour apprécier l'existence ou l'étendue des préjudices qui présentent un lien direct de causalité avec l'illégalité de la sanction, de rechercher la sanction qui aurait pu être légalement prise par l'administration.

5. Il résulte de l'instruction, en particulier des termes de la décision du tribunal du 23 mars 2018, qu'aucune des parties ne conteste, qu'à la fin du stage obligatoire du semestre 5, Mme A D, après avoir incité des infirmiers qui n'étaient pas ses maîtres de stage à remplir son évaluation, a masqué une appréciation défavorable de son maître de stage. Elle a immédiatement reconnu cette falsification. La gravité de ces faits, constitutifs d'un manquement aux obligations auxquelles sont soumis les étudiants des instituts de formation en soins infirmiers et qui caractérisent une faute disciplinaire, justifiait que soit prise la sanction d'exclusion, en faveur de laquelle, au demeurant, les membres du conseil de discipline s'étaient prononcés. En raison de ces éléments, qui révèlent une méconnaissance grave par Mme A D des devoirs de son état de future infirmière, qui impose en particulier une grande probité intellectuelle au bénéfice des patients et de la communauté médicale, et eu égard au grave manquement à la probité que constitue un tel comportement et aux qualités déontologiques attendues d'une infirmière, la directrice de l'IFSI aurait pris la même décision d'exclusion définitive si elle n'avait pas commis l'erreur de droit censurée par le jugement de ce tribunal du 23 mars 2018. Dès lors, la faute commise par le centre hospitalier de Mont-de-Marsan en prenant cette décision illégale n'est pas à l'origine du préjudice résultant pour Mme A D de son exclusion définitive de la formation d'infirmière.

6. Par suite, les conclusions de Mme A D tendant à la réparation du préjudice qu'elle estime avoir subi du fait de l'illégalité de la décision d'exclusion définitive doivent être rejetées.

En ce qui concerne l'indemnisation du préjudice lié à la non-réintégration de Mme A D :

7. Mme A D soutient que le centre hospitalier de Mont-de-Marsan était débiteur d'une obligation de réintégration d'office, dès la date de notification du jugement du 23 mars 2018 ayant annulé la décision du 13 septembre 2016 prononçant son exclusion définitive de la formation d'infirmière et qu'en s'abstenant d'y procéder, il a commis une faute de nature à engager sa responsabilité.

8. Il résulte de l'instruction que le 4 avril 2018, soit moins de deux semaines après que le tribunal ait rendu son jugement, le centre hospitalier de Mont-de-Marsan a informé Mme A D de sa décision de la réintégrer dans le cursus de la troisième année 2018-2019 de la formation d'infirmière. Après que, le 12 avril 2018, l'intéressée a donné son accord écrit à sa réintégration, l'établissement a confirmé cette décision par un courrier daté du 19 avril 2018 aux termes duquel il lui a rappelé que l'accord définitif d'intégration était subordonné au financement de son année de formation. Enfin, le 28 juin 2018, le centre hospitalier a confirmé à Mme A D son inscription au sein de la promotion 2016-2019 et son intégration le 3 septembre 2019, tout en l'informant qu'elle serait convoquée à un conseil de discipline le 5 septembre 2019 afin que cette instance statue à nouveau sur les faits ayant motivé la décision d'exclusion annulée par le tribunal. Si, le 3 septembre 2019, Mme A D ne s'est pas présentée à l'IFSI et n'a, par suite, pas réintégré la formation, cette circonstance, qui résulte de son seul choix, n'est pas de nature à démontrer un agissement fautif de l'établissement. Il n'est ni établi ni même allégué que la renonciation de Mme A D à réintégrer la formation, le 3 septembre 2019, alors qu'elle avait déjà sollicité, du 31 octobre 2014 au 29 août 2016, l'interruption de ses études, serait liée à la reprise de la procédure disciplinaire, quand bien même la requérante soutient, dans le cadre de la présente requête, qu'à la date à laquelle le centre hospitalier lui a proposé de réintégrer la formation, les faits qui lui avaient été reprochés étaient prescrits et que le centre hospitalier ne pouvait plus, dès lors, poser de conditions à sa réintégration. Dans ces conditions, le centre hospitalier de Mont-de-Marsan, qui a tenu compte sans délai de la décision du tribunal et a décidé de la réintégration de Mme A D dès la rentrée suivante, n'a pas commis de faute susceptible d'engager sa responsabilité.

9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de Mme A D tendant à l'indemnisation du préjudice lié à sa non-réintégration à l'IFSI ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais du litige :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du centre hospitalier de Mont-de-Marsan, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que Mme A D demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de Mme A D une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par le centre hospitalier de Mont-de-Marsan et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme C épouse A D est rejetée.

Article 2 : Mme A D versera au centre hospitalier de Mont-de-Marsan une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions du centre hospitalier de Mont-de-Marsan est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C épouse A D et au centre hospitalier de Mont-de-Marsan.

Délibéré après l'audience du 9 février 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Sellès, présidente,

Mme Beneteau, première conseillère,

Mme Neumaier, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 février 2023.

La rapporteure,

Signé

A. F

La présidente,

Signé

M. E La greffière,

Signé

P. SANTERRE

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition :

La greffière,

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