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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2102068

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2102068

jeudi 23 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2102068
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantDUMAZ-ZAMORA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires, enregistrés respectivement le 10 août 2021, le 15 décembre 2021 et le 19 avril 2022, M. C A, représenté par Me Dumaz Zamora, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du préfet des Pyrénées-Atlantiques du 10 juin 2021 et du 11 juin 2021 refusant l'extraction de M. A afin qu'il comparaisse aux audiences du tribunal administratif évoquant l'affaire dont il était le requérant ;

2°) de condamner le préfet des Pyrénées-Atlantiques à verser à Me Dumaz Zamora la somme de 1200 (mille deux cent) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur l'exception d'inconventionnalité au regard de l'atteinte au droit à un procès équitable, aux droits de la défense et au principe d'égalité des armes :

- les décisions du préfet des Pyrénées-Atlantiques se fondent sur l'article D. 316 du code de procédure pénale qui est inconventionnel dans la mesure où il est contraire à l'article 6 de la CESDH qui garantit le droit à un procès équitable et le droit d'accès à un juge, l'article D. 316 prévoyant que la comparution à l'audience d'un requérant ayant saisi la juridiction administrative se fait à la discrétion du préfet, portant ainsi atteinte au droit à un procès équitable et au principe de l'égalité des armes ;

- l'absence de censure par le juge administratif des dispositions de l'article D. 316 du code de procédure pénale ne démontre pas que celles-ci sont conventionnelles ;

- la mise en balance du principe constitutionnel de sauvegarde de la sécurité publique dont le préfet est garant et le droit du requérant d'être entendu est appréciée par le préfet lui-même, adversaire à l'instance, ce qui contrevient au droit à un procès équitable ;

Sur l'erreur manifeste d'appréciation :

- les décisions du préfet des Pyrénées-Atlantiques sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation dans la mesure où la présence de M. A à l'audience était indispensable ;

- la tenue de l'audience une semaine après l'introduction de la requête n'a pas laissé le temps au conseil de M. A de lui rendre visite en détention, ni de récupérer les éléments actualisés sur sa situation, rendant de ce fait sa présence à l'audience indispensable ;

- l'audition réalisée par les services de police le 22 avril 2021 ne saurait servir les garanties du procès équitable ;

- le préfet ne justifie pas concrètement de l'impossibilité ni de la dangerosité d'extraire M. A pour qu'il puisse assister aux audiences des 10 et 11 juin 2021 ;

Sur la recevabilité de la requête :

- sa requête est recevable, les décisions implicites de rejet étant nées en l'absence de réponse du préfet des Pyrénées-Atlantiques aux demandes d'extraction formulées par le requérant ;

- il ne ressort d'aucune disposition réglementaire ou législative que le préfet ait l'obligation de statuer sur une demande d'extraction de manière expresse ;

- la requête de M. A ne porte pas atteinte à l'autorité absolue de la chose jugée comme le démontre l'appel qu'il a formé devant la cour administrative d'appel de Bordeaux.

Par trois mémoires en défense, enregistrés le 26 octobre 2021, le 14 mars 2022 et le 26 juin 2022, le préfet des Pyrénées-Atlantiques conclut, à titre principal à l'irrecevabilité de la requête et, à titre subsidiaire au rejet de la requête.

Il soutient que :

Sur la recevabilité de la requête :

- la requête de M. A n'est pas recevable dans la mesure où le contentieux n'est pas lié par une quelconque décision faisant grief, aucune décision implicite de rejet n'étant née à la suite de la demande d'extraction réalisée par le requérant ;

- les décisions du préfet de ne pas extraire une personne détenue relèvent des mesures d'ordre intérieur, pour lesquelles le contrôle du juge administratif est inexistant, sinon réduit au minimum.

Sur l'exception d'inconventionnalité et l'atteinte au droit à un recours effectif :

- l'article D. 316 du code de procédure pénale n'est pas inconventionnel au regard de l'article 6 de la CESDH garantissant le droit à un procès équitable et à un recours effectif ;

- les dispositions précitées ne portent pas atteinte au principe de l'égalité des armes ni au droit à un procès équitable dès lors qu'elles procèdent d'une mise en balance entre le respect du principe constitutionnel de sauvegarde de la sécurité publique et le droit pour le requérant d'être entendu ;

- le requérant n'a pas été privé du droit de faire valoir sa défense, ayant été en mesure de faire valoir ses observations écrites, notamment dans le cadre de son audition par les services de police le 22 avril 2021 ;

- l'article D. 316 du code de procédure pénale n'a jamais fait l'objet d'une censure de la part du juge administratif ;

- l'article D. 316 du code de procédure pénale vient renforcer les droits fondamentaux de la personne détenue en organisant une procédure spécifique lui permettant de comparaître au procès auquel elle est partie et prévoit des garanties d'impartialité puisque c'est à un tribunal impartial et indépendant qu'il revient de relayer au préfet la demande de comparution d'une personne détenue ;

- il n'est pas établi que le requérant aurait été privé du droit de faire valoir sa défense par le biais de la production de pièces, ni de s'entretenir avec son conseil ;

- lors de l'édiction de ses décisions, le préfet n'était pas en situation de compétence liée, disposant d'un large pouvoir d'appréciation.

Sur l'erreur manifeste d'appréciation concernant le caractère indispensable de la présence du requérant à l'audience :

- il ne ressort d'aucune disposition législative ou réglementaire que le préfet était tenu de motiver sa décision de refus, ni de la porter à la connaissance de l'intéressé. La menace à l'ordre public que représente M. A justifiait la décision du préfet de ne pas mettre en œuvre son extraction ;

- le requérant n'a fait mention d'aucun motif spécifique à l'appui de sa demande d'extraction ;

- le requérant ne démontre pas que son absence à l'audience aurait porté une atteinte illégale à ses droits fondamentaux, ni que la représentation par son conseil aurait été insuffisante à en garantir le respect effectif ;

- le requérant ne démontre pas que son absence à l'audience a privé le juge d'être éclairé sur des éléments nouveaux ;

- la requête de M. A porte atteinte à l'autorité absolue de la chose jugée au regard des motifs et du dispositif du jugement du 11 juin 2021.

Par une ordonnance du 23 mai 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 27 juin 2022.

M. C A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 septembre 2021.

Vu :

- l'arrêt n°21BX03466 du 10 mars 2022 par lequel la cour administrative d'appel de Bordeaux a rejeté la requête de M. A tendant à l'annulation de la décision du tribunal administratif de Pau du 11 juin 2021, par lequel le tribunal a rejeté sa demande tendant à l'annulation de l'arrêté du 28 mai 2021, par lequel le préfet des Pyrénées-Atlantiques lui a fait obligation de quitter le territoire français, a fixé le pays de renvoi, et lui a fait interdiction de revenir sur le territoire français durant deux ans ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Sellès, présidente-rapporteur,

- et les conclusions de M. Clen, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, de nationalité marocaine, a été écroué à la maison d'arrêt de Pau le 10 décembre 2019. Par un arrêté en date du 28 mai 2021, le préfet des Pyrénées-Atlantiques l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi, et lui a fait interdiction de revenir sur le territoire français durant deux ans. Par une requête enregistrée le 2 juin 2021 sous le n° 2101402, il a demandé auprès du tribunal administratif de Pau l'annulation de cet arrêté. Il a également sollicité son extraction afin de pouvoir assister à l'audience publique au cours de laquelle l'affaire le concernant serait évoquée. Une première audience a été fixée le 10 juin 2021, à laquelle il n'a pu se rendre faute d'extraction. Une deuxième audience a été fixée au lendemain, soit au 11 juin 2021. A nouveau, son extraction n'a pas été organisée de sorte qu'il n'a pu assister à l'audience. M. A sollicite l'annulation des décisions des 10 et 11 juin 2021 du préfet des Pyrénées-Atlantiques refusant de faire droit à sa demande d'extraction.

Sur les fins de non-recevoir soulevées en défense :

2. Il ressort des pièces du dossier, qu'à la suite de la demande présentée par M. A, le tribunal administratif de Pau a sollicité auprès du préfet des Pyrénées-Atlantiques son extraction de la maison d'arrêt de Pau afin qu'il puisse assister à l'audience du 10 juin 2021, puis à l'audience du 11 juin 2021 au cours de laquelle serait évoquée sa demande d'annulation de l'arrêté du 28 mai 2021 par lequel le préfet lui a fait obligation de quitter le territoire français, a fixé le pays de renvoi, et lui a fait interdiction de revenir sur le territoire français durant deux ans. Le préfet des Pyrénées-Atlantiques n'ayant pas donné suite aux deux demandes d'extraction, deux décisions implicites de rejet sont nées. Par suite, le moyen tiré de l'irrecevabilité de la requête en tant qu'elle n'est pas dirigée contre des décisions administratives existantes doit être rejeté.

3. Le préfet des Pyrénées-Atlantiques fait valoir que la décision en litige, étant une mesure d'ordre intérieur, est insusceptible de recours contentieux. Toutefois, contrairement à ce qui est allégué par la défense, les décisions litigieuses font grief à la situation de M. A, eu égard à leur nature et à leurs effets sur la situation des personnes détenues. De ce fait, les décisions attaquées doivent être regardées comme susceptibles d'affecter ses droits fondamentaux. Par suite, le préfet des Pyrénées-Atlantiques n'est pas fondé à faire valoir que les décisions en litige sont insusceptibles de recours et il y a lieu de rejeter la fin de non-recevoir soulevée et de statuer sur les conclusions à fin d'annulation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'exception d'inconventionnalité

4. Aux termes de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " () 1. Toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue équitablement, publiquement et dans un délai raisonnable, par un tribunal indépendant et impartial, établi par la loi, qui décidera, soit des contestations sur ses droits et obligations de caractère civil, soit du bien-fondé de toute accusation en matière pénale dirigée contre elle () ". Aux termes de l'article D. 316 du code de procédure pénale : " Le préfet apprécie si l'extraction des détenus appelés à comparaître devant des juridictions ou des organismes d'ordre administratif est indispensable. Dans l'affirmative, il requiert l'extraction par les services de police ou de gendarmerie selon la distinction de l'article D. 315 ".

5. M. A excipe de l'inconventionnalité des dispositions de l'article D. 316 du code de procédure pénale au regard de l'atteinte au droit à un procès équitable, aux droits de la défense et au principe d'égalité des armes garantis par l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Toutefois, le requérant n'établit pas que les dispositions de l'article D. 316 du code de procédure pénale, qui attribuent au préfet un pouvoir d'appréciation sur la nécessité pour les personnes détenues de comparaître devant une juridiction de l'ordre administratif, méconnaissent les dispositions de l'article 6 de la Convention européenne des droits de l'homme, dès lors que le juge doit en toutes circonstances, et y compris si la personne détenue ne comparaît pas devant lui, organiser et conduire la procédure en veillant au respect des droits de la défense et en garantissant le caractère contradictoire des débats ainsi qu'à la représentation du requérant. . Par ailleurs, le fait que la décision d'extraire ou non une personne détenue appelée à comparaitre devant une juridiction de l'ordre administratif soit prise par l'administration ne saurait porter atteinte au principe d'égalité des armes, dès lors que cette décision est distincte de la décision juridictionnelle, qui en est indépendante. Dès lors, le moyen tiré de l'exception d'inconventionnalité de l'article D. 316 du code de procédure pénale doit être écarté.

En ce qui concerne l'erreur manifeste d'appréciation

6. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que M. A était incarcéré à la maison d'arrêt de Pau lorsqu'il a introduit la demande d'annulation de l'arrêté du 28 mai 2021 par lequel le préfet des Pyrénées-Atlantiques l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et lui a fait interdiction de revenir sur le territoire français pendant deux ans. M. A n'a pas été extrait de détention et n'était donc pas présent aux audiences des 10 et 11 juin 202, le préfet n'ayant pas donné suite à ses demandes d'extraction pour des motifs d'ordre public.

7. En deuxième lieu, le requérant soutient, sans l'établir, que la tenue de l'audience une semaine après l'introduction de la requête n'a pas laissé le temps à son conseil de lui rendre visite en détention, ni de récupérer les éléments actualisés sur sa situation. Toutefois, il n'établit pas qu'il n'aurait pu s'entretenir avec son avocat, ni qu'il aurait été dans l'impossibilité de faire parvenir des pièces.

8. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. A a été auditionné le 22 avril 2021 par les services de police dans le cadre de la vérification de sa situation administrative et de son droit au séjour. Il résulte du procès-verbal dressé par les services de police que l'intéressé a été auditionné sur sa situation administrative et personnelle et sur les conditions de son séjour en France. Il ressort en outre de ce même procès-verbal qu'il a pu présenter ses observations sur la perspective d'une mesure d'éloignement.

9. En quatrième lieu, il ressort également des pièces du dossier, d'une part, que M. A a été représenté aux audiences des 10 et 11 juin 2021 par une avocate et d'autre part, que son avocate a pu répliquer dès le 9 juin 2021 au premier mémoire en défense du préfet reçu le 8 juin 2021 et qu'elle a eu connaissance du mémoire en réponse, lequel répondait à ses observations sans apporter d'élément nouveau, avant la tenue de l'audience. En outre, si le requérant soutient avoir été dans l'impossibilité de s'entretenir avec son conseil et de lui communiquer les éléments nécessaires à sa défense, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'intéressé avait d'autres éléments à faire valoir que ceux qui figurent dans le dossier soumis au magistrat désigné, repris à l'identique dans sa requête d'appel. Enfin, le requérant était représenté à l'audience par son avocat, qui n'a pas demandé de report d'audience au motif de l'absence de son client. Dans ces conditions, M. A ne démontre pas que son absence aurait nui à l'examen de sa demande et qu'ainsi sa présence à l'audience du 11 juin 2021 aurait été indispensable. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être rejeté.

10. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation des décisions attaquées, de sorte que sa demande d'annulation doit être rejetée. Par voie de conséquence, doivent être rejetées les conclusions présentées par l'intéressé en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Me Dumaz Zamora et au préfet des Pyrénées-Atlantiques.

Copie en sera délivrée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 26 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Sellès, présidente-rapporteure,

Mme Corthier, conseillère,

Mme Neumaier, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 février 2023

La présidente-rapporteure,

signé

M. B

L'assesseure,

signé

Z. CORTHIER

La greffière,

signé

P. SANTERRE

La République mande et ordonne au préfet des Pyrénées-Atlantiques en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition :

La greffière,

P. SANTERRE

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