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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2102651

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2102651

mercredi 13 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2102651
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationCHAMBRE 3
Avocat requérantLE CORNO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 3 octobre 2021 et le 11 janvier 2024, Mme E D, représentée par Me Le Corno, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 1er juillet 2021 portant sanction disciplinaire de rétrogradation de groupe, pris par le ministre de l'intérieur, ensemble l'avenant du 5 août 2021 à son contrat de travail, la reclassant au 9ème échelon du groupe VI à compter du 1er juillet 2021 ;

2°) et de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté du 1er juillet 2021 :

- en l'absence de délégation régulière pour mettre en œuvre le pouvoir disciplinaire, l'arrêté du 1er juillet 2021 a été pris par une autorité incompétente ;

- il a été pris, en outre, à l'issue d'une procédure irrégulièrement menée dès lors qu'elle n'a pas pu prendre connaissance de son dossier administratif ;

- les faits qui lui sont reprochés ne constituent pas des fautes mais des insuffisances professionnelles involontaires ;

- la sanction disciplinaire de rétrogradation de groupe est disproportionnée notamment au regard des faits reprochés, de l'ancienneté de l'agent et de sa situation financière ;

En ce qui concerne l'avenant du 5 août 2021 à son contrat de travail :

- cet avenant est illégal en raison de l'illégalité de l'arrêté du 1er juillet 2021 ;

- il méconnaît le principe de non-rétroactivité dès lors qu'il prend effet à compter du 1er juillet 2021.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 juin 2023, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le décret n° 55-851 du 25 juin 1955 ;

- le décret n° 91-102 du 25 janvier 1991 ;

- le décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 ;

- l'arrêté du 27 décembre 2017 relatif aux missions et à l'organisation de la direction des ressources et des compétences de la police nationale ;

- la circulaire n° 1474 DRCPN/SDARH/BPATS du 25 mai 2016 relative aux modalités de gestion, d'avancement et de rémunérations de certains ouvriers d'État du ministère de l'intérieur - ouvriers d'État, spécialité " cuisinier " du périmètre " police nationale " ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rousseau ;

- les conclusions de Mme Duchesne, rapporteure publique,

- et les observations de Me Marcel représentant Mme D.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 1er juillet 2021, pris après avoir recueilli l'avis du conseil de discipline réuni le 22 février 2021, le ministre de l'intérieur a prononcé la sanction disciplinaire de rétrogradation à un groupe inférieur de Mme D, ouvrier de cuisine exerçant ses fonctions à la compagnie républicaine de sécurité de Pau, qui avait été promue au 9ème échelon du groupe VII de son grade. Par un avenant du 5 août 2021 à son contrat de travail, elle a en conséquence été reclassée au 9ème échelon du groupe VI à compter du 1er juillet 2021. Par la présente requête, Mme D demande l'annulation de cette sanction et de cet avenant.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité de l'arrêté du 1er juillet 2021 :

2. En premier lieu, aux termes de l'article 1er du décret du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du Gouvernement, dans sa rédaction en vigueur à la date de l'arrêté attaqué : " A compter du jour suivant la publication au Journal officiel de la République française de l'acte les nommant dans leurs fonctions ou à compter du jour où cet acte prend effet, si ce jour est postérieur, peuvent signer, au nom du ministre ou du secrétaire d'État et par délégation, l'ensemble des actes, à l'exception des décrets, relatifs aux affaires des services placés sous leur autorité : / 1° Les secrétaires généraux des ministères, les directeurs d'administration centrale, les chefs des services à compétence nationale mentionnés au premier alinéa de l'article 2 du décret du 9 mai 1997 susvisé et les chefs des services que le décret d'organisation du ministère rattache directement au ministre ou au secrétaire d'Etat ; () ".

3. M. B A, signataire de l'arrêté attaqué, a été nommé directeur des ressources et des compétences de la police nationale, à compter du 1er septembre 2019, par un décret du 24 juillet 2019. Ce décret a été publié au Journal officiel du 25 juillet 2019. Par ailleurs, il ressort des dispositions de l'article 2 de l'arrêté du 27 décembre 2017 relatif aux missions et à l'organisation de la direction des ressources et des compétences de la police nationale, en vigueur à la date de la décision attaquée, que cette direction comportait une sous-direction de l'administration chargée de préparer, valider et faire exécuter les décisions ministérielles portant sanction disciplinaire concernant les personnels des corps actifs, techniques et scientifiques de la police nationale gérés par la direction des ressources et des compétences de la police nationale. Dès lors, M. A était compétent pour prendre des sanctions disciplinaires à l'égard des ouvriers d'État du ministère de l'intérieur relevant de la police nationale. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 9 du décret du 25 janvier 1991 relatif au régime disciplinaire des ouvriers d'État du ministère de l'intérieur assujettis aux dispositions du décret n° 55-851 du 25 juin 1955 : " L'administration doit, dans le cas où une procédure disciplinaire est engagée à l'encontre d'un ouvrier d'Etat, informer l'intéressé qu'il a la possibilité de se faire assister par un ou plusieurs défenseurs de son choix et le droit d'obtenir la communication intégrale de son dossier individuel et de tous les documents annexes dont les pièces doivent être numérotées. () ".

5. Il ressort des pièces du dossier que, par une lettre du 22 janvier 2021, Mme D a été convoquée à la séance du conseil de discipline appelée à se tenir le 22 février suivant. Cette lettre précise notamment que son dossier disciplinaire est consultable à la section discipline centralisée, située 40 avenue des terroirs de France, à Paris, qui la recevra les jours ouvrables de 9h à 11h30 et de 14h à 16h, et que son dossier administratif est consultable au secrétariat général pour l'administration du ministère de l'intérieur (SGAMI) sud-ouest à Bordeaux, dont les noms et coordonnées téléphoniques de trois agents sont mentionnés. Un formulaire est annexé à ce courrier afin de faire connaître à l'administration le souhait de la requérante d'exercer ses droits de la défense. Mme D l'a rempli le 4 février 2021 en indiquant avoir l'intention de prendre connaissance de son dossier et l'a transmis à l'administration.

6. Il s'ensuit qu'elle a ainsi été mise à même de consulter son dossier disciplinaire et son dossier administratif dès le 4 février 2021, et il lui appartenait de prendre contact avec l'un des trois agents mentionnés par la lettre du 22 janvier 2021 pour définir les modalités pratiques d'exercice de ce droit. Elle ne peut donc pas utilement se prévaloir de ce que le service ne lui a pas proposé un rendez-vous. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des droits de la défense doit être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 1er du décret du 25 janvier 1991 : " Les sanctions dont sont passibles les ouvriers d'Etat du ministère de l'intérieur sont les suivantes, classées en sept niveaux : 1° L'avertissement ; 2° La mise à pied pour une période d'un à trois jours ou l'abaissement temporaire d'un à deux échelons pendant un à trois mois ; 3° L'abaissement temporaire de trois échelons pendant trois mois ou la mise à pied pour une période de quatre à huit jours ; 4° L'abaissement définitif d'un à trois échelons ; 5° La rétrogradation au groupe inférieur ; 6° Le congédiement exclusif de toute indemnité de préavis ou de licenciement, sans suspension des droits à pension ; 7° Le congédiement exclusif de toute indemnité de préavis ou de licenciement, avec suspension des droits à pension. () ".

8. Aux termes du II de la circulaire n° 1474 DRCPN/SDARH/BPATS du 25 mai 2016 relative aux modalités de gestion, d'avancement et de rémunérations de certains ouvriers d'État du ministère de l'intérieur - ouvriers d'État, spécialité " cuisinier " du périmètre " police nationale " : " La grille de classification des ouvriers d'Etat, spécialité " cuisinier " du ministère de l'intérieur comporte les groupes hiérarchisés suivants : groupes V, VI, VII et " hors groupe ", caractérisés par leur niveau de qualification. A chacun de ces groupes s'attache une échelle de salaire. () ". Aux termes du III de cette même circulaire : " Le nombre d'échelons dans chaque groupe est fixé à huit. L'avancement d'échelon ne peut être prononcé, dans un même groupe, qu'à l'échelon immédiatement supérieur à celui détenu. Il y a lieu soit au choix, soit à l'ancienneté ".

9. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

10. Il ressort des pièces du dossier que Mme D est affectée en qualité d'ouvrier cuisinier à la compagnie républicaine de sécurité (CRS) de Pau depuis le 1er janvier 2005. Sa fiche de poste prévoit qu'elle y est chargée d'élaborer les repas pour les agents, dans le respect des techniques de fabrication culinaire et des règles d'hygiène et de sécurité, de gérer les approvisionnements et les équipements, d'entretenir les matériels et les installations mis à sa disposition et d'organiser le travail en équipe avec la possibilité d'encadrer une équipe. Au nombre des spécificités de son poste figure, en premier, le respect des normes d'hygiène et de sécurité, et l'un des savoir-être requis consiste à savoir appliquer la réglementation. En outre, Mme D, qui est titulaire du brevet d'études professionnelles " hôtellerie-collectivités " option " cuisine " depuis le 24 juin 1980, a suivi un stage de cinq jours portant sur l'hygiène, la sécurité et la diététique alimentaire, du 27 au 31 octobre 1997, organisé au lycée Servet à Lille ainsi qu'un stage de " cuisine diététique " du 23 au 27 février 1998.

11. Il ressort également des pièces du dossier, en particulier des procès-verbaux des auditions réalisées les 3 et 6 avril 2020 par le commandant de compagnie que, le 16 novembre 2019, alors qu'elle était en mission à Calais avec la CRS de Pau, Mme D a servi à deux agents des steaks hachés dont le cœur était encore congelé, qu'elle en a repris un pour le faire cuire de nouveau et que, le 23 novembre 2019, elle a fait précuire des steaks hachés avant de les passer en cellule de refroidissement, puis de les remettre en cuisson, procédé dont il ressort des témoignages du chef d'équipe adjoint de la CRS de Pau et du chef de la cuisine du site d'accueil, qu'il est susceptible de favoriser les contaminations bactériologiques. Le commandant de compagnie a alors adressé une lettre de rappel à la requérante sur sa responsabilité en matière de respect des règles d'hygiène et de sécurité. En outre, le 6 janvier 2020, alors qu'elle était chargée de vérifier le bon fonctionnement des appareils de cuisine et de s'assurer de la propreté des locaux de la cuisine d'un centre de vacances situé à La Colle-sur-Loup, avant l'arrivée d'un détachement de sa compagnie, elle n'a pas informé sa hiérarchie que ces locaux étaient sales, les chambres froides présentant de la moisissure et du salpêtre. Le 7 janvier, elle a démarré la confection des repas que son supérieur a dû interrompre pour faire procéder au nettoyage des locaux. Enfin, le 25 mars 2020, alors qu'un détachement de la compagnie était en déplacement à Gradignan et que Mme D était responsable des cuisines la veille, le responsable du mess a constaté que les portes des cuisines étaient restées ouvertes pendant la nuit, que le local de la plonge contenait des ustensiles utilisés la veille et que le sol ainsi que les équipements de ce local n'avaient pas été nettoyés.

12. Si Mme D fait valoir que les négligences dans la cuisson des steaks hachés sont liées " au poids des habitudes ", que l'état des locaux à La Colle-sur-Loup est imputable à la négligence des précédentes équipes, qu'elle a oublié de fermer les portes des cuisines à Gradignan et que ses collaborateurs sont partis en refusant de nettoyer les ustensiles de cuisine, ces éléments sont sans influence sur le fait qu'elle a méconnu les règles d'hygiène et de sécurité alimentaires applicables à tout organisme de restauration collective, ce qui a mis en danger la santé des agents prenant leur repas servis et peut conduire à voir la responsabilité du commandant de compagnie mise en cause. Compte tenu du risque sanitaire qu'elles ont ainsi fait peser sur les clients du mess, les négligences commises sont d'une gravité suffisante pour présenter un caractère fautif et sont, par suite, de nature à justifier une sanction.

13. Eu égard aux précédentes sanctions prononcées à son encontre et notamment à la rétrogradation de trois échelons, aux manquements répétés en matière d'hygiène et de sécurité alimentaire, rappelés au point précédent, à l'expérience de cet agent et aux responsabilités d'encadrement de Mme D, et alors même qu'elle a reçu des témoignages de satisfaction en 2018 et en 2020, la sanction infligée de rétrogradation au groupe inférieur n'est pas disproportionnée.

En ce qui concerne la légalité de l'avenant du 5 août 2021 au contrat de travail de la requérante :

14. Il ressort des pièces du dossier que l'arrêté du 1er juillet 2021 portant rétrogradation à un groupe inférieur de Mme D lui a été notifié le 6 août 2021. Il s'ensuit qu'en reclassant la requérante au 9ème échelon du groupe VI à compter du 1er juillet 2021, par un avenant du 5 août 2021, le préfet délégué pour la défense et la sécurité de la zone sud-ouest a méconnu le principe de non-rétroactivité des décisions administratives. Par suite, et dans cette mesure, l'avenant du 5 août 2021 doit être annulé.

15. Il résulte de tout ce qui précède que Mme D est seulement fondée à obtenir l'annulation de l'avenant du 5 août 2021 en tant qu'il prévoit que la rétrogradation de groupe s'applique à compter du 1er juillet 2021, au lieu du 6 août 2021.

Sur les frais liés au litige :

16. Dans les circonstances particulières de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'État une somme au titre des frais exposés par la requérante, et non compris dans les dépens, sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : L'avenant du 5 août 2021 est annulé en tant qu'il prévoit que la rétrogradation de groupe s'applique à compter du 1er juillet 2021 au lieu du 6 août 2021.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : La présente décision sera notifiée à Mme E D et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie pour information en sera adressée au préfet délégué pour la défense et la sécurité de la zone sud-ouest.

Délibéré après l'audience du 21 février 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Perdu, présidente,

M. Rousseau, premier conseiller,

Mme Portès, conseillère,

Rendue publique par mise à disposition au greffe le 13 mars 2024.

Le rapporteur, La présidente,

SignéSigné

S. ROUSSEAU S. PERDU

La greffière,

Signé

M. C

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

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