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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2200210

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2200210

mercredi 25 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2200210
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantROMAZZOTTI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 4 février 2022, et des pièces complémentaires, enregistrées le 7 février 2022, M. M'Bemba B, représenté par Me Romazzotti, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 3 février 2022 par lequel la préfète de la Haute-Vienne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être renvoyé en cas d'exécution d'office et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée de trois ans ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle a été prise par une autorité incompétente dès lors que son signataire ne justifie pas d'une délégation de signature de la préfète de la Haute-Vienne ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 541-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il a déposé, le 10 décembre 2021, une demande de réexamen de sa demande d'asile et qu'il bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français ;

- elle est, enfin, entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'une attestation de demande d'asile lui a été délivrée, le 10 décembre 2021, et qu'il fait preuve d'une volonté d'intégration.

S'agissant de la décision fixant le pays de destination et de la décision lui interdisant de retourner sur le territoire français :

- elles sont entachées d'illégalité dès lors qu'il fait preuve d'une volonté d'intégration ;

- en outre, ses conditions de retour dans son pays d'origine ont été insuffisamment prises en compte au regard des menaces dont il pourrait faire l'objet et de la crise sanitaire.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 février 2022, la préfète de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête.

Elle précise que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. A a été entendu au cours de l'audience publique, aucune partie n'étant présente ou représentée.

Considérant ce qui suit :

1. M. M'Bemba B, ressortissant guinéen né le 1er janvier 1990 à Conakry (Guinée), est entré sur le territoire français le 6 novembre 2017, selon ses déclarations, et a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile le 15 novembre 2017. L'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté sa demande d'asile par une décision du 13 septembre 2019, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 29 septembre 2020. Par un arrêté du 5 février 2021, le préfet du Puy-de-Dôme l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être renvoyé en cas d'exécution d'office. M. B a sollicité le réexamen de sa demande d'asile, le 10 décembre 2021. L'intéressé a été interpellé par les services du commissariat de police central de Limoges, le 2 février 2022, à la suite d'un contrôle d'identité, pour des faits de violences sur une personne dépositaire de l'autorité publique et rébellion. Par un arrêté du 3 février 2022, la préfète de la Haute-Vienne l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourra être renvoyé en cas d'exécution d'office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans, en l'informant de son signalement à fin de non-admission dans le système d'information Schengen pendant la durée de cette interdiction. M. B, placé au centre de rétention administrative d'Hendaye à la date de l'enregistrement de sa requête, puis libéré par une décision du juge des libertés et de la détention dès le 5 février 2022, demande au tribunal l'annulation de ce dernier arrêté.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, par un arrêté du 25 octobre 2021, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial n° 87-2021-124 du même jour de la préfecture de la Haute-Vienne, la préfète de ce département a donné délégation à M. Jérôme Decours, secrétaire général de la préfecture, et signataire de la décision attaquée, à l'effet de signer toutes décisions prises sur le fondement du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision attaquée manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; / () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. / () ".

5. L'arrêté attaqué vise les textes sur lesquels il se fonde, notamment les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions des 1° et 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il mentionne que M. B, de nationalité guinéenne, est dépourvu de tout document d'identité ou de voyage en cours de validité, et indique la date alléguée et les conditions de son entrée en France. Il rappelle, en outre, l'existence de diverses infractions relevées à son encontre et énonce que le comportement de l'intéressé constitue une menace pour l'ordre public. Il rappelle également que la demande d'asile de M. B a été rejetée, qu'il n'a pas envoyé aux services de l'OFPRA de demande de réexamen de sa demande d'asile et qu'il s'est soustrait à une précédente mesure d'éloignement. Enfin, l'arrêté mentionne la situation familiale de l'intéressé, ainsi que ses attaches dans son pays d'origine. L'arrêté attaqué comporte donc avec une précision suffisante les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, et satisfait à l'exigence de motivation prescrite par les dispositions précitées des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration et de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision contestée portant obligation de quitter le territoire français serait entachée d'un défaut de motivation doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'enregistrement de sa demande d'asile a été effectué, l'étranger se voit remettre une attestation de demande d'asile dont les conditions de délivrance et de renouvellement sont fixées par décret en Conseil d'Etat. La durée de validité de l'attestation est fixée par arrêté du ministre chargé de l'asile. / () ". Aux termes de l'article L. 541-1 du même code : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français ". Aux termes de l'article L. 541-2 dudit code : " L'attestation délivrée en application de l'article L. 521-7, dès lors que la demande d'asile a été introduite auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, vaut autorisation provisoire de séjour et est renouvelable jusqu'à ce que l'office et, le cas échéant, la Cour nationale du droit d'asile statuent ". En outre, aux termes de l'article R. 531-35 de ce code : " Lorsque dans les cas et conditions prévues à l'article L. 531-41, la personne intéressée entend présenter une demande de réexamen, elle doit procéder à une nouvelle demande d'enregistrement auprès du préfet compétent. / Les dispositions des articles R. 531-2 à R. 531-5 sont alors applicables ". Enfin, aux termes de l'article R. 531-36 : " La demande de réexamen doit être introduite auprès de l'office français de protection des réfugiés et apatrides dans un délai de huit jours à compter de l'enregistrement ".

7. Il ressort des pièces du dossier que, le 10 décembre 2021, les services de la préfecture de la Haute-Vienne ont délivré à M. B une attestation de demande d'asile, valable jusqu'au 9 juin 2022, qui est nécessaire pour pouvoir introduire une demande de réexamen de sa demande d'asile auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). En outre, il ressort du relevé " telemofpra " en date du 7 février 2022, produit par la préfète en défense et qui fait foi jusqu'à preuve du contraire, qu'il n'est fait mention d'aucune demande de réexamen introduite par M. B auprès de l'OFPRA. Il ressort également des pièces du dossier que, par un courriel du 2 février 2022, les services de la structure de premier accueil pour demandeurs d'asile de Limoges ont informé la préfecture de la Haute-Vienne que M. B ne s'est pas présenté au rendez-vous qui avait été fixé le 16 décembre 2021, et que, par conséquent, il n'a pas pu être procédé à l'introduction de sa demande de réexamen auprès de l'OFPRA. Dès lors, M. B n'établit pas avoir introduit une demande de réexamen de sa demande d'asile auprès de l'OFPRA, dans le délai de huit jours à compter de l'enregistrement de sa demande en préfecture, prévu par les dispositions précitées de l'article R. 531-36 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En outre, l'attestation de demande d'asile précitée ne valait pas autorisation provisoire de séjour, et l'intéressé ne bénéficiait pas du droit de se maintenir sur le territoire français. Par suite, le moyen tiré de ce que les dispositions précitées de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile auraient été méconnues, doit être écarté.

8. En quatrième et dernier lieu, si M. B produit des attestations justifiant de ses activités bénévoles exercées dans différentes associations entre avril 2018 et janvier 2020, il ressort toutefois des pièces du dossier qu'il n'a été autorisé à séjourner en France que dans le cadre de sa demande d'asile et qu'il n'a pas respecté une première mesure d'éloignement en date du 5 février 2021 prise par le préfet du Puy-de-Dôme. En outre, le comportement de M. B, qui a été interpellé et placé en garde à vue, le 2 février 2022, pour des faits de violences sur une personne dépositaire de l'autorité publique et rébellion, constitue une menace pour l'ordre public. Par ailleurs, le requérant a déclaré, lors de son audition par les services de police, le 2 février 2022, que son épouse, son enfant mineur et ses parents, résident dans son pays d'origine, dans lequel il a vécu jusqu'à l'âge de 27 ans. Par suite, le moyen tiré de ce qu'en prenant la décision attaquée la préfète aurait entaché cette décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation, doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination et la décision interdisant le retour sur le territoire français :

9. Aux termes de l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, () ". Aux termes de l'article L. 721-4 du même code : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ".

10. Par ailleurs, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / () ".

11. Il ressort des pièces du dossier que la décision interdisant le retour sur le territoire français est notamment fondée sur une précédente mesure d'éloignement dont M. B a fait l'objet, par un arrêté du 5 février 2021 du préfet du Puy-de-Dôme. Par ailleurs, si l'intéressé se prévaut de menaces dont il pourrait faire l'objet en cas de retour dans son pays d'origine, et s'il a déclaré, lors de son audition par les services de police le 2 février 2022 que, lorsqu'il se trouvait dans son pays d'origine, en 2015, il a été témoin d'un vol, frappé et menacé de mort, il ne produit aucun élément de nature à établir la réalité de ses allégations. En outre, la demande d'asile de M. B a été rejetée tant par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides que par la Cour nationale du droit d'asile et, ainsi qu'il a été dit au point 7, l'intéressé n'établit pas avoir introduit une demande de réexamen de sa demande d'asile auprès de l'OFPRA. Enfin, en se bornant à faire état du contexte de crise sanitaire liée à l'épidémie de Covid-19 en Guinée, M. B ne démontre pas que son retour dans son pays d'origine l'exposerait à des risques pour sa vie ou à des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination et la décision interdisant le retour sur le territoire français seraient entachées d'une erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. B aux fins d'annulation des décisions lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans, doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme dont M. B demande le versement à son conseil, sur le fondement de ces dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête présentée par M. B est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. M'Bemba B et à la préfète de la Haute-Vienne.

Délibéré après l'audience du 4 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Perdu, présidente,

Mme Duchesne, conseillère,

M. Diard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 janvier 2023.

Le rapporteur,

Signé : F. ALa présidente,

Signé : S. PERDULa greffière,

Signé : M. C

La République mande et ordonne à la préfète de la Haute-Vienne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition,

La greffière,

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