jeudi 27 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Pau |
| Section | Tribunal Administratif de Pau |
| N° Dossier | TA64-2201034 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | CHAMBRE 1 |
| Avocat requérant | SCP THEMIS AVOCATS & ASSOCIES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 12 mai 2022, M. C A, représenté par l'AARPI Themis, demande au tribunal :
1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 400 euros, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation, en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi dans les suites de quatre fouilles à nu qu'il a réalisées entre le 9 avril et le 8 juillet 2021 lors de sa détention au centre pénitentiaire de Lannemezan ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil, sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- il a été soumis à quatre fouilles à nu entre avril et juillet 2021, alors que son comportement en détention ne soulevait pas de difficultés particulières et que ses fréquentations étaient connues ;
- en l'absence de motivation de cette fouille par son comportement ou les suspicions sérieuses qui pesaient sur lui, de telles fouilles sont aléatoires et discrétionnaires, et constituent des traitements inhumains et dégradants révélant une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;
- il a subi un préjudice pouvant être évalué à la somme de 400 euros.
Par un mémoire en défense, enregistré le 1er mars 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 19 février 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 2 avril 2024.
M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 19 mai 2022.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de procédure pénale ;
- le code pénitentiaire ;
- la loi pénitentiaire n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Sellès, présidente,
- et les conclusions de Mme Beneteau, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. C A, incarcéré au centre pénitentiaire de Lannemezan, a fait l'objet de quatre fouilles à nu le 9 avril 2021, le 7 juillet 2021 et le 8 juillet 2021 au retour des parloirs. Par un fax du 24 février 2022, il a formé, par l'intermédiaire de son conseil, une réclamation préalable indemnitaire, sollicitant l'indemnisation du préjudice qu'il a subi du fait de ces fouilles. En l'absence de réponse de l'administration pénitentiaire à l'issue d'un délai de deux mois, une décision implicite de rejet est née le 24 avril 2022. Par sa requête, M. A demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme de 400 euros, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation, en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi.
Sur les conclusions indemnitaires :
2. D'une part, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains et dégradants ".
3. D'autre part, aux termes des dispositions de l'article 22 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, désormais codifiées à l'article L. 6 du code pénitentiaire : " L'administration pénitentiaire garantit à toute personne détenue le respect de sa dignité et de ses droits. L'exercice de ceux-ci ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles résultant des contraintes inhérentes à la détention, du maintien de la sécurité et du bon ordre des établissements () ". En vertu de l'article 57 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, dont les dispositions sont désormais codifiées aux articles L. 225-1 et suivants du code pénitentiaire : " () les fouilles doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que le comportement des personnes détenues fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. () / Lorsqu'il existe des raisons sérieuses de soupçonner l'introduction au sein de l'établissement pénitentiaire d'objets ou de substances interdits ou constituant une menace pour la sécurité des personnes ou des biens, le chef d'établissement peut également ordonner des fouilles de personnes détenues dans des lieux et pour une période de temps déterminés, indépendamment de leur personnalité. Ces fouilles doivent être strictement nécessaires et proportionnées. Elles sont spécialement motivées et font l'objet d'un rapport circonstancié transmis au procureur de la République territorialement compétent et à la direction de l'administration pénitentiaire. / Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. / Les investigations corporelles internes sont proscrites, sauf impératif spécialement motivé. Elles ne peuvent alors être réalisées que par un médecin n'exerçant pas au sein de l'établissement pénitentiaire et requis à cet effet par l'autorité judiciaire ". Enfin, en application des dispositions des articles R. 57-7-79 et R. 57-7-80 du code de procédure pénale, désormais codifiées aux articles R. 225-1 et suivant du code pénitentiaire : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef d'établissement pour prévenir les risques mentionnés au premier alinéa de l'article 57 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement. () " et " Les personnes détenues sont fouillées chaque fois qu'il existe des éléments permettant de suspecter un risque d'évasion, l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement ".
4. Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.
5. Il résulte de l'instruction et il n'est pas contesté en défense qu'au cours de sa détention au centre pénitentiaire de Lannemezan, M. A a été soumis à quatre fouilles à nu, au retour des parloirs les 9 avril, 7 juillet et 8 juillet 2021.
6. Il résulte de l'instruction que M. A a fait l'objet de plusieurs condamnations pénales, notamment pour viol commis sous la menace d'une arme, arrestation, enlèvement, séquestration ou détention arbitraire suivi d'une libération avant le septième jour, menace de mort réitérée et violence avec préméditation ou guet-apens suivie d'incapacité supérieure à huit jours et menace ou acte d'intimidation pour déterminer une victime à ne pas porter plainte ou à se rétracter, recel d'un bien provenant d'un vol, vol avec violence et outrage à une personne dépositaire de l'autorité publique et violence aggravée par deux circonstances suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours. En outre, le rapport du chef d'établissement du 12 août 2021 concernant la prolongation de mise à l'isolement de M. A, daté du 12 août 2021, et la décision disciplinaire du 12 octobre 2021, révèlent que l'intéressé a adopté une attitude hostile et agressive à l'égard du personnel pénitentiaire des différents établissements dans lesquels il a été détenu, notamment en proférant des menaces réitérées d'agressions physiques. Il résulte également de l'instruction que l'intéressé a été condamné à quatorze jours de cellule disciplinaire après que deux téléphones portables ont été retrouvés lors de la fouille de sa cellule le 1er juin 2021. Alors même que, à supposer cette circonstance établie, ses fréquentations étaient connues de l'administration, il résulte ainsi de l'instruction, et n'est pas sérieusement contesté, que les mesures de fouille corporelle intégrale subies par le requérant répondaient à la nécessité de s'assurer, eu égard d'une part à ses velléités explicites réitérées de commettre des troubles et des violences, et d'autre part à la vigilance accrue requise lors du placement d'un détenu en quartier disciplinaire, que l'intéressé n'y introduise des objets ou substances prohibées, le cas échéant dangereuses et pouvant échapper à un contrôle reposant sur des mesures moins intrusives qu'une fouille intégrale. Dans ces conditions, les fouilles intégrales réalisées sur la personne de M. A étaient justifiées par des raisons sérieuses de soupçonner la commission d'une infraction et l'existence de risques que son comportement fait courir à la sécurité des personnes, notamment des personnels, et au maintien du bon ordre au sein de l'établissement. En outre, les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique n'auraient pas permis d'atteindre le même but dans des conditions équivalentes et auraient été insuffisantes pour assurer la sécurité des personnes et le maintien du bon ordre dans l'établissement. Enfin, il ne résulte pas de l'instruction que les agents de l'administration pénitentiaire auraient procédé à cette opération dans des conditions qui, par elles-mêmes, seraient attentatoires à la dignité humaine. Si le requérant soutient que le seul objet de la pratique de fouilles à nu sur la personne de l'exposant est d'humilier le détenu afin de conserver un ascendant sur lui, voire de le punir d'un éventuel comportement qui déplairait aux surveillants, il n'assortit ces allégations à caractère général d'aucune précision permettant de les accréditer, et ne fait pas état de comportements irrespectueux de la part des agents de l'administration pénitentiaire durant l'exécution de la fouille litigieuse. Ainsi, en soumettant le requérant à ces fouilles, l'administration pénitentiaire n'a pas commis de faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat à l'égard de M. A.
8. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander la condamnation de l'Etat à réparation le préjudice qu'il estime avoir subi.
Sur les frais de l'instance :
9. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".
10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme dont M. A demande le versement à son conseil sur le fondement de ces dispositions et de celles de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D É C I D E :
Article 1er : La requête de M. A est rejetée.
Article 2 : La présente décision sera notifiée à M. C A, au garde des sceaux, ministre de la justice et à l'AARPI Themis.
Délibéré après l'audience du 6 juin 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Sellès, présidente,
Mme Neumaier, conseillère,
Mme Crassus, conseillère.
Rendue publique par mise à disposition au greffe le 27 juin 2024.
La présidente-rapporteure,
M. SELLÈSL'assesseure,
L. NEUMAIERLa greffière,
M. B
La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition :
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026