jeudi 27 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Pau |
| Section | Tribunal Administratif de Pau |
| N° Dossier | TA64-2201145 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | CHAMBRE 1 |
| Avocat requérant | SCP THEMIS AVOCATS & ASSOCIES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, un mémoire et des pièces complémentaires, enregistrés les 25 mai, 3 juin et 19 août 2022, M. D G, représenté par l'AARPI Themis, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d'annuler la décision du 31 mai 2022 par laquelle la directrice adjointe du centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan a définitivement retiré le permis de visite de sa compagne, Mme H Si Hamed ;
2°) d'enjoindre à cette même autorité de rétablir le permis de visite de sa compagne, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;
- elle est entachée d'une inexactitude matérielle des faits ;
- à supposer même que les faits reprochés soient établis, ceux-ci ne justifient pas une suppression définitive du permis de visite de sa compagne ;
- la décision attaquée est illégale dès lors qu'elle a pour effet de retirer rétroactivement le permis de visite de sa compagne à compter du 6 avril 2022 ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 29 février 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 19 février 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 2 avril 2024.
M. G a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 8 juillet 2022.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code pénitentiaire ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Sellès, présidente,
- les conclusions de Mme Beneteau, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme H Si Hamed bénéficiait d'un droit de visiter son compagnon M. D G, incarcéré au centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan depuis le 4 octobre 2018. Après un parloir avec sa compagne, le 6 avril 2022, M. G a été trouvé en possession d'une clé USB et d'un téléphone portable. Par un courrier du 7 avril 2022, la directrice du centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan a alors informé Mme Si Hamed de ce qu'elle envisageait, à la suite de cet incident, d'annuler, pour récidive et à compter du 6 avril 2022, son permis de visite et qu'elle prononçait, d'ores et déjà, une annulation conservatoire. L'intéressée a été invitée à présenter ses observations dans un délai de dix jours et a été informée qu'à défaut, elle serait réputée avoir renoncé à ses droits. Par un fax du 19 mai 2022, M. G, représenté par son conseil, sollicitait la communication de la décision ayant ordonné la suspension du permis de visite de sa compagne, ainsi que la procédure contradictoire y afférente. Le 31 mai 2022, postérieurement à l'introduction de la requête, la directrice du centre pénitentiaire a retiré à Mme Si Hamed son droit de visite. Par la présente requête, M. G demande l'annulation de cette décision.
2. En premier lieu, la décision attaquée est signée par Mme F B, directrice des services pénitentiaires, directrice adjointe à la cheffe d'établissement du centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan, qui bénéficiait d'une délégation de signature du 28 août 2021 de la cheffe d'établissement de ce centre pénitentiaire, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture des Landes du 6 septembre 2021, pour signer les décisions de retrait d'un permis de visite à une personne condamnée. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit ainsi être écarté.
3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 341-1 du code pénitentiaire : " Le droit des personnes détenues au maintien des relations avec les membres de leur famille s'exerce notamment par les visites que ceux-ci leur rendent ". Aux termes de l'article L. 341-7 du même code : " L'autorité administrative ne refuse de délivrer, suspend ou retire un permis de visite aux membres de la famille d'une personne condamnée, que pour des motifs liés au maintien du bon ordre et de la sécurité ou à la prévention des infractions. L'autorité administrative peut également, pour les mêmes motifs ou s'il apparaît que les visites font obstacle à la réinsertion de la personne condamnée, refuser de délivrer un permis de visite à d'autres personnes que les membres de la famille, suspendre ce permis ou le retirer ". Enfin, aux termes de l'article R. 341-5 du même code : " Pour les personnes condamnées, détenues en établissement pénitentiaire (), les permis de visite sont délivrés, refusés, suspendus ou retirés par le chef de l'établissement pénitentiaire ".
4. Les décisions tendant à restreindre, supprimer ou retirer les permis de visite relèvent du pouvoir de police des chefs d'établissements pénitentiaires. Ces décisions affectant directement le maintien des liens des détenus avec leurs proches, sont susceptibles de porter atteinte à leur droit au respect de leur vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il appartient en conséquence à l'autorité compétente de prendre les mesures nécessaires, adaptées et proportionnées à assurer le maintien du bon ordre et de la sécurité de l'établissement pénitentiaire ou, le cas échéant, la prévention des infractions sans porter d'atteinte excessive au droit des détenus et des membres de leur famille.
5. Il ressort des pièces du dossier qu'après la visite de son compagnon par Mme Si Hamed lors du parloir du 6 avril 2022, la fouille opérée immédiatement sur M. G a conduit à la découverte d'une clé USB et d'un téléphone portable. Ces faits ont été constatés par un surveillant pénitentiaire et consignés dans un compte-rendu d'incident établi le jour même et qui fait foi jusqu'à preuve du contraire. Par ailleurs, Mme Si Hamed s'était déjà vue suspendre son permis de visite, par une décision du 29 avril 2019 au motif qu'elle avait introduit une clé USB lors d'une visite ainsi que par une autre décision du 14 août 2019 en raison d'un rapport sexuel avec son compagnon au parloir. En se bornant à soutenir, tel qu'il ressort du rapport d'enquête du 18 avril 2022, que ce n'est pas au cours d'une visite au parloir qu'il a obtenu ces objets, alors même que Mme Si Hamed doit être présumée, eu égard aux circonstances précitées, avoir remis la clé USB et le téléphone portable à M. G lors de sa visite du 6 avril 2022, l'intéressé ne conteste pas utilement la matérialité des faits retenus par l'autorité administrative. Dans ces conditions, M. G n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une inexactitude matérielle des faits et d'une erreur d'appréciation. Par suite, les moyens doivent être écartés.
6. En troisième lieu, cette décision n'a ni pour objet, ni pour effet de priver Mme Si Hamed de tout contact avec son époux, l'administration fait valoir, sans être contredite, que l'intéressée conserve la possibilité de correspondre par courrier et par téléphone avec ce dernier. En outre, Mme Si Hamed peut déposer une nouvelle demande de permis de visite. Par ailleurs, compte tenu de la gravité des faits et des nombreux incidents évoqués au point précédent, la décision attaquée ne présente pas un caractère disproportionné au regard de l'objectif poursuivi de maintien du bon ordre et de la sécurité de l'établissement pénitentiaire.
7. En quatrième et dernier lieu, les décisions administratives ne peuvent légalement disposer que pour l'avenir ; l'administration ne peut, en dérogation à cette règle générale, leur conférer une portée rétroactive que dans la mesure nécessaire pour procéder à la régularisation de la situation de l'intéressé. Il ressort des pièces du dossier que la décision contestée en date du 31 mai 2022 annule le permis de visite de Mme H Si Hamed à compter du 6 avril 2022. Si le requérant fait valoir que cette décision aurait illégalement une portée rétroactive, il ressort des pièces du dossier que le droit de visite de sa compagne avait fait l'objet d'une annulation provisoire à titre conservatoire à compter du 6 avril 2022 ; qu'ainsi la situation de Mme Si Hamed était déjà régulière. En outre, la décision contestée du 31 mai 2022 ne fait pas mention de celle du 6 avril 2022 pour expliquer son caractère rétroactif. Dès lors, le moyen tiré de la portée illégalement rétroactive de la décision attaquée doit être accueilli.
8. Il résulte de ce qui précède que M. G est fondé à demander l'annulation la décision du 31 mai 2022 en tant qu'elle rétroagit sur la période du 6 avril 2022 au 31 mai 2022.
Sur les frais d'instance :
9. M. G a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il n'y a toutefois pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme qu'il demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
D É C I D E :
Article 1er : La décision du 31 mai 2022 par laquelle la directrice du centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan annule le permis de visite de Mme Si Hamed est annulée en tant qu'elle porte sur la période du 6 avril 2022 au 31 mai 2022.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. G est rejeté.
Article 3 : La présente décision sera notifiée à M. D G, au garde des sceaux, ministre de la justice et à l'AARPI Themis.
Délibéré après l'audience du 6 juin 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Sellès, présidente,
Mme Neumaier, conseillère,
Mme Crassus, conseillère.
Rendue publique par mise à disposition au greffe le 27 juin 2024.
La présidente-rapporteure,
M. SELLÈSL'assesseure,
L. NEUMAIER
La greffière,
M. E
La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition :
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026