lundi 7 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Pau |
| Section | Tribunal Administratif de Pau |
| N° Dossier | TA64-2201613 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | CHAMBRE 1 |
| Avocat requérant | POUDENX |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 18 juillet 2022 et le 14 septembre 2023, Mme B et Mme D, représentées par Me Poudenx puis par Me Laplace, demandent au tribunal dans le dernier état de leurs écritures :
1°) d'enjoindre à la société Enedis le déplacement ou la démolition de la ligne électrique aérienne et de poteaux qui la soutiennent dans le mois suivant la notification du présent jugement et ce sous astreinte de 1 000 euros par jour de retard ;
2°) de condamner la société Enedis à lui verser la somme de 7 500 euros en réparation des préjudices qu'elles estiment avoir subis en raison de l'emprise irrégulière d'un poteau électrique sur leurs parcelles ;
3°) de mettre à la charge de la société Enedis la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elles soutiennent que :
- l'action en responsabilité relative à l'enlèvement d'une ligne d'alimentation électrique moyenne tension qu'Enedis a implanté sur leur propriété n'est pas prescrite et la société Enedis ne justifie pas de la date d'implantation des poteaux, en outre la prescription trentenaire n'est pas établie ;
- la demande préalable de M. D concerne l'ensemble des parcelles sur lesquelles sont implantés les poteaux électriques de sorte que la demande du 28 avril 2022 a lié le contentieux conformément à l'article R. 421-1 du code de justice administrative ;
- la société Enedis ne justifie d'aucune servitude ainsi l'implantation de poteaux est contraire à l'article L. 323-4 du code de l'énergie ; en outre les servitudes ne sont pas acquises par la prescription trentenaire ;
- dès lors qu'aucune régularisation des ouvrages litigieux ne semble envisageable il sera fait droit au déplacement des poteaux litigieux ;
- il n'y a pas d'atteinte excessive à l'intérêt général ;
- les requérantes subissent un préjudice esthétique du fait de la caractéristique des lieux et évaluent leur préjudice à la somme de 2 000 euros, un préjudice du fait d'avoir entamé une procédure contentieuse pour obtenir le déplacement de la ligne estimé à 2 000 euros et le préjudice de jouissance subi par l'emprise irrégulière estimé à 3 500 euros.
Par un mémoire en défense, enregistré le 14 février 2023, la société anonyme (SA) Enedis, représentée par Me Paitier conclut :
1°) à titre principal, au rejet de la requête ;
2°) à titre subsidiaire, à ce qu'un délai de douze mois minimum soit octroyé pour déplacer les ouvrages litigieux ;
3°) en tout état de cause à ce que soit mis à la charge des requérantes la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
- la requête est irrecevable concernant la parcelle BZ 122 puisque cette dernière appartient à Mmes B et Chevalier ; en outre la requête mentionne des parcelles non précisées dans la demande préalable de sorte que la demande préalable n'est pas conforme et ne lie pas le contentieux ;
- l'action à l'encontre de poteaux électriques est prescrite puisqu'ils ont été implantés en 1976 ;
- les requérantes ne justifient ni de l'existence de trouble causé par l'implantation de ces poteaux ni d'un projet de construction pour lequel les poteaux le rendraient impossible à réaliser ;
- le déplacement imposerait un réaménagement global de la partie du réseau concerné ;
- l'injonction de déplacement avec astreinte comporte un délai déraisonnable et un délai de réaménagement de douze mois est mieux acceptable au vu des travaux et étude à réaliser.
Une mise en demeure de produire a été adressée le 19 septembre 2023 à la commune de Soustons.
Par ordonnance du 10 novembre 2023, la clôture immédiate de l'instruction a été prononcée en application des articles R. 613-1 et R. 611-11-1 du code de justice administrative.
Une note en délibéré présentée pour la société Enedis a été enregistrée le 25 septembre 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'énergie ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Crassus,
- les conclusions de Mme Neumaier, rapporteure publique,
- et les observations de :
- Me Laplace, représentant les requérantes qui insiste sur la situation géographique à proximité d'une zone natura 2000 et la topographie du bien immobilier appartenant aux requérantes et que la présence de poteaux électriques constitue un réel préjudice ; l'impact et le bilan de démolition et reconstruction sur les foyers ne sont pas justifiés ; il est impossible pour les requérantes de contester le coût évalué par Enedis puisqu'elles ne sont pas des techniciennes ;
- Me Quévarec représentant la société Enedis qui s'en remet à ses écritures.
Considérant ce qui suit :
1. Mme F B et sa fille, Mme E D, sont propriétaires de diverses parcelles sises sur la commune de Soustons, dans le département des Landes. Leur fonds est traversé par une ligne électrique moyenne tension, exploitée depuis 1978 par la société Enedis, laquelle est supportée par 4 poteaux électriques également situés sur les parcelles dont elles sont propriétaires. Par courrier du 28 avril 2022, M. A D, époux de Mme E D, a mis en demeure Enedis de procéder au retrait de la ligne électrique. Par un courrier du 24 mai 2022, Enedis a rejeté cette demande, au motif que le déplacement des ouvrages en cause contreviendrait à l'intérêt général. Par leur requête, Mmes B et D demandent au tribunal d'enjoindre à la société Enedis de démolir ou déplacer la ligne électrique et les poteaux implantés sur les parcelles dont elles sont propriétaires, et de condamner cette même société à leur verser une somme de 7 500 euros en réparation des préjudices qu'elles estiment avoir subis du fait de cette implantation irrégulière.
Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :
2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. () ". Et l'article 1432 du code civil dispose que : " Quand l'un des époux prend en mains la gestion des biens propres de l'autre, au su de celui-ci, et néanmoins sans opposition de sa part, il est censé avoir reçu un mandat tacite, couvrant les actes d'administration et de jouissance, mais non les actes de disposition. () ".
3. La société Enedis fait valoir que la démolition d'un ouvrage public doit avoir été demandée, sans succès avant de pouvoir saisir le juge. Si le déplacement des ouvrages en litige a bien été sollicité, une telle demande n'a été introduite que par M. D, et seulement en ce qui concerne la parcelle cadastrée n° BZ 122. Ainsi, aucune demande n'ayant été portée devant elle, ni en ce qui concerne les autres parcelles visées dans leur requête, leurs conclusions doivent être rejetées comme irrecevables dans cette mesure.
4. Toutefois eu égard à l'article 1432 du code civil précité, M. D avait qualité pour agir au nom de son épouse. La fin de non-recevoir opposée par la société Enedis ne peut qu'être écartée sur ce point.
5. Mais il n'est pas établi que l'avocat ayant introduit la demande préalable de M. D disposait d'un mandat exprès pour introduire cette demande au nom de Mme B. Par suite en l'absence de demande préalable liant le contentieux de Mme B, la fin de non-recevoir opposée en défense doit être accueillie.
6. En ce qui concerne l'injonction demandée par les requérantes, la demande préalable vise au rétablissement du fonds envisagé dans son ensemble, dans son état antérieur à l'implantation de la ligne moyenne tension et des poteaux qui la supportent, de sorte que la demande préalable vise l'ensemble des parcelles sur lesquelles sont implantées les ouvrages litigieux. Par suite la fin de non-recevoir opposée en défense s'agissant de l'étendue de la demande préalable sera écartée.
Sur l'emprise irrégulière :
7. Lorsqu'il est saisi d'une demande tendant à ce que soit ordonnée la démolition d'un ouvrage public dont il est allégué qu'il est irrégulièrement implanté par un requérant qui estime subir un préjudice du fait de l'implantation de cet ouvrage et qui en a demandé sans succès la démolition à l'administration, il appartient au juge administratif, juge de plein contentieux, de déterminer, en fonction de la situation de droit et de fait existant à la date à laquelle il statue, si l'ouvrage est irrégulièrement implanté, puis, si tel est le cas, de rechercher, d'abord, si eu égard notamment à la nature de l'irrégularité, une régularisation appropriée est possible, puis, dans la négative, de prendre en considération, d'une part les inconvénients que la présence de l'ouvrage entraîne pour les divers intérêts publics ou privés en présence, notamment, le cas échéant, pour le propriétaire du terrain d'assiette de l'ouvrage, d'autre part, les conséquences de la démolition pour l'intérêt général, et d'apprécier, en rapprochant ces éléments, si la démolition n'entraîne pas une atteinte excessive à l'intérêt général.
8. Aux termes de l'article 12 de la loi du 15 juin 1906 sur les distributions d'énergie, codifié à l'article L. 323-4 du code de l'énergie : " La déclaration d'utilité publique confère, en outre, au concessionnaire le droit : 1° D'établir à demeure des supports et ancrages pour conducteurs aériens d'électricité, soit à l'extérieur des murs ou façades donnant sur la voie publique, soit sur les toits et terrasses des bâtiments, à la condition qu'on y puisse accéder par l'extérieur, étant spécifié que ce droit ne pourra être exercé que sous les conditions prescrites, tant au point de vue de la sécurité qu'au point de vue de la commodité des habitants, par les décrets en Conseil d'Etat prévus à l'article L. 323-11() " . Aux termes de l'article 1er du décret du 6 octobre 1967 : " Une convention passée entre le concessionnaire et le propriétaire ayant pour objet la reconnaissance des servitudes d'appui, de passage, d'ébranchage ou d'abattage prévues au troisième alinéa de l'article 12 de la loi du 15 juin 1906 susvisée peut remplacer les formalités prévues au quatrième alinéa dudit article ". Il ressort de la combinaison de ces dispositions que les servitudes mentionnées par l'article 12 de la loi du 15 juin 1906, codifié à l'article L. 323-4 du code de l'énergie, ne peuvent être instituées qu'après l'enquête publique prévue par l'article 52 du décret du 29 juillet 1927 ou par la convention passée entre le concessionnaire et le propriétaire prévue par l'article 1er du décret du 6 octobre 1967 précité.
9. Il est constant que l'implantation des poteaux électriques et de la ligne électrique aérienne sur les parcelles de Mme D, qui présente un caractère d'ouvrage public, s'est effectuée sans qu'ait été mise en œuvre la procédure d'établissement des servitudes après déclaration d'utilité publique prévue par la loi du 15 juin 1906, désormais codifiée au code de l'énergie. Il n'est pas contesté que cette ligne a été installée sans qu'aucune convention de servitude autorisant cette installation n'ait été conclue avec les propriétaires successifs de la parcelle. Il s'ensuit qu'en l'absence de déclaration d'utilité publique ou de la convention passée entre le concessionnaire et le propriétaire prévue par l'article 1er du décret du 6 octobre 1967, la ligne électrique ne peut être regardée comme ayant été implantée régulièrement sur le terrain des requérantes.
Sur l'exception de prescription trentenaire :
10. Aux termes de l'article 2227 du code civil : " () les actions réelles immobilières se prescrivent par trente ans à compter du jour où le titulaire d'un droit a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant de l'exercer ".
11. Compte tenu des spécificités de l'action en démolition d'un ouvrage public empiétant irrégulièrement sur une propriété privée, ni ces dispositions ni aucune autre disposition ni aucun principe prévoyant un délai de prescription ne sont applicables à une telle action. L'invocation de ces dispositions du code civil au soutien de l'exception de prescription trentenaire opposée par la société Enedis est donc inopérante.
12. Il résulte de ce qui précède que l'exception de prescription opposée en défense doit être écartée.
Sur la régularisation :
13. Il résulte de l'instruction qu'il n'a pas été donné suite à la proposition faite par la société Enedis, le 24 mai 2022, tendant à la conclusion d'une convention de servitude pour le surplomb de la ligne électrique et l'implantation des poteaux. En outre, la société Enedis aurait effectivement envisagé de recourir à une procédure d'établissement de servitudes après déclaration d'utilité publique. Par suite, eu égard à la nature et à l'ampleur de l'irrégularité, une régularisation appropriée n'est pas possible.
Sur le bilan des intérêts publics ou privés :
14. Les requérantes demandent la démolition de la ligne électrique implantée sur leurs parcelles au motif que cet ouvrage est disgracieux et occasionne un préjudice esthétique face à un ensemble architectural landais. Il résulte toutefois de l'instruction que la ligne et les poteaux électriques sont situés sur des parcelles à distance éloignée des maisons d'habitations. En outre, la requérante fait valoir que les poteaux électriques sont en mauvais état, induisant un risque d'effondrement, alors qu'ils sont implantés dans un parc végétal entouré d'arbres de haute tige. Elle produit ainsi une photographie révélant une fissure. Néanmoins ce seul élément ne permet pas de démontrer la dangerosité des installations. Elle invoque également une atteinte causée à des espaces naturels composés d'airials, de cours d'eaux et réservoirs de la biodiversité mais n'établit pas plus utilement l'atteinte causée à la biodiversité environnante.
15. Par ailleurs, la société Enedis fait valoir que l'ouvrage électrique en litige dessert 43 usagers et que les travaux de déplacement de cet ouvrage sur le domaine public prendraient un délai important de réalisation. Il n'est pas sérieusement contesté par la requérante que les travaux d'enfouissement qu'elle évoque conduiraient à priver ces foyers d'électricité pendant leur réalisation. Il résulte également de l'instruction que le coût total des travaux de déplacement du transformateur électrique sur le domaine public, qui impose également l'obtention de diverses autorisations d'urbanisme, est estimé à 70 222,48 euros TTC. Il s'ensuit, que la démolition des poteaux et de la ligne moyenne tension situées sur les parcelles en cause seraient de nature à entraîner une atteinte excessive pour l'intérêt général. Au surplus les ouvrages en litige ont été implantés en 1978 de sorte qu'ils étaient présents lorsque Mme D a fait l'acquisition de sa propriété. Par suite la demande tendant au déplacement de la ligne électrique sera écartée.
Sur les conclusions indemnitaires :
16. Si le droit à l'indemnisation des conséquences dommageables d'une emprise irrégulière d'un ouvrage public n'est pas subordonné au caractère définitif de la privation de propriété qui en résulte, l'indemnisation du préjudice d'atteinte au libre exercice du droit de propriété, qui peut être regardée comme l'allocation d'une indemnité d'immobilisation, ne saurait toutefois correspondre au coût de la valeur vénale du terrain, coût qui serait indemnisé, pour sa part, en cas d'expropriation. En l'absence d'extinction du droit de propriété, la réparation des conséquences dommageables résultant de l'édification sans autorisation d'un ouvrage public sur une parcelle appartenant à une personne privée ne saurait donc donner lieu à une indemnité correspondant à la valeur vénale de la parcelle, mais uniquement à une indemnité réparant intégralement le préjudice résultant de l'occupation irrégulière de cette parcelle et tenant compte de l'intérêt général qui justifie le maintien de cet ouvrage.
17. Il résulte des photographies versées au dossier que Mme D subit un préjudice de vue et d'ordre esthétique du fait de l'implantation des poteaux sur sa parcelle. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en l'évaluant à la somme de 2 000 euros.
18. En revanche, le préjudice invoqué lié à la " présence de l'ouvrage " n'est pas de nature à ouvrir réparation, dès lors que, la requérante ne pouvait ignorer la présence des poteaux et des lignes électriques en surplomb de ses parcelles lorsqu'elle en a fait l'acquisition. Le préjudice invoqué, qui résulte d'une situation à laquelle elle s'est elle-même exposée, ne saurait ouvrir droit à réparation.
19. Par conséquent la société Enedis est condamnée à verser à Mme D la somme de 2 000 euros en réparation des préjudices subis du fait de son implantation irrégulière des ouvrages sur ses parcelles.
Sur les frais liés au litige :
20. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de Mme B et Mme D, qui ne sont pas les parties perdantes dans la présente instance, la somme que la société Enedis demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
21. En revanche il y a lieu de faire droit à la demande présentée à ce titre par Mme D et de mettre à la charge de la société Enedis une somme de 1 500 euros.
D E C I D E :
Article 1er : Les conclusions présentées par Mme B sont rejetées pour irrecevabilité.
Article 2 : La société Enedis est condamnée à payer à Mme D la somme de 2 000 (deux mille) euros en réparation de ses préjudices.
Article 3 : La société Enedis versera à Mme D la somme de 1 500 (mille cinq cents) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 5 : La présente décision sera notifiée à Mme E D et à la société Enedis.
Copie en sera adressée à la commune de Soustons.
Délibéré après l'audience du 12 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Sellès, présidente,
M. Rivière, premier conseiller,
Mme Crassus, conseillère.
Rendue publique par mise à disposition au greffe le 7 octobre 2024.
La rapporteure,
L. CRASSUS La présidente,
M. SELLES
La greffière,
M. C
La République mande et ordonne au préfet des Pyrénées-Atlantiques en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition :
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026