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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2201682

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2201682

lundi 8 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2201682
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationCHAMBRE 1
Avocat requérantTISNERAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 21 juillet 2022 et 21 mai 2024, la société d'exercice libéral à responsabilité limitée (SELARL) Ekip', en qualité de liquidateur judiciaire de la société à responsabilité limitée à associé unique (SARLU) Import Export Laher Jean et fils, représentée par Me Tisnerat, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 4 juin 2022, par laquelle le préfet des Pyrénées-Atlantiques a implicitement rejeté sa demande indemnitaire préalable, ensemble la décision explicite de refus du 3 juin 2022, réceptionnée le 11 juin suivant ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 694 969 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter de sa demande indemnitaire préalable, en réparation de ses préjudices ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 5 000 euros à lui verser sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les décisions attaquées, à savoir la décision implicite de refus d'indemnisation née le 4 juin 2022 et la décision explicite de refus d'indemnisation du 3 juin 2022, sont toutes les deux entachées d'illégalité externe et d'illégalité interne justifiant leur annulation ;

- elles sont entachées d'un défaut de respect de la procédure contradictoire préalable garantie par l'alinéa 1er de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration et le 8° de l'article L. 211-2 du même code ; les deux réunions des 16 décembre 2021 et 14 janvier 2022 ne valent pas respect de cette procédure car elles sont antérieures à sa demande d'indemnisation et avaient pour objet de trouver une solution pour rapatrier son lot de 700 veaux bloqués en Espagne ;

- elles sont insuffisamment motivées en méconnaissance du 8° de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration ; la réunion du 16 décembre 2021 est antérieure aux décisions de refus attaquées et ne peut servir à donner des explications sur une refus d'indemnisation qui n'avait pas été formulé à l'époque ;

- depuis l'entrée en vigueur le 21 avril 2021 de la loi santé animale issue des articles 11 et 12 du règlement UE 2020/688, complétant le règlement 2016/429, la police sanitaire applicable aux mouvements d'animaux terrestres ne prévoit plus de test sérologique pour les animaux vaccinés provenant d'établissements non indemnes de la rhinotrachéite infectieuse bovine (IBR) si bien qu'elle n'a pas pu réimporter d'Espagne, pays non indemne de la rhinotrachéite infectieuse bovine, et qui procède à une vaccination automatique des animaux entrants sur son territoire, son lot de 700 veaux en France, ni commercialiser ces veaux via l'Italie où ils devaient être engraissés dans la mesure où les Italiens ne veulent pas acheter de veaux provenant d'Espagne ; les décisions attaquées sont entachées d'une erreur de droit dès lors qu'elles refusent d'entrer dans le débat juridique et se bornent à répondre qu'elle aurait dû anticiper ces évolutions juridiques ; le préfet des Pyrénées-Atlantiques ne peut utilement se prévaloir du point 2 de l'article 12 du règlement 2020/688 dès lors que ce point 2 ne vise que les animaux qui proviennent d'élevages indemnes de la rhinotrachéite infectieuse bovine alors que son lot de 700 veaux étaient au sein d'élevages non indemnes de la rhinotrachéite infectieuse bovine et pratiquant la vaccination contre cette maladie ;

- la responsabilité sans faute de l'Etat est engagée du fait de l'entrée en vigueur de la loi santé animale sur le fondement de la rupture d'égalité des citoyens devant les charges publiques ; elle est la seule à pratiquer un cycle de production des animaux au cours duquel des bovins " viande " âgés de 5 à 6 mois, achetés auprès d'éleveurs situés en France, sont envoyés en Espagne pour une période de trois mois puis réintégrés en France et mis en quarantaine pendant un mois avant d'être exportés en Italie aux fins d'engraissement, ce qui justifie le caractère spécial du préjudice qu'elle subit ; l'entrée en vigueur de la loi santé animale depuis le 21 avril 2021 met en péril gravement son activité puisqu'elle ne peut plus faire entrer sur le territoire français les bovins provenant d'Espagne qui ont été vaccinés contre la rhinotrachéite infectieuse bovine, ce qui représente plus de 86% de son chiffre d'affaires et justifie le caractère grave du préjudice qu'elle subit ; l'entrée en vigueur de cette loi est à l'origine du préjudice subi car sans changement de réglementation, elle aurait continué à importer ses animaux de l'Espagne et à poursuivre son commerce intracommunautaire ; elle ne pouvait pas anticiper ce changement afin de permettre de maintenir son activité dans la mesure où c'est la disparition des tests sérologiques pour des animaux vaccinés qui est à l'origine du problème alors que les tests sérologiques prévus pour les animaux vaccinés par l'article 12 a) iii) du règlement 2020/688 ne concernent que les animaux qui proviennent d'un établissement indemne de la rhinotrachéite infectieuse bovine, ce qui ne s'applique pas à sa situation ; il n'existe pas en Aragon, lieu de destination de ses animaux, des établissements espagnols bénéficiant d'un statut indemne de la rhinotrachéite infectieuse bovine ou ne pratiquant pas la vaccination ;

- l'ensemble de ses préjudices a été calculé par le cabinet Audit Genevet Conseil, expert-comptable, par un rapport du 17 février 2022 ;

- le 21 juin 2021, elle s'est trouvée dans l'impossibilité de réimporter en France ses 1 238 veaux à l'élevage en Espagne qu'elle n'a pu vendre qu'avec une marge brute de 165 euros par veau alors qu'avant cette date, la marge brute moyenne par veau vendu s'élevait à 423 euros ; son préjudice relatif à la perte de marge brute sur les veaux vendus après le 21 juin 2021 s'élève à la somme de 319 404 euros ;

- le préjudice relatif à la perte de chance de poursuivre la commercialisation sur 2021 s'élève à la somme totale de 69 084 euros pour 909 veaux non commercialisés avec une marge nette d'élevage par veau de 76 euros ;

- ne parvenant plus à équilibrer sa structure avec la simple activité de négoce dont la rentabilité et le volume étaient insuffisants pour dégager la marge nécessaire lui permettant de couvrir sa structure, elle a procédé au licenciement le 31 décembre 2021 de ses trois salariés pour un coût total pour l'entreprise de 26 840,78 euros ; le préjudice lié aux coûts directement induits par la cessation de cette activité s'élève à la somme de 26 840.78 euros ;

- la perte de la valeur de son fonds de commerce s'élève à la somme de 280 000 euros, calculée sur la base de la valeur de l'excédent brut d'exploitation constaté sur les comptes annuels des cinq derniers exercices précédant la crise sanitaire, soit de 2015 à 2019, auquel un coefficient multiplicateur de 3 a été appliqué ;

- si le préfet des Pyrénées-Atlantiques soutient qu'il n'a jamais émis de décision refusant la réintégration de son lot de 700 veaux à la suite de l'entrée en vigueur de la loi santé animale et que l'Etat français ne peut être tenu pour responsable d'une décision défavorable émise par une autorité administrative étrangère, le document de certification aux échanges intra-communautaires transmis par la direction départementale de la protection des populations des Pyrénées-Atlantiques confirme que le mouvement des animaux vaccinés était interdit ; le présent litige ne porte pas sur le fait que le préfet des Pyrénées-Atlantiques applique les textes en vigueur issus de la loi santé animale mais sur la circonstance que depuis la loi santé animale, la France refuse toute intégration d'animaux pour l'élevage provenant de l'Espagne, pays non indemne de la rhinotrachéite infectieuse bovine, dès lors que les animaux proviennent d'un établissement non indemne de la rhinotrachéite infectieuse bovine et qu'ils ont été vaccinés et acceptent uniquement la réimportation d'animaux destinés à l'abattage ; la circonstance que le préfet des Pyrénées-Atlantiques ait émis ou non une décision de refus pour le rapatriement de ses 700 veaux destinés à l'élevage est sans incidence dès lors que le présent recours consiste en une action en responsabilité de l'Etat français du fait des lois à la suite du durcissement de la politique de la France en matière de la rhinotrachéite infectieuse bovine en application de la loi santé animale ayant empêché le retour sur le sol français de ses 700 veaux.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 mars 2024, le préfet des Pyrénées-Atlantiques conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- il n'est pas contesté que les bovins de la société requérante détenus en Espagne ne pouvaient plus être réintroduits sur le territoire métropolitain français à l'entrée en vigueur de la nouvelle réglementation européenne car ils ne répondent pas aux exigences réglementaires fixées par le règlement délégué (UE) 2020/688 de la Commission du 17 décembre 2019, publié au Journal Officiel de l'Union européenne le 3 juin 2020 pour une entrée en vigueur le 21 avril 2021 ; en professionnel averti réalisant des échanges intracommunautaires de bovins, la société Import Export Laher Jean et fils ne pouvait ignorer cette évolution réglementaire et avait le temps de modifier ses pratiques commerciales pour s'adapter aux contraintes de cette nouvelle réglementation de façon à ce que le lot de 700 veaux ne soit pas envoyé en Espagne dans les mêmes élevages au risque qu'il ne puisse pas être réintroduit en France par l'application des nouvelles conditions sanitaires à compter du 21 avril 2021 ou de modifier le circuit de commercialisation de ses bovins, d'autant plus que la France ne constitue pas leur destination finale ;

- le courriel du 18 juin 2021 de refus des autorités sanitaires de réintégration des bovins de la société requérante alors détenus dans différentes exploitations espagnoles n'a pas été émis par l'Etat français mais par les autorités sanitaires de la province d'Aragon relevant de l'Etat espagnol de sorte que l'Etat français ne peut pas être tenu pour responsable d'une décision défavorable émise par une autorité administrative espagnole qui est seule compétente pour valider ou non les conditions sanitaires de mouvements d'animaux en provenance d'Espagne et à destination de la France ;

- la société requérante a pu valablement faire valoir ses observations avant édiction des décisions attaquées dès lors que son gérant a été reçu les 16 décembre 2021 et 14 janvier 2022 de sorte que le moyen invoqué tiré du vice de procédure pour défaut de respect de la procédure contradictoire préalable manque en fait ; en tout état de cause, la société requérante ne démontre pas qu'elle aurait été empêchée de faire valoir des éléments utiles susceptibles d'influer sur le sens des décisions attaquées ;

- le courrier du 3 juin 2022 détaille les motivations et fondements du rejet de la demande d'indemnisation en tant qu'il précise effectivement les textes réglementaires applicables, leurs évolutions récentes et le programme d'éradication de la rhinotrachéite infectieuse bovine en France reconnu par la Commission européenne ; la demande indemnitaire préalable présentée par la société requérante détaille le contenu de l'article 12 du règlement 2020/688 si bien qu'elle ne peut pas sérieusement soutenir ignorer les textes réglementaires et leur contenu ; ce moyen manque en fait ;

- contrairement à ce que soutient la société requérante, la lutte contre la rhinotrachéite infectieuse bovine et donc sa vaccination relèvent du volontariat des éleveurs espagnols, ainsi que le prévoit le décret royal 555/2019 du 27 septembre 2019 de sorte que les troupeaux espagnols ne sont pas nécessairement vaccinés ; l'article 12 du règlement (UE) 2020/668 prévoit bien la possibilité d'introduction de bovins d'engraissement d'Espagne vers la France, y compris de bovins vaccinés ; la société requérante ne fait pas état d'échanges oraux ou écrits qu'elle aurait pu avoir avec les services vétérinaires espagnols préalablement à l'entrée en vigueur de la loi de santé animale de façon à rechercher et trouver des solutions afin de pouvoir expédier les veaux détenus dans divers élevages en Espagne en vue de leur engraissement en France ou en Italie ou en vue de leur abattage en France ou en Italie une fois leur engraissement terminé ; elle n'apporte pas non plus d'informations expliquant la raison pour laquelle des bovins engraissés la majeure partie du temps en Espagne et seulement moins d'un mois en France ne pourraient pas être expédiés directement depuis l'Espagne vers l'Italie après un mois d'engraissement complémentaire en Espagne ; la très grande majorité du territoire italien a le même statut que l'Espagne au regard de la rhinotrachéite infectieuse bovine de sorte que le mouvement de bovins d'un élevage espagnol vers un élevage italien ne revêt pas de contrainte sanitaire au regard de la rhinotrachéite infectieuse bovine pour la très grande majorité de mouvements de bovins ; le moyen tiré de l'erreur de droit sera écarté ;

- le règlement dit loi de santé animale et ses règlements délégués pris pour son application en matière de conditions sanitaires applicables aux bovins pour ce qui concerne la rhinotrachéite infectieuse bovine ont pour vocation de protéger les filières d'élevage de pays comme la France engagés dans un programme d'éradication si bien que cette règlementation européenne a un dessein d'intérêt général indéniable tant en termes sanitaire qu'économiques ; si ces évolutions règlementaires européennes modifient certaines conditions d'introduction de bovins en provenance d'un pays non indemne comme l'Espagne vers un pays doté d'un programme d'éradication comme la France, elles n'empêchent pas tout mouvement de bovins entre ces deux pays à la condition que les bovins vaccinés proviennent d'un élevage espagnol indemne de la rhinotrachéite infectieuse bovine ; dans le cas d'élevages non indemnes de la rhinotrachéite infectieuse bovine, les bovins ne doivent pas être vaccinés pour répondre aux exigences de la réglementation européenne ; la nouvelle règlementation européenne n'introduit pas une interdiction de retour en France de veaux vaccinés contre la rhinotrachéite infectieuse bovine ;

- la société requérante dispose de diverses possibilités pour poursuivre son activité d'engraissement des veaux en respectant les exigences de textes européens, d'autant plus que les conditions fixées par le règlement (UE) 2020/688 ont été publiées le 3 juin 2020 au Journal officiel de l'Union européenne soit plus de dix mois avant leur entrée en application ; elle n'évoque nullement la recherche de solutions alternatives et les éventuelles freins ou difficultés à leur mise en œuvre ; le caractère spécial et grave du préjudice allégué par la société requérante n'est pas établi ;

- le préjudice allégué par la société requérante en tant que la loi de santé animale rendrait impossible le recours aux tests sérologiques pour les animaux vaccinés contre la rhinotrachéite infectieuse bovine est sans lien avec cette loi dès lors qu'elle ne prévoit pas la disparition des tests sérologiques pour les animaux vaccinés contre la rhinotrachéite infectieuse bovine mais ajoute une condition de statut indemne des établissements où sont détenus les veaux vaccinés ; la société Import Export Laher Jean et fils avait la possibilité de recourir à des élevages indemnes ou de modifier ses circuits d'engraissement et de commercialisation de ses veaux pour pouvoir continuer à exercer son activité de commerce ;

- à défaut d'engagement de la responsabilité sans faute de l'Etat, le préjudice estimé par cette société ne peut être porté à la charge de l'Etat ;

- sur la perte de marge brute sur les veaux en stock au 21 juin 2021, ces veaux ont été expédiés dans des élevages espagnols non indemnes de la rhinotrachéite infectieuse bovine et vaccinés contre cette maladie après la publication du règlement (UE) 2020/688 publié le 3 juin 2020 au Journal officiel de l'Union européenne ; la société Import Export Laher Jean et fils a donc poursuivi son activité sans prendre les dispositions adaptées pour que les veaux puissent être réintroduits en France alors que les règles à respecter étaient connues et ne pouvaient être ignorées par un professionnel du négoce européen ; la société requérante fonde ses demandes sur un rapport produit par son cabinet d'expertise comptable, non indépendant puisque prestataire habituel de cette société, sans apporter aucun justificatif de l'évaluation du préjudice subi tel que des livres comptables, inventaires précis de bovins ou factures d'achat ou de vente d'animaux ;

- concernant d'une part, les demandes d'indemnisation de la perte de chance de poursuivre son mode de commercialisation spécifique du fait du changement de réglementation, d'autre part, les coûts directement induits par la cessation de cette activité pour la société et enfin la perte de valeur du fonds de commerce, l'arrêt de l'activité spécifique de la société requérante résulte d'une décision de gestion ; il n'est aucunement évoqué les solutions alternatives qui aurait pu être envisagées pour permettre la poursuite d'activité de négoce de veaux engraissés à destination finale du marché italien.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le traité sur le fonctionnement de l'Union européenne :

- le règlement (UE) 2016/429 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 ;

- le règlement délégué (UE) 2020/688 de la Commission du 17 décembre 2019 ;

- le code rural et de la pêche maritime ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Corthier ;

- et les conclusions de Mme Beneteau, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. La société à responsabilité limitée à associé unique Import Export Laher Jean et fils, dont le siège social est situé dans le département des Pyrénées-Atlantiques, exerce une activité de commerce de bestiaux, tant en France qu'à l'étranger, d'import, d'export, de négoce de bestiaux, de fourrages et de produits dérivés, ainsi que d'engraissement et d'élevage de bovins. Par courrier du 31 mars 2022, réceptionné le 4 avril 2022, elle a présenté auprès du préfet des Pyrénées-Atlantiques une demande indemnitaire préalable, laquelle a été rejetée par décision du 3 juin 2022, réceptionnée le 11 juin suivant. Par jugement du 24 mai 2022, le tribunal de commerce de Pau a ouvert une procédure de liquidation judiciaire à l'encontre de la société Import Export Laher Jean et fils et a désigné la société Ekip' en qualité de liquidateur judiciaire. Par la présente requête, la société Ekip', liquidateur judiciaire de la société Import Export Laher Jean et fils, demande au tribunal d'annuler la décision du 4 juin 2022, par laquelle le préfet des Pyrénées-Atlantiques a implicitement rejeté sa demande indemnitaire préalable, ensemble la décision explicite de refus du 3 juin 2022, réceptionnée le 11 juin suivant et de condamner l'Etat à lui verser la somme de 694 969 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter de sa demande indemnitaire préalable, en réparation de ses préjudices.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. D'une part, si le silence gardé par l'administration sur la demande indemnitaire préalable présentée le 31 mars 2022 par la société Import Export Laher Jean et fils et réceptionnée le 4 avril 2022 par la préfecture des Pyrénées-Atlantiques a fait naître une décision implicite de rejet le 4 juin 2022, la décision explicite de rejet du 3 juin 2022, réceptionnée le 11 juin 2022, intervenue postérieurement à la naissance de la première décision, a pour conséquence de se substituer à cette décision. Dans ces conditions, il y a lieu de regarder les conclusions aux fins d'annulation de la société requérante comme dirigées uniquement contre la décision du 3 juin 2022, réceptionnée le 11 juin suivant, par laquelle le préfet des Pyrénées-Atlantiques a explicitement refusé sa demande indemnitaire préalable.

3. D'autre part, en matière de recours de plein contentieux, les vices propres dont serait, le cas échéant, entachée la décision qui a lié le contentieux sont sans incidence sur la solution du litige.

4. La décision du 3 juin 2022 par laquelle le préfet des Pyrénées-Atlantiques a explicitement rejeté la demande indemnitaire préalable présentée par la société Import Export Laher Jean et fils a eu pour seul effet de lier le contentieux à l'égard de l'objet de la demande de cette société, laquelle, en formulant des conclusions aux fins d'indemnisation, a entendu donner à l'ensemble de sa requête le caractère d'un recours de plein contentieux. Il suit de là que, compte tenu de l'objet de la demande de la société requérante, les vices propres dont pourrait être entachée la décision du 3 juin 2022 qui a lié le contentieux sont sans incidence sur la solution du litige. Dès lors, les moyens tirés du défaut de respect de la procédure contradictoire préalable, de l'insuffisance de motivation et de l'erreur de droit ne peuvent qu'être écartés comme inopérants. Par suite, les conclusions aux fins d'annulation de la décision du 3 juin 2022 doivent être rejetées.

Sur les conclusions aux fins d'indemnisation :

5. D'une part, aux termes de l'article 288 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne : " Pour exercer les compétences de l'Union, les institutions adoptent des règlements, des directives, des décisions, des recommandations et des avis. / Le règlement a une portée générale. Il est obligatoire dans tous ses éléments et il est directement applicable dans tout État membre. () ". Aux termes de l'article 290 du même traité : " 1. Un acte législatif peut déléguer à la Commission le pouvoir d'adopter des actes non législatifs de portée générale qui complètent ou modifient certains éléments non essentiels de l'acte législatif. / Les actes législatifs délimitent explicitement les objectifs, le contenu, la portée et la durée de la délégation de pouvoir. Les éléments essentiels d'un domaine sont réservés à l'acte législatif et ne peuvent donc pas faire l'objet d'une délégation de pouvoir. 2. Les actes législatifs fixent explicitement les conditions auxquelles la délégation est soumise, qui peuvent être les suivantes : a) le Parlement européen ou le Conseil peut décider de révoquer la délégation ; b) l'acte délégué ne peut entrer en vigueur que si, dans le délai fixé par l'acte législatif, le Parlement européen ou le Conseil n'exprime pas d'objections. Aux fins des points a) et b), le Parlement européen statue à la majorité des membres qui le composent et le Conseil statue à la majorité qualifiée. 3. L'adjectif "délégué" ou "déléguée" est inséré dans l'intitulé des actes délégués. ".

6. D'autre part, aux termes de l'article 31 " Programmes d'éradication obligatoires et optionnels " du règlement (UE) 2016/429 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 relatif aux maladies animales transmissibles et modifiant et abrogeant certains actes dans le domaine de la santé animale ("législation sur la santé animale") : " 1. Les États membres qui ne sont pas indemnes ou qui ne sont pas réputés indemnes d'une ou de plusieurs des maladies répertoriées visées à l'article 9, paragraphe 1, point b), sur l'ensemble de leur territoire ou dans des zones ou compartiments de celui-ci: a) mettent en place un programme visant à éradiquer cette ou ces maladies ou à démontrer que l'État membre en est indemne, qui sera mené dans les populations animales concernées par cette ou ces maladies et sur les parties utiles de leur territoire ou dans les zones ou compartiments utiles de celui-ci (ci-après dénommé "programme d'éradication obligatoire") et qui s'applique jusqu'à ce que soient remplies les conditions d'obtention du statut "indemne de maladie" pour le territoire de l'État membre ou la zone concernés conformément à l'article 36, paragraphe 1, ou pour le compartiment conformément à l'article 37, paragraphe 2; b) soumettent le projet de programme d'éradication obligatoire à la Commission, pour approbation. 2. Les États membres qui ne sont pas indemnes ou qui ne sont pas réputés indemnes d'une ou de plusieurs des maladies répertoriées visées à l'article 9, paragraphe 1, point c), et qui décident de mettre en place un programme visant à éradiquer cette ou ces maladies, qui sera mené dans les populations animales concernées par cette ou ces maladies et sur les parties utiles de leur territoire ou des zones ou compartiments de celui-ci (ci-après dénommé "programme d'éradication optionnel") soumettent un projet de ce programme à la Commission, pour approbation, lorsque l'État membre concerné demande la reconnaissance, dans l'Union, des garanties zoosanitaires pour les mouvements d'animaux ou de produits eu égard à cette maladie. () ". Aux termes de l'article 12 du règlement délégué (UE) 2020/688 de la Commission du 17 décembre 2019 complétant le règlement (UE) 2016/429 du Parlement européen et du Conseil en ce qui concerne les conditions de police sanitaire applicables aux mouvements d'animaux terrestres et d'œufs à couver dans l'Union " Exigences supplémentaires applicables aux mouvements de bovins détenus vers d'autres États membres ou des zones de ceux-ci disposant de programmes d'éradication approuvés pour des maladies particulières " du règlement : " () 2. Les opérateurs ne déplacent des bovins détenus vers un autre État membre ou une zone de celui-ci disposant d'un programme d'éradication approuvé pour la rhinotrachéite infectieuse bovine/vulvovaginite pustuleuse infectieuse que si les animaux respectent les exigences prévues à l'article 10 et sous réserve que les exigences énoncées au point a) ou au point b) soient remplies: a) si les animaux proviennent d'un établissement indemne de rhinotrachéite infectieuse bovine/vulvovaginite pustuleuse infectieuse, ou bien i) l'établissement est situé dans un État membre ou une zone de celui-ci bénéficiant du statut "indemne" de rhinotrachéite infectieuse bovine/vulvovaginite pustuleuse infectieuse; ou bien ii) l'établissement est situé dans un État membre ou une zone de celui-ci disposant d'un programme d'éradication approuvé pour la rhinotrachéite infectieuse bovine/vulvovaginite pustuleuse infectieuse; ou bien iii) les animaux ont été mis en quarantaine pendant au moins 30 jours avant le départ et ont été soumis, avec des résultats négatifs, à un test sérologique de recherche des anticorps dirigés contre le BHV-1 entier ou, dans le cas d'animaux vaccinés avec un vaccin délété gE, des anticorps dirigés contre la protéine gE du BHV-1 effectué au moyen de l'une des méthodes de diagnostic prévues à l'annexe I, partie 5, sur un échantillon prélevé au cours des 15 derniers jours précédant le départ; ou bien iv) les animaux sont destinés à un établissement qui détient des bovins à des fins de production de viande, sans contact avec des bovins d'autres établissements, à partir duquel ils sont directement acheminés vers l'abattoir; ou b) si les animaux proviennent d'un établissement non indemne de rhinotrachéite infectieuse bovine/vulvovaginite pustuleuse infectieuse, ils ont été détenus dans un établissement de quarantaine agréé pendant au moins 30 jours avant le départ et ont été soumis, avec des résultats négatifs, à un test sérologique de recherche des anticorps dirigés contre le BHV-1 entier effectué au moyen de l'une des méthodes de diagnostic prévues à l'annexe I, partie 5, sur un échantillon prélevé au moins 21 jours après le début de la mise en quarantaine.() ".

7. Enfin, la responsabilité de l'Etat du fait des lois est susceptible d'être engagée sur le fondement de la rupture d''égalité des citoyens devant les charges publiques, pour assurer la réparation de préjudices nés de l'adoption d'une loi, à la condition que cette loi n'ait pas exclu toute indemnisation et que le préjudice dont il est demandé réparation, revêtant un caractère grave et spécial, ne puisse, dès lors, être regardé comme une charge incombant normalement aux intéressés.

8. En l'espèce, il n'est pas contesté que le 2 de l'article 12 du règlement délégué (UE) 2020/688 de la Commission du 17 décembre 2019 permet, depuis son entrée en vigueur le 21 avril 2021, l'importation vers un Etat membre, disposant d'un programme d'éradication approuvé de la rhinotrachéite infectieuse bovine, de bovins provenant d'un établissement non indemne de cette maladie s'ils ont été soumis, avec des résultats négatifs, à un test sérologique de recherche des anticorps dirigés contre le BHV-1 entier. Cet article n'autorise pas l'introduction au sein d'un Etat membre, disposant d'un programme d'éradication approuvé de la rhinotrachéite infectieuse bovine, de bovins, provenant d'un établissement non indemne de la rhinotrachéite infectieuse bovine d'un autre Etat-membre, qui ont été vaccinés et qui disposent d'un test sérologique de recherche des anticorps dirigés contre la protéine gE du BHV-1 alors qu'une telle mesure était permise par la décision de la commission du 15 juillet 2004 mettant en œuvre la directive 64/432/CEE en ce qui concerne des garanties additionnelles pour les échanges intracommunautaires de bovins en rapport avec la rhinotrachéite infectieuse bovine et l'approbation des programmes d'éradication présentés par certains Etats membres. Cette directive a été abrogée à compter du 21 avril 2021 par le règlement (UE) 2016/429 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016, en application duquel a été adopté le règlement délégué (UE) 2020/688 de la Commission du 17 décembre 2019. Par ailleurs, il est constant que la France met en œuvre un programme d'éradication de la rhinotrachéite infectieuse bovine approuvé en 2020 par la Commission européenne au sens de l'article 31 du règlement (UE) 2016/429, afin de se voir reconnaître, à moyen terme, un statut d'Etat indemne de cette maladie bovine alors que l'Espagne n'a pas opté pour la mise en application d'un tel programme et constitue un Etat dont certains établissements ne sont pas considérés comme indemnes de cette maladie.

9. La société Import Export Laher Jean et fils soutient que la responsabilité de l'Etat du fait des lois est engagée du fait de l'application par le préfet des Pyrénées-Atlantiques du 2 de l'article 12 du règlement délégué (UE) 2020/688 de la Commission du 17 décembre 2019. Il résulte des articles 288 et 290 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne précités que ce règlement délégué n'a pas valeur de loi et constitue un acte délégué adopté par la Commission européenne. Or, à supposer même que le préjudice allégué doive être regardé comme présentant un caractère anormalement grave et spécial, ni les actes pris par les organes de l'Union européenne, ni les actes par lesquels les autorités nationales se bornent, sans disposer d'aucun pouvoir d'appréciation, à en assurer la mise en œuvre ne sont, en tout état de cause, de nature à engager la responsabilité sans faute de l'Etat. Au surplus et en tout état de cause, si la décision de refuser l'introduction du lot de 700 veaux de la société requérante le 18 juin 2021 sur le sol français n'a pas été prise par le préfet des Pyrénées-Atlantiques mais par les autorités sanitaires espagnoles ainsi que le fait valoir le préfet, la responsabilité sans faute de l'Etat sur le terrain de la rupture d'égalité devant les charges publiques ne saurait être engagée au titre d'un préjudice trouvant son origine directe dans le fait d'un Etat étranger. Il s'en suit que l'Etat ne saurait être condamné à indemniser la société requérante sur le fondement de la responsabilité sans faute de l'Etat.

10. Il résulte de ce qui précède que la société Import Export Laher Jean et fils n'est pas fondée à demander la condamnation de l'Etat à lui réparer le préjudice qu'elle aurait subi du fait de l'application 2 de l'article 12 du règlement délégué (UE) 2020/688 de la Commission du 17 décembre 2019. Par suite, les conclusions de la requête aux fins d'indemnisation ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que la société Ekip', liquidateur judiciaire de la société Import Export Laher Jean et fils, demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de la société Ekip', liquidateur judiciaire de la société Import Export Laher Jean et fils, est rejetée.

Article 2 : La présente décision sera notifiée à la société d'exercice libéral à responsabilité limitée Ekip', en qualité de liquidateur judiciaire de la société à responsabilité limitée à associé unique Import Export Laher Jean et fils et au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire.

Copie en sera adressée au préfet des Pyrénées-Atlantiques.

Délibéré après l'audience du 27 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Sellès, présidente,

Mme Corthier, conseillère,

Mme Crassus, conseillère.

Rendue publique par mise à disposition au greffe le 8 juillet 2024.

La rapporteure,

Z. CORTHIER

La présidente,

M. SELLES

La greffière,

M. A

La République mande et ordonne au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition :

La greffière,

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