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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2303054

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2303054

mercredi 13 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2303054
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantATGER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 28 novembre 2023, enregistrée le même jour au greffe du tribunal, le magistrat désigné du tribunal administratif de Bordeaux a transmis au tribunal, en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, la requête présentée par Mme C B.

Par cette requête, enregistrée au greffe du tribunal de Bordeaux le 27 novembre 2023, et des pièces complémentaires enregistrées au greffe du tribunal de Pau le 10 décembre 2023, Mme C B, représentée par Me Atger, demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 6 novembre 2023 par lequel le préfet de la Gironde a décidé son transfert aux autorités espagnoles, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre à tout préfet compétent de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile lui permettant de saisir l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans un délai de deux semaines à compter de la notification du jugement à intervenir ou de procéder au réexamen de sa situation administrative dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, ou, si le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ne lui était pas accordé, à verser à Mme B la même somme en application des seules dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision en litige méconnaît les dispositions de l'article 26 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est intervenue au terme d'une procédure irrégulière en raison de la méconnaissance de l'article 4 du règlement n° 604/2013 ;

- elle est intervenue au terme d'une procédure irrégulière en raison de la méconnaissance de l'article 5 du règlement n° 604/2013 ;

- elle méconnaît les articles 21 et 26 du règlement (UE) n° 604/2013 dès lors que l'administration n'établit pas avoir saisi les autorités espagnoles dans le délai imparti et n'apporte pas la preuve de l'acceptation de la prise en charge par ces autorités ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le préfet a commis une erreur de droit et une erreur manifeste d'appréciation en s'abstenant d'examiner sa demande sur le fondement de l'article 17 du règlement n° 604/2013.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 décembre 2023, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par Mme B n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Beneteau, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique tenue le 11 décembre 2023 à 10 heures, en présence de Mme Strzalkowska, greffière d'audience, présenté son rapport et entendu les observations de Mme B, accompagnée de Mme A, intervenante sociale du dispositif d'hébergement d'urgence pour demandeurs d'asile Sud Landes de la Croix-Rouge française ; la requérante confirme les conclusions et moyens développés dans sa requête ; elle insiste sur la bonne intégration de ses enfants en France, scolarisés depuis la rentrée scolaire 2023-2024, dont le niveau de français a été validé par des tests, et qui ont tissé un réseau amical ; elle indique en outre qu'elle a fui son pays dans l'urgence et que ses moyens financiers ne lui ont pas permis de partir directement en France, pays où elle souhaitait se réfugier car elle comprend et parle la langue française, si bien qu'elle a dû entrer en Union Européenne par l'Espagne où elle n'est restée que trois jours ; elle souligne enfin que les traumatismes qu'elle a vécus dans son pays d'origine font l'objet d'une prise en charge en France qui doit se poursuivre.

Le préfet de la Gironde n'était ni présent, ni représenté à l'audience.

L'instruction a été close à l'issue de l'audience en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Une note en délibéré, présentée par Me Atger pour Mme B, a été enregistrée le 11 décembre 2023.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C B, ressortissante mauritanienne née le 30 mars 1989 à Ksar (Mauritanie), a déclaré être entrée en France, avec ses quatre enfants, le 2 août 2023, en provenance de l'Espagne. Elle a sollicité le bénéfice de l'asile auprès de la préfecture des Hauts-de-Seine, le 8 août 2023 et a été orientée en Nouvelle-Aquitaine avec ses quatre enfants. Le relevé de ses empreintes décadactylaires a permis de confirmer qu'elle était titulaire d'un passeport mauritanien, revêtu d'un visa valable du 28 juillet au 10 septembre 2023, délivré par les autorités espagnoles. Saisies, le 29 septembre 2023, sur le fondement de l'article 12.2 du règlement (UE) n° 604/2013, ces dernières ont accepté, le 16 octobre 2023, de prendre en charge Mme B et ses quatre enfants. L'intéressée demande l'annulation de la décision du 6 novembre 2023, qui lui a été notifiée le 14 novembre suivant, par laquelle le préfet de la Gironde a décidé son transfert aux autorités espagnoles, responsables de l'examen de sa demande d'asile.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ". Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressée, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, son admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ".

4. Il résulte de ces dispositions que si le préfet peut refuser l'admission au séjour d'un demandeur d'asile au motif que la responsabilité de l'examen de cette demande relève de la compétence d'un autre État membre, il n'est pas tenu de le faire et peut autoriser une telle admission au séjour en vue de permettre l'examen d'une demande d'asile présentée en France. Par ailleurs, la faculté laissée à chaque État membre, par les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

5. Aux termes du 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

6. Il ressort des pièces du dossier et des propos tenus à l'audience, qui ont paru sincères et cohérents, que Mme B et ses enfants âgés de 12 ans, 9 ans, 7 ans et 2 ans, parlent le peul, l'arabe et le français. La maîtrise de la langue française a permis aux enfants d'être scolarisés en classe de 5e, de CM1 et de CE1 pour les trois aînés, correspondant à leur âge, et en toute petite section pour le dernier. La note sociale produite à l'appui de la requête ainsi que l'attestation du président du club de karaté de leur lieu de résidence soulignent la rapidité de l'intégration des enfants dans leur environnement scolaire, amical et sportif. Il ressort également des pièces produites et des propos tenus à l'audience que Mme B a dû fuir son pays dans l'urgence, avec ses enfants, et qu'elle souffre de stress post-traumatique dont la prise en charge est facilitée par sa maîtrise de la langue française. Dans les circonstances particulières de l'espèce, compte tenu en particulier de l'intérêt supérieur des enfants mineurs de la requérante à pouvoir poursuivre, durant l'examen de la demande d'asile, leur scolarité en France, le préfet, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, n'a pas accordé une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants et a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation en ne faisant pas usage de la faculté d'instruire la demande d'asile de l'intéressée en France en application de l'article 17 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013, alors même que cet examen n'incombe pas aux autorités françaises en vertu des critères fixés par le règlement précité.

7. Par suite, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, la décision du 6 novembre 2023 doit être annulée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

8. Aux termes de l'article L. 572-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de transfert est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues au livre VII. L'autorité administrative statue à nouveau sur le cas de l'intéressé ". Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ". Le juge de l'injonction est tenu de statuer sur le fondement de l'article L. 911-1 du code de justice administrative en tenant compte de la situation de droit et de fait existant à la date de son jugement.

9. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet de la Gironde d'enregistrer la demande d'asile de Mme B en procédure normale et de lui délivrer sans délai une attestation de demande d'asile. Il y a lieu de lui ordonner d'y procéder dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu d'admettre provisoirement Mme B à l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Atger, avocat de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Atger de la somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à Mme B.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 6 novembre 2023, par lequel le préfet de la Gironde a décidé de transférer Mme B aux autorités espagnoles est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Gironde d'enregistrer la demande d'asile de Mme B en procédure normale, dans le délai de quinze jours suivant la notification du présent jugement, et de lui délivrer sans délai une attestation de demande d'asile.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Atger renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, ce dernier versera à Me Atger, avocat de Mme B, une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros lui sera versée directement.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B, au préfet de la Gironde et à Me Atger.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 décembre 2023.

La magistrate désignée,

Signé

A. BENETEAULa greffière,

Signé

A. STRZALKOWSKA

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition :

La greffière,

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