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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2400148

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2400148

mardi 23 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2400148
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantMISSONNIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 19 et 22 janvier 2024, M. A B, retenu au centre de rétention d'Hendaye, représenté par Me Missonnier, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 17 janvier 2024 du préfet de la Dordogne portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de renvoi et portant interdiction de retour de six mois ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Dordogne de délivrer à M. B un titre de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à la menace à l'ordre public ; les faits qui ont conduit à son interpellation n'ont pas encore fait l'objet d'une décision de justice définitive et il est convoqué pour une ordonnance pénale, procédure simplifiée utilisée pour les contraventions ou certains délits de faible gravité ; la simple mention au fichier de " Traitement des antécédents judiciaires " de faits pénalement répréhensibles, ne pouvait fonder la décision pour un motif d'ordre public ;

- la décision méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 6-5 de l'accord franco-algérien ; il est arrivé en France à l'âge de 13 ans et a suivi toute sa scolarité en France ; il a construit l'ensemble de sa vie sociale, en tant qu'enfant, puis en tant que jeune adulte, sur le territoire français ; l'ensemble de sa famille réside sur le territoire français ;

- pour les mêmes motifs, la décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

- la décision est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision implicite de refus de titre de séjour ; en vertu de l'alinéa 5 de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968, le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " doit lui être délivré dès lors que ses liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d'autoriser son séjour porte à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

Sur la décision portant refus de départ volontaire :

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la décision portant interdiction de retour :

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- la décision est disproportionnée au regard de l'atteinte qu'elle porte au droit au respect de la vie privée et familiale du requérant ;

- le droit au respect de la vie privée et familiale fait obstacle à une telle durée d'interdiction de retour.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 janvier 2024, le préfet de la Dordogne conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme D, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles L. 614-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme D,

- et les observations de Me Missonnier, représentant M. B en présence de ce dernier, qui conclut aux mêmes fins que dans ses écritures par les mêmes moyens qu'elle développe oralement. Elle ajoute que M. B a bien sollicité un titre de séjour en mars 2022.

- M. B indique que toute sa famille proche vit en France, qu'il cherche du travail et qu'il a obtenu une promesse d'embauche en août 2023 mais qu'il est en attente de la délivrance d'un titre de séjour.

Le préfet de la Dordogne n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant algérien né le 6 juin 2004 à Tizi Ouzou (Algérie), est entré en France en 2016 selon ses déclarations. M. B a été interpelé par les services de police de Perrigeux le 16 janvier 2024 pour des faits de " conduite sans permis en récidive, refus de se soumettre à un test de dépistage de stupéfiants et conduite sous l'emprise d'un état alcoolique ", démuni de titre de séjour et placé en retenue pour vérification de son droit au séjour. Par arrêté du 17 janvier 2024, le préfet de la Dordogne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de renvoi. Par la présente requête, M. B, retenu au centre de rétention d'Hendaye, demande au tribunal d'annuler les décisions contenues dans cet arrêté.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur l'exception d'illégalité du refus implicite de délivrer un titre de séjour :

3. Aux termes de l'article R. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le silence gardé par l'autorité administrative sur les demandes de titres de séjour vaut décision implicite de rejet ". Aux termes de l'article R. 432-2 du même code : " La décision implicite de rejet mentionnée à l'article R. 432-1 naît au terme d'un délai de quatre mois ".

4. Si M. B justifie dans le cadre de l'instance contentieuse avoir adressé un dossier de première demande de titre de séjour à la préfecture de la Dordogne en mars 2022, toutefois, en l'absence de production d'une attestation de dépôt délivré par la préfecture sur sa demande de titre de séjour, il ne ressort pas du dossier que le délai de quatre mois prévu par l'article R. 432-2 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui court à compter de la date de dépôt complet de la demande de titre de séjour, était expiré au moment de l'enregistrement de la requête. Il en résulte qu'aucune décision implicite de rejet ne peut être regardée comme née à la date du présent jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 17 janvier 2024 :

5. Aux termes de l'article 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants :/ 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; () / 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; (.) "

6. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

7. Pour faire obligation de quitter le territoire français à M. B, le préfet de la Dordogne s'est fondé sur les dispositions du 2° et du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le préfet a relevé que le compostage de son passeport atteste de son entrée dans la zone Schengen le 10 décembre 2017, étant alors âgé de 13 ans, six mois et onze jours. Il relève en outre que le requérant a été interpellé par les services de police de Périgueux le 16 janvier 2024 pour des faits de " conduite sans permis en récidive, refus de se soumettre à un test de dépistage de stupéfiants et conduite sous l'emprise d'un état alcoolique " et qu'il fait l'objet de six mentions au fichier de traitement des antécédents judiciaires pour des faits de " transport de stupéfiants, détention de stupéfiants, offre ou cession de stupéfiants, acquisition non autorisées de stupéfiants, usage de stupéfiants, violences aggravées par deux circonstances, rébellion, outrages à agent, conduite sans permis en récidive ", de telle sorte que sa présence constitue une menace pour l'ordre public justifiant qu'il lui soit fait obligation de quitter le territoire français en application des dispositions du 5° de l'article L. 611-1 précité.

8. D'une part, si M. B ne justifie pas d'une entrée sur le territoire français en 2016 comme il le déclare, il ressort des pièces du dossier qu'il est présent en France depuis l'année 2017 à minima, date à partir de laquelle il a effectué sa scolarité à Bergerac ainsi qu'en attestent le certificat d'inscription en 5ème au collège Eugene le Roy en 2017-2018, puis les certificats de scolarité produits au titre des années 2018 à 2021.

9. D'autre part, il ne ressort pas des pièces du dossier, le fichier du TAG n'étant au demeurant pas produit, et n'est pas davantage soutenu par l'administration que les six mentions au fichier de traitement des antécédents judiciaires signalées par le préfet de la Dordogne auraient donné lieu à une quelconque condamnation de l'intéressé. Par ailleurs, le juge judiciaire ne s'est pas prononcé sur les faits qui lui sont également reprochés lors de l'interpellation du 16 janvier 2024, pour lesquels il est convoqué pour une ordonnance pénale en février 2024. Ces éléments ne suffisent donc pas à caractériser la menace à l'ordre public que représenterait le requérant. Il ressort en outre des pièces du dossier que M. B a obtenu un certificat de formation générale et un diplôme d'études en langue française DELF A2 puis a signé le 9 décembre 2019, une convention relative à la période de formation en milieu professionnel et obtenu le 19 juillet 2023, une promesse d'embauche de la société Passion Tech 24. Enfin, si les parents de M. B sont dans l'attente d'une réponse de la préfecture sur leur demande d'admission exceptionnelle au séjour, il ressort également des pièces du dossier que l'ensemble de la famille proche du requérant, à savoir son jeune frère né en France en 2019, sa grande sœur, ses grands-parents, un oncle et deux cousins dont celui qui l'héberge, sont tous titulaires d'un certificat de résidence algérien de dix ans ou de nationalité française.

10. Par suite, dans les circonstances particulières de l'espèce, au vu du jeune âge auquel le requérant est entré en France, au fait qu'il a suivi toute sa scolarité en France et construit l'ensemble de sa vie sociale, en tant qu'enfant, puis en tant que jeune adulte en France, et de la présence de l'ensemble de ses proches sur le territoire français, l'arrêté attaqué est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation quant à sa situation personnelle et familiale et doit être regardé comme ayant porté une atteinte disproportionnée au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale.

11. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 17 janvier 2024 portant obligation de quitter le territoire. Par voie de conséquence, les décisions du même jour portant refus de délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour doivent également être annulées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Aux termes de l'article L.614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ".

13. Le présent jugement qui annule l'obligation faite à l'intéressé de quitter le territoire et les décisions accessoires, implique nécessairement, en application de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qu'il soit enjoint au préfet de la Dordogne de réexaminer la situation administrative de M. B et de lui délivrer sans délai, dans l'attente de ce réexamen et de la décision à intervenir, une autorisation provisoire de séjour. Ce réexamen devra intervenir dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte. En revanche, le présent jugement n'implique pas qu'une carte de séjour temporaire lui soit délivrée.

Sur les frais d'instance :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Missonnier, avocate de M. B renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à ce conseil de la somme de 800 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi susvisée du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du préfet de la Dordogne du 17 janvier 2024 est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Dordogne de réexaminer la situation de M. B dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement et de le munir, dans l'attente de ce réexamen d'une autorisation provisoire de séjour.

Article 4 : L'Etat versera à Me Missonnier, avocate de M. B, une somme de 800 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Missonnier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de la Dordogne.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Missonnier

Jugement rendu en audience publique, le 23 janvier 2024.

La magistrate désignée, La greffière

Signé Signé

F. DM. C

La République mande et ordonne au préfet de la Dordogne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

Signé

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