lundi 18 mars 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Pau |
| Section | Tribunal Administratif de Pau |
| N° Dossier | TA64-2400568 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées le 1er mars 2024, l'association Défense des milieux aquatiques demande au juge des référés :
1°) d'ordonner, à titre principal sur le fondement des articles L. 122-11 et L. 414-4 du code de l'environnement, à titre subsidiaire, sur celui de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté du préfet des Pyrénées-Atlantiques du 19 janvier 2024 fixant les périodes d'ouverture de la pêche des poissons migrateurs en eau douce pour l'année 2024, en tant qu'il concerne les saumons, truites de mer, grandes aloses et aloses feintes, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cet arrêté ;
2°) d'enjoindre à la préfète des Pyrénées-Atlantiques de procéder à la publication de l'ordonnance à venir au recueil des actes administratifs de la préfecture, dans un délai de quatre jours à compter de la notification de l'ordonnance à venir.
Elle soutient que :
- l'arrêté attaqué aurait dû être précédé d'une évaluation des incidences Natura 2000 prévue par l'article R. 414-23 du code de l'environnement et, par suite, les conditions fixées au IX de l'article L. 414-4 du code de l'environnement, sont remplies ;
- à titre subsidiaire, les conditions fixées à l'article L. 521-2 du code de justice administratives sont remplies :
* l'urgence est caractérisée par la circonstance que l'arrêté attaqué, qui n'a pas été précédé d'une évaluation environnementale est susceptible de préjudicier de manière suffisamment grave et immédiate à l'équilibre des milieux naturels et à l'environnement ; l'ensemble des données produites en défense sont contestées et il est souligné qu'à ce stade les atteintes aux objectifs de conservation du site Natura 2000 n'ont pas à être établies, une simple probabilité étant retenue par la jurisprudence communautaire ;
* en outre, des moyens sont propres à créer un doute sérieux sur la légalité de cet arrêté : le préfet a méconnu le principe de précaution en ce qui concerne le saumon et les aloses (grandes aloses et aloses feintes du bassin de l'Adour), dans un contexte où, d'une part, l'état de conservation du saumon est qualifié de préoccupant, le taux de retour de la mer vers toutes les rivières ici en cause étant en net effondrement, d'autre part, celui de la grande alose est alarmant et l'interdiction de la pêche de la lamproie marine n'est intervenue qu'en 2023, soit dix ans après son " effondrement " ; en outre, le volume des captures déclarées d'aloses en 2023 a été multiplié par 2,2 par rapport au tonnage de 2022, ce qui indique clairement que la réduction de la période de pêche, en 2023, n'empêche nullement une très forte augmentation de ces captures par des professionnels fluviaux ; la fermeture de la pêche aux engins et filets des saumons et aloses est ainsi la mesure minimale qui s'impose, le stock de géniteurs baissant de manière alarmante et aucune reproduction artificielle n'étant efficace ;
* l'arrêté méconnait également l'autorité de la chose jugée par le tribunal administratif de Bordeaux, dans son jugement n° 2200418 du 18 mars 2022 ;
* l'arrêté attaqué, enfin, n'a pas été précédé d'une évaluation des incidences Natura 2000, en méconnaissance du I de l'article L. 414-4 du code de l'environnement, et il méconnaît en outre les dispositions du V de l'article L. 414-1 du même code, en l'absence de mesures appropriées permettant d'éviter que des perturbations significatives soient portées à ces espèces
Par un mémoire en défense, enregistré le 13 mars 2024, le préfet des Pyrénées-Atlantiques conclut au rejet de la demande.
Il précise que :
- à titre principal, la requête est irrecevable dès lors que l'association ne justifie pas de sa qualité pour agir en raison de l'absence de précisions, dans ses statuts, de son périmètre d'action, lequel dès lors doit être considéré comme national, alors que l'arrêté à un objet strictement local ;
- l'arrêté en litige, en outre, est purement confirmatif du PLAGEPOMI 2022-2027 modifié en 2023, et ne comporte aucune disposition prise sur le fondement de l'article R. 436-59 du code de l'environnement, lequel concerne la pêche en mer, de sorte que l'arrêté dont la suspension est demandée n'est pas décisoire ;
- à titre subsidiaire, la condition fixée à l'article L. 122-11 du code de l'environnement n'est pas remplie dès lors que l'arrêté, qui se borne à rappeler le calendrier fixé par le PLAGEPOMI 2022-2027 actuellement en vigueur, n'entre pas davantage dans les listes visées aux II à III de l'article L. 414-4 du code de l'environnement et n'est pas susceptible d'affecter de manière significative le site Natura 2000 " L'Adour " ;
- les conditions de l'article L. 521-1 du code de justice ne sont pas davantage réunies :
* la condition d'urgence ne peut être retenue en raison de l'absence de risque de disparition du saumon atlantique, du faible nombre de pêcheurs amateurs et professionnels aux engins et filets en eau douce, du faible taux de capture tandis que cette activité n'est pas une des causes déterminantes, désormais identifiées, du déclin de certaines espèces ;
* et aucun des moyens invoqués n'est propre à créer un doute sérieux sur la légalité de l'arrêté en litige.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 28 février 2024 sous le n° 2400540 par laquelle l'association Défense des milieux aquatiques demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- la Charte de l'environnement ;
- la directive n° 92/43/CEE du Conseil du 21 mai 1992 ;
- le code de l'environnement ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Perdu, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue le 15 mars 2024 à 11h15 en présence de Mme Caloone, greffière d'audience, Mme Perdu a lu son rapport et entendu les observations :
- de M. Garcia, président de l'association Défense des milieux aquatiques qui maintient l'ensemble de ses demandes et de ses écritures, en particulier la contestation des résultats des recensements réalisés en 2022 par MIGRADOUR, souligne le constat, en pratique, d'une baisse significative des captures qui révèle la baisse des populations des espèces ici en cause, et la nécessité de disposer d'une évaluation environnementale afin de pouvoir prendre, sans attendre, les mesures permettant d'éviter un effondrement de ces espèces ; enfin, la possibilité d'indemniser les pêcheurs qui, en raison de cette interdiction, seraient privés d'une source de revenus, existe et les conséquences économiques d'une interdiction temporaire de cette pêche ne peuvent suffire à rejeter la présente demande ;
- de M. A et Mme B, représentants le préfet des Pyrénées-Atlantiques qui maintiennent les fins de non-recevoir opposées, et développent l'ensemble des éléments figurant dans leurs écritures.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Une note en délibéré présenté pour le préfet des Pyrénées-Atlantiques a été enregistrée le 14 mars 2024.
Considérant ce qui suit :
1. Par arrêté du 19 janvier 2024, le préfet des Pyrénées-Atlantiques a fixé les périodes d'ouverture de la pêche en eau douce pour les espèces migratrices pour l'année 2024. L'association Défense des milieux aquatiques demande, à titre principal sur le fondement des articles L. 122-11 et L. 414-4 du code de l'environnement, à titre subsidiaire sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de cet arrêté, en tant qu'il autorise la pêche aux engins et filets des saumons, truites de mer, grandes aloses et des aloses feintes.
Sur les conclusions présentées au titre des articles L. 122-11 et L. 414-4 du code de l'environnement :
2. Aux termes de l'article L. 122-11 du code de l'environnement : " Si une requête déposée devant la juridiction administrative contre une décision d'approbation d'un plan ou d'un programme visé à l'article L. 122-4 est fondée sur l'absence d'évaluation environnementale, le juge des référés, saisi d'une demande de suspension de la décision attaquée, y fait droit dès que cette absence est constatée. ". Aux termes de l'article L. 122-4 du même code : " I.- Pour l'application de la présente section, on entend par : 1° " Plans et programmes " : les plans, schémas, programmes et autres documents de planification élaborés ou adoptés par l'Etat, les collectivités territoriales ou leurs groupements et les établissements publics en dépendant, ainsi que leur modification, dès lors qu'ils sont prévus par des dispositions législatives ou réglementaires, y compris ceux cofinancés par l'Union européenne ; () II.- Font l'objet d'une évaluation environnementale systématique : 1° Les plans et programmes qui sont élaborés dans les domaines de l'agriculture, de la sylviculture, de la pêche, de l'énergie, de l'industrie, des transports, de la gestion des déchets, de la gestion de l'eau, des télécommunications, du tourisme ou de l'aménagement du territoire et qui définissent le cadre dans lequel les projets mentionnés à l'article L. 122-1 pourront être autorisés ; 2° Les plans et programmes pour lesquels une évaluation des incidences Natura 2000 est requise en application de l'article L. 414-4. () ".
3. Aux termes de l'article L. 414-4 du même code : " I. - Lorsqu'ils sont susceptibles d'affecter de manière significative un site Natura 2000, individuellement ou en raison de leurs effets cumulés, doivent faire l'objet d'une évaluation de leurs incidences au regard des objectifs de conservation du site, dénommée ci-après " Evaluation des incidences Natura 2000 " : 1° Les documents de planification qui, sans autoriser par eux-mêmes la réalisation d'activités, de travaux, d'aménagements, d'ouvrages ou d'installations, sont applicables à leur réalisation ; 2° Les programmes ou projets d'activités, de travaux, d'aménagements, d'ouvrages ou d'installations ; 3° Les manifestations et interventions dans le milieu naturel ou le paysage. ()/III. - Sous réserve du IV bis, les documents de planification, programmes ou projets ainsi que les manifestations ou interventions soumis à un régime administratif d'autorisation, d'approbation ou de déclaration au titre d'une législation ou d'une réglementation distincte de Natura 2000 ne font l'objet d'une évaluation des incidences Natura 2000 que s'ils figurent : 1° Soit sur une liste nationale établie par décret en Conseil d'Etat ; 2° Soit sur une liste locale, complémentaire de la liste nationale, arrêtée par l'autorité administrative compétente. / IV. - Tout document de planification, programme ou projet ainsi que toute manifestation ou intervention qui ne relève pas d'un régime administratif d'autorisation, d'approbation ou de déclaration au titre d'une législation ou d'une réglementation distincte de Natura 2000 peut être soumis à autorisation en application de la présente section et fait alors l'objet d'une évaluation des incidences Natura 2000. Sans préjudice de l'application du IV bis, une liste locale des documents de planification, programmes ou projets ainsi que des manifestations ou interventions concernés est arrêtée par l'autorité administrative compétente parmi ceux figurant sur une liste nationale de référence établie par décret en Conseil d'Etat. / IV bis. ' Tout document de planification, programme ou projet ainsi que manifestation ou intervention susceptible d'affecter de manière significative un site Natura 2000 et qui ne figure pas sur les listes mentionnées aux III et IV fait l'objet d'une évaluation des incidences Natura 2000 sur décision motivée de l'autorité administrative. ()/ IX. ' L'article L. 122-12 est applicable aux décisions visées aux I à V prises sans qu'une évaluation des incidences Natura 2000 ait été faite. ".
4. S'il ressort des pièces du dossier que, par arrêté du 23 septembre 2016, le site Natura 2000 " L'Adour " a été désigné comme zone spéciale de conservation, l'arrêté attaqué n'est pas au nombre des projets figurant sur les listes prévues aux paragraphes III et IV de l'article L. 414-4 du code de l'environnement. Par ailleurs, le IV bis de l'article L. 414-4 du code de l'environnement n'impose pas à l'autorité administrative de procéder à une telle évaluation mais lui ouvre cette possibilité, sur décision motivée, si la détermination de la période de pêche en eau douce, objet de l'arrêté en litige, est susceptible d'affecter de manière significative ce site.
5. En l'état, au vu des pièces portées à la connaissance du juge des référés, notamment des indicateurs proposés par l'Office français de la biodiversité (OFB) en septembre 2021, dont celui du risque de non atteinte de la limite de conservation plusieurs années de suite pour le saumon, cette démarche scientifique étant également reprise et déclinée par le comité de gestion des poissons migrateurs (COGEPIM) Adour-Cours d'eau côtiers, groupe technique " saumon ", notamment dans son compte-rendu produit, daté de mars 2021, en vue de la détermination du PLAGEPOMI 2022-2027, mais aussi des recensements réalisés par l'association MIGRADOUR en 2021 et 2022, de l'avis de l'OFB du 14 mars 2023 sur l'arrêté fixant les périodes d'ouverture de la pêche en eau douce pour 2023, de la liste rouge des espèces de poissons d'eau douce menacées en France, dont ceux présents dans le bassin de l'Adour, des données sur les captures de la pêche professionnelles en 2023 transmises par la préfecture des Landes à l'association requérante, en janvier 2024, et des précisions apportées à l'audience par l'ensemble des parties, il n'apparaît pas que l'arrêté en litige, fixant les périodes d'ouverture de la pêche en eau douce pour les espèces migratrices pour l'année 2024, la pêche en eau douce de la lamproie de mer ayant été interdite depuis le mois de janvier 2023, entre dans le champ de l'article L. 122-11 du code de l'environnement.
6. Dans ces conditions, la demande de suspension de l'arrêté en litige fondée sur les articles L. 122-11 et L. 414-4 du code de l'environnement doit être rejetée.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
7. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".
8. En l'état de l'instruction, aucun des moyens invoqués par l'association Défense des milieux aquatiques n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté en litige. Par suite, une des deux conditions cumulatives de l'article L. 521-1 du code de justice administrative n'étant pas réunie, les conclusions de la requête présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative doivent également être rejetées.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
9. La présente décision qui rejette la demande principale présentée par l'association requérante n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions aux fins d'injonction doivent être rejetées.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de l'association Défense des milieux aquatiques est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à l'association Défense des milieux aquatiques et au ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires de France.
Copie pour information sera transmise au préfet des Pyrénées-Atlantiques.
Fait à Pau, le 18 mars 2024.
La juge des référés,
Signé
S. PERDU
La greffière,
Signé
M. CALOONE
La République mande et ordonne au ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires de France en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme :
La greffière,
Signé
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026