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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2400633

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2400633

vendredi 11 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2400633
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationCHAMBRE 1
Avocat requérantROMAZZOTTI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 6 mars et 9 septembre 2024, M. A C, représenté par Me Romazzotti, demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 29 février 2024 par lequel le préfet de la Gironde lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de dix ans ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros en application des dispositions de articles L. 761-1 du code de justice administrative combiné à l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision de refus de titre de séjour :

- elle est insuffisamment motivée ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation de sa situation dès lors qu'il ne constitue aucune menace à l'ordre public ;

- le préfet la décision méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut de base légale en raison de l'illégalité du refus de titre de séjour ;

En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :

- elle est dépourvue de motivation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- le préfet a commis une erreur dans l'appréciation de ses liens avec ce pays ;

En ce qui concerne la décision lui faisant interdiction de retour sur le territoire français durant une période de dix ans :

- le préfet a commis une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 avril 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Crassus ;

- et les observations de Me Romazzotti, représentant M. C.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant nigérian né en 1998 est actuellement en détention au centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan. Par un arrêté du 29 février 2024, le préfet de la Gironde a refusé son admission au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français, sans délai, a fixé le pays de renvoi et a lui a interdit le retour sur le territoire français pour une période de dix ans. M. C demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ". Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressé, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, son admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision refusant l'admission au séjour :

3. En premier lieu, l'arrêté litigieux énonce les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de cette décision manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; / () 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; / () ". Aux termes de l'article L. 412-5 du même code : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire, de la carte de séjour pluriannuelle et de l'autorisation provisoire de séjour prévue aux articles L. 425-4 ou L. 425-10 ainsi qu'à la délivrance de la carte de résident et de la carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE ".

5. M. C soutient que le préfet de la Gironde a commis une erreur dans l'appréciation de son comportement que constituerait une menace à l'ordre public. Pour refuser le titre de séjour, le préfet de la Gironde s'est fondé sur la menace à l'ordre public que représenterait son comportement. Par ailleurs, l'avis de la commission du titre de séjour réunie en date du 15 novembre 2023 a émis un avis défavorable sur le motif de la menace de l'ordre public que constitue M. C. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. C, écroué au centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan, a été condamné par le tribunal de grande instance de Bordeaux le 24 novembre 2016 puis par la cour d'assises de la Gironde le 17 septembre 2019 à une peine de dix ans d'emprisonnement pour des faits de viol commis en réunion et extorsion en bande organisée commise avec arme et par le même tribunal le 6 juillet 2016 à une peine de douze mois d'emprisonnement pour des faits de vol avec destruction ou dégradation. Par ailleurs, le préfet de la Gironde expose, sans être utilement contredit, que M. C est très défavorablement connu des services de police pour des faits de de vol. Compte tenu du nombre et de la nature des infractions commises par M. C en raison desquelles il a été condamné à des peines d'emprisonnement et, ce faisant, du comportement délictuel d'habitude de l'intéressé, le préfet de la Gironde a pu, sans commettre d'erreur d'appréciation, considérer que sa présence en France représente une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour l'ordre public et qu'il se trouvait ainsi dans le cas prévu par l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile justifiant le prononcé du refus de titre de séjour et ainsi en application de l'article L. 611-1 du même code d'une mesure d'éloignement à son encontre.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. Pour l'application des dispositions et stipulations précitées, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité des liens personnels et familiaux effectifs qu'il entretient en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

8. Il ressort des pièces du dossier que M. C est célibataire sans enfant. S'il soutient que sa mère et ses sœurs vivent en France, il n'établit pas entretenir de relations avec elles et en dépit de sa très longue durée de présence sur le territoire français la preuve de liens stables et intenses en France n'est pas démontrée. Il n'allègue pas plus qu'il est dépourvu de tous liens personnels et familiaux dans son pays d'origine. Par suite, l'éloignement de M. C ne porte pas une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale. Dès lors, M. C ne peut soutenir que le préfet a méconnu les dispositions précitées de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ni qu'il aurait commis une erreur dans l'appréciation de son droit au respect à sa vie privée.

En ce qui concerne la décision faisant obligation de quitter le territoire français :

9. Le refus de titre de séjour sur le fondement de laquelle a été prise la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est entaché d'aucune illégalité. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision entreprise serait dépourvue de base légale doit être écarté.

En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :

10. Le préfet de la Gironde énonce avec suffisamment de précisions les considérations de fait et de droit sur lesquelles il fonde sa décision, en faisant état tant du rejet de la demande d'asile de M. C que de la menace à l'ordre public que constituerait son comportement et en faisant application des dispositions de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision attaquée ne peut être accueilli.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

11. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".

12. M. C ne se prévaut d'aucune menace en cas de retour au Nigéria, pays dont il a la nationalité. En outre, la seule circonstance invoquée qu'il a quitté ce pays à l'âge de six ans est sans incidence sur la légalité de la décision fixant le pays de renvoi, qui, au demeurant, prévoit la possibilité de renvoyer le requérant dans tout pays dans lequel il est légalement admissible. Par suite, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation de sa situation ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision interdisant le retour sur le territoire français durant dix ans :

13. En dernier lieu, aux termes de l'article L 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". L'article L. 612-10 du même code dispose : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / () ".

14. Compte tenu des conditions de séjour en France de l'intéressé telles que rappelées au point 5, il n'est pas établi qu'en fixant à dix ans la durée de son interdiction de retour sur le territoire français, dès lors que M. C représente une menace grave pour l'ordre public pouvant justifier une durée d'interdiction maximale de dix ans, le préfet de la Gironde aurait entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

15. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 29 février 2024 par laquelle le préfet de la Gironde lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de dix ans.

Sur les frais liés au litige :

16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'a pas dans la présente instance la qualité de partie perdante, la somme dont M. C demande le versement à son conseil sur le fondement de ces dispositions et de celles de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 3 : La présente décision sera notifiée à M. A C, au préfet de la Gironde et à Me Romazzotti.

Copie en sera adressée, pour information, au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 26 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Sellès, présidente,

M. Rivière, premier conseiller,

Mme Crassus, conseillère.

Rendue publique par mise à disposition au greffe le 11 octobre 2024.

La rapporteure,

L. CRASSUS

La présidente,

M. SELLES Le greffier,

M. B

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition :

La greffière,

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