mardi 26 mars 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Pau |
| Section | Tribunal Administratif de Pau |
| N° Dossier | TA64-2400771 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 21 mars 2024, M. B A, représenté par Me Pather, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 20 mars 2024 par lequel le préfet des Pyrénées-Atlantiques l'a obligé à quitter le territoire français, sans lui accorder de délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;
2°) d'annuler la décision du 20 mars 2024 par laquelle le préfet des Pyrénées-Atlantiques l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours 12 rue Maurice Ravel à Lescar (64230) ;
3°) d'enjoindre au préfet des Pyrénées-Atlantiques de lui délivrer une autorisation de séjour en application des dispositions de l'article L.614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans le délai d'une semaine à compter de la notification du jugement à intervenir ;
4°) d'enjoindre au préfet des Pyrénées-Atlantiques de procéder à l'effacement de son signalement dans le système d'information Schengen, et ce sans délai à compter de la notification du jugement à intervenir ;
5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1500 euros, à verser à son conseil, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :
- elle est entachée d'un défaut de motivation, ce qui méconnaît les exigences de l'article L.613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est intervenue au terme d'une procédure irrégulière qui a méconnu son droit d'être entendu ;
- elle est entachée d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article L.572-1 du même code et de sa qualité de demandeur d'asile ;
- elle méconnait le droit à un procès équitable garanti par les stipulations de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les droits de la défense ;
- elle entraine des conséquences manifestement disproportionnées sur sa situation personnelle et familiale ;
En ce qui concerne la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire :
- elle est entachée d'un défaut de motivation ;
- elle est dépourvue de base légale en conséquence de l'illégalité entachant la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle méconnait le droit à un procès équitable garanti par les stipulations de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les droits de la défense ;
- elle entraine des conséquences manifestement disproportionnées sur sa situation personnelle et familiale ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
- elle est dépourvue de base légale en conséquence de l'illégalité entachant la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire :
- elle est entachée d'un défaut de motivation ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des articles L.612-8 et L.612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnait le droit à un procès équitable garanti par les stipulations de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les droits de la défense ;
- elle entraine des conséquences manifestement disproportionnées sur sa situation personnelle ;
En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :
- elle est dépourvue de base légale en conséquence de l'illégalité entachant l'obligation de quitter le territoire français ;
- elle méconnaît les dispositions des articles R.733-1 et L.733-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 mars 2024, le préfet des Pyrénées-Atlantiques conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le règlement (UE) no 603/2013 relatif à Eurodac, la base de données de l'Union européenne pour la comparaison d'empreintes digitales des demandeurs d'asile ;
- le règlement (UE) n ° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de procédure pénale ;
- la loi n°91-647 du 10 juillet 19991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue le 25 mars 2024 à 14 heures, en présence de Mme Caloone, greffière d'audience :
- le rapport de Mme C ;
- et les observations de Me Ortego Sampedro, substituant Me Pather, représentant M. A, qui confirme les conclusions et les moyens de sa requête ; et notamment qu'il aurait dû faire l'objet d'un arrêté de transfert, dès lors qu'il a bien la qualité de demandeur d'asile puisqu'il a été identifié comme tel sur Eurodac ; qu'il n'y a donc pas eu d'examen réel et sérieux de sa situation puisque ce n'est que postérieurement à l'édiction de la mesure d'éloignement en litige que le préfet a contacté les autorités slovènes ; que s'agissant de la méconnaissance des stipulations de l'article 6 et du respect des droits de la défense, il sera dans l'impossibilité de solliciter un visa puisqu'il fait l'objet d'une interdiction de retour sur le territoire français, et donc de se présenter devant le tribunal pour répondre à sa convocation alors que pour les audience de comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité, la présence du prévenu est obligatoire ; qu'il ne peut pas davantage se présenter pour l'enquête de personnalité ; que par ailleurs la durée de l'interdiction de retour est disproportionnée, car il n'a jamais fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et il ne constitue pas un trouble à l'ordre public ; enfin il maintient également que la décision d'assignation est entachée d'illégalité dès lors qu'elle n'indique pas la plage horaire durant laquelle il peut sortir.
Le préfet des Pyrénées-Atlantiques n'étant ni présent, ni représenté.
La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant marocain né le 13 juin 1988 à Oujda (Maroc), est entré irrégulièrement en France en 2019 selon ses déclarations. Interpellé le 20 mars 2024 et placé en garde à vue pour " faux et usage de faux documents d'identité ", il n'a pas été en mesure de justifier de la régularité de son séjour. Par un arrêté du même jour, le préfet des Pyrénées-Atlantiques a édicté à son encontre une obligation de quitter le territoire français, sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Par une décision du même jour, il a été assigné à résidence par cette autorité, sur le territoire de la commune de Lescar (64230) pour une durée de quarante-cinq jours. Il demande au tribunal, par la présente requête, d'annuler l'ensemble de ces décisions.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 572-1 du même code : " () l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre Etat peut faire l'objet d'un transfert vers l'Etat responsable de cet examen ".
3. Il résulte des dispositions des articles L. 611-1 et L. 611-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, relative à l'obligation de quitter le territoire français, et des articles L. 621-1 et suivants du même code, relatives aux procédures de remise aux Etats membres de l'Union européenne ou partie à la convention d'application de l'accord de Schengen, que le champ d'application des mesures obligeant un étranger à quitter le territoire français et celui des mesures de remise d'un étranger à un autre Etat ne sont pas exclusifs l'un de l'autre et que le législateur n'a pas donné à l'une de ces procédures un caractère prioritaire par rapport à l'autre. Il s'ensuit que, lorsque l'autorité administrative envisage une mesure d'éloignement à l'encontre d'un étranger dont la situation entre dans le champ d'application des articles L. 621-2 à L. 621-7, elle peut légalement soit le remettre aux autorités compétentes de l'Etat membre de l'Union européenne ou partie à la convention d'application de l'accord de Schengen d'où il provient, sur le fondement des articles L. 621-1 et suivants, soit l'obliger à quitter le territoire français sur le fondement de l'article L. 611-1. Ces dispositions ne font pas non plus obstacle à ce que l'administration engage l'une de ces procédures alors qu'elle avait préalablement engagé l'autre.
4. Toutefois, il y a lieu de réserver le cas de l'étranger demandeur d'asile. En effet, les stipulations de l'article 31-2 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés et les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile impliquent nécessairement que l'étranger qui sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié soit autorisé à demeurer provisoirement sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande. Par suite, lorsqu'en application des dispositions du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, l'examen de la demande d'asile d'un étranger ne relève pas de la compétence des autorités françaises mais de celles d'un autre Etat, la situation du demandeur d'asile n'entre pas dans le champ d'application des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mais dans celui des dispositions de l'article L. 572-1 du même code. En vertu de ces dispositions, la mesure d'éloignement en vue de remettre l'intéressé aux autorités étrangères compétentes pour l'examen de sa demande d'asile ne peut être qu'une décision de transfert prise sur le fondement de cet article L. 572-1. En revanche, en application des dispositions de l'article 24 du règlement (UE) n° 604/2013, lorsque sa demande d'asile a été définitivement rejetée, l'étranger peut faire l'objet soit d'une décision de remise, soit d'une obligation de quitter le territoire français.
5. Il ressort des pièces du dossier, et en particulier des mentions de l'arrêté attaqué, et n'est d'ailleurs pas contesté en défense par le préfet des Pyrénées-Atlantiques, qu'une consultation du fichier Eurodac effectuée le 20 mars 2024, durant la mesure de garde à vue dont il a fait l'objet, a révélé que M. A était connu en tant que demandeur d'asile des autorités slovènes qui avaient relevé ses empreintes digitales, le 13 mai 2019. Or, il ne ressort d'aucune des pièces du dossier, ni n'est même allégué, que les autorités slovènes, s'étaient prononcées sur la demande de l'intéressé avant que le préfet des Pyrénées-Atlantiques, qui a seulement saisi ces autorités le 22 mars 2024, par mail, pour s'enquérir de l'existence de cette demande et du sort qui lui aurait été réservé, décide, par l'arrêté du 20 mars 2024 en litige, de faire obligation à celui-ci de quitter le territoire français.
6. Si, au cours de l'audition durant sa garde à vue, M. A, n'a, il est vrai, pas fait état du dépôt de cette demande d'asile auprès des autorités slovènes mais a indiqué, au contraire, n'avoir formé aucune demande d'asile auprès d'un autre Etat membre de l'Union européenne et vouloir vivre et travailler en France, cette circonstance n'était pas de nature à faire obstacle à l'application des stipulations et dispositions analysées aux points 3 et 4. Il s'ensuit que M. A est fondé à soutenir qu'en édictant à son encontre une décision portant obligation de quitter le territoire français a commis une erreur de droit.
7. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens dirigés contre cette décision, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 20 mars 2024 par laquelle le préfet des Pyrénées-Atlantiques l'a obligé à quitter le territoire français. Il y a lieu, par voie de conséquence, d'annuler les décisions du même jour par lesquelles le préfet des Pyrénées-Atlantiques a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, ainsi que la décision du même jour l'assignant à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
8. D'une part, eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique que le préfet des Pyrénées-Atlantiques procède au réexamen de la situation de M. A dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et qu'il lui délivre, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour.
9. D'autre part, l'annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français implique nécessairement l'effacement du signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen résultant de cette décision. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet des Pyrénées-Atlantiques de mettre en œuvre la procédure d'effacement de ce signalement dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent arrêt.
Sur les frais liés au litige :
10. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par M. A sur le fondement des dispositions combinées des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.
D E C I D E :
Article 1er: L'arrêté du 20 mars 2024 par lequel le préfet des Pyrénées-Atlantiques a fait obligation à M. A de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an, ainsi que la décision du même jour par laquelle il l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours sont annulés.
Article 2 : Il est enjoint au préfet des Pyrénées-Atlantiques de réexaminer la situation de M. A dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, durant ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour.
Article 3 : Il est enjoint au préfet des Pyrénées-Atlantiques de faire procéder à l'effacement du signalement de M. A aux fins de non admission dans le système d'information Schengen dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 4: Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5: Le présent jugement sera notifié à M. A et au préfet des Pyrénées-Atlantiques.
Copie en sera adressée pour information au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 mars 2024.
La présidente,
Signé
V. QUEMENER La greffière,
Signé
M. CALOONE
La République mande et ordonne au préfet des Pyrénées-Atlantiques en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme
La greffière,
Signé
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026