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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2401248

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2401248

lundi 17 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2401248
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantROMAZZOTTI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires complémentaires enregistrés les 16, 27 et 31 mai 2024, M. B D, représenté par Me Le Corno, demande au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la délibération du 16 novembre 2023 par laquelle le conseil municipal de Bourdettes a institué le droit de préemption urbain sur une partie du territoire communal, composé des parcelles cadastrées section A n°1033 et n°1035 ;

2°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la délibération du 5 décembre 2023 par laquelle le conseil municipal de Bourdettes mandate l'établissement public foncier local (EPFL) Béarn Pyrénées pour acquérir les parcelles cadastrées section A n°1033 et n°1035 ;

3°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision implicite de rejet née du silence gardé par le maire de Bourdettes sur sa demande du 29 février 2024 tendant au retrait des deux délibérations précitées ;

4°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la délibération du 8 mars 2024 par laquelle le conseil municipal de Bourdettes a décidé d'exercer le droit de préemption pour acquérir les parcelles cadastrées section A n°1033 et 1035 ;

5°) de mettre à la charge de la commune de Bourdettes la somme de 4 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est présumée remplie dès lors qu'il est l'acquéreur évincé et que le maire de Bourdettes ne justifie pas de la réalisation rapide d'un projet ; en outre, un certificat d'urbanisme informatif du 20 février 2023, valable jusqu'au 20 août 2024, le garantissait de l'absence de droit de préemption urbain ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité des actes attaquées dans la mesure où :

En ce qui concerne la délibération du 16 novembre 2023 :

- les conseillers municipaux ont été irrégulièrement convoqués en méconnaissance des articles L. 2121-10 et 11 du code général des collectivités locales ;

- les conseillers municipaux n'ont pas été suffisamment informés, en violation des dispositions de l'article L. 2121-13 du code général des collectivités territoriales, de sorte qu'ils n'ont pas délibéré en connaissance de cause le 16 novembre et le 5 décembre 2023 ; ils n'ont pas été informés de ce que l'instauration du droit de préemption nécessitait une modification préalable de la carte communale en vue, d'une part, de créer un périmètre de préemption incluant les parcelles en cause, et d'autre part, de classer celles-ci en zone constructible ;

- elle est dépourvue de base légale dès lors que la carte communale de la commune de Bourdettes ne délimite aucun périmètre dans lequel serait institué un droit de préemption ; l'alinéa 2 de l'article L. 211-1 du code de l'urbanisme a donc été méconnu ;

- le droit de préemption ne peut être exercé sur des parcelles qui ne sont pas classées en zone constructible ;

- l'opération projetée ne répond pas à un intérêt général suffisant ;

- elle est entachée d'un détournement de pouvoir ;

En ce qui concerne la décision de rejet de la demande d'abrogation des délibérations des 16 novembre et 5 décembre 2023 :

- compte-tenu de l'illégalité démontrée de la délibération du 16 novembre 2023, la commune ne pouvait légalement refuser de faire à sa demande :

En ce qui concerne la délibération du 8 mars 2024 :

- les conseillers municipaux n'ont pas été suffisamment informés, en violation des dispositions de l'article L. 2121-13 du code général des collectivités territoriales, de sorte qu'ils n'ont pas délibéré en connaissance de cause ; ils n'ont pas été informés de l'existence d'un acquéreur potentiel ni de ce que ce dernier détenait un certificat d'urbanisme lui garantissant que le droit de préemption n'était pas institué ;

- elle est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de la délibération du 16 novembre 2023 ;

- le certificat d'urbanisme délivré le 20 février 2023, en indiquant qu'aucun droit de préemption n'était institué, a cristallisé les limites administratives au droit de propriété ;

- la réalité du projet au titre duquel est exercé le droit de préemption n'est pas établie et ne répond pas à un intérêt général suffisant ;

- la délibération est entachée d'un détournement de pouvoir.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 mai 2024, l'établissement public foncier local Béarn Pyrénées, représenté par Me Cambot, conclut, à titre principal, à l'irrecevabilité de la requête, à titre subsidiaire, à son rejet et à ce que soit mis à la charge du requérant le versement de la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la requête est irrecevable ;

- en tout état de cause, les conclusions d'excès de pouvoir sont vouées au rejet dans la mesure où les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 mai 2024, la commune de Bourdettes, représentée par Me Romazzotti, conclut, à titre principal, à l'irrecevabilité de la requête, à titre subsidiaire, à son rejet au fond et à ce que soit mis à la charge du requérant la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la requête, enregistrée le 16 mai 2024, tendant à l'annulation des délibérations du 29 novembre 2023 et du 5 décembre 2023 est tardive ; les conclusions tendant à l'annulation de la décision du 11 mars 2024 sont également tardives ;

- la requête tendant à l'annulation de la délibération du 8 mars 2024 est tardive ;

- les conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative ne sont pas remplies.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 16 mai 2024, sous le n°2401246 par laquelle M. D demande l'annulation des délibérations du conseil municipal de Bourdettes des 16 novembre 2023 et 5 décembre 2023 ;

- la requête enregistrée le 14 mars 2024, sous le n°2400690 par laquelle M. D demande l'annulation de la délibération du conseil municipal de Bourdettes du 8 mars 2024 ainsi que la décision rejetant le recours gracieux formé à son encontre ;

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme A pour statuer sur les demandes de référés.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 31 mai 2024 à 11 heures :

- le rapport de Mme A ;

- les observations de Me Le Corno, représentant M. B D qui précise à l'audience que l'étendue du litige est circonscrite aux conclusions et moyens tels qu'ils sont développés dans le mémoire récapitulatif du 31 mai 2024 ;

- les observations de Me Romazzotti, représentant la commune de Bourdettes qui insiste sur l'irrecevabilité au fond de la requête enregistrée le 16 mai 2024 dirigée contre les délibérations du 29 novembre 2023 et du 5 décembre 2023 ; la commune rappelle que le courrier du 11 mars 2024 devant être considéré comme rejetant le recours gracieux formé contre cette délibération, les conclusions tendant à son annulation sont également tardives ; enfin, le requérant ne justifie pas de circonstances nouvelles justifiant qu'il saisisse à nouveau le juge des référés aux fins d'obtenir la suspension de l'exécution de la délibération du 8 mars 2024 ;

- les observations de Me Coto, représentant l'établissement public foncier local Béarn Pyrénées qui insiste sur l'irrecevabilité des conclusions tendant à la suspension de la délibération du 8 mars 2024 dès lors que M. D ne justifie pas d'une circonstance nouvelle de nature à justifier la saisine du juge des référés.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C a mis en vente l'ensemble immobilier composé des parcelles cadastrées section A n°1033 et A n°1035 à Bourdettes (Pyrénées-Atlantiques) dont elle a hérité de son frère et qui supportent les locaux d'une ancienne scierie. L'offre d'achat de M. D acceptée le 9 novembre 2023, au prix de 100 000 euros, a été suivi d'une promesse de vente conclue par acte notarié du 17 janvier 2024. Par la présente requête, M. D, demande au juge des référés de suspendre provisoirement l'exécution des délibérations du conseil municipal de Bourdettes des 16 novembre 2023 et 5 décembre 2023 ainsi que la décision implicite née du silence gardé par le maire sur le recours gracieux du 29 février 2024 formé à leur encontre. Il demande également que soit provisoirement suspendue l'exécution de la délibération du conseil municipal de Bourdettes du 8 mars 2024.

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

Sur les conclusions tendant à la suspension de l'exécution des délibérations du 23 novembre 2023 et du 5 décembre 2023 et de la décision rejetant le recours gracieux formé à leur encontre :

3. D'une part, en l'état de l'instruction, aucun des moyens soulevés, ci-dessus énoncés, n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la délibération du 23 novembre 2023 par laquelle le conseil municipal de Bourdettes a institué le droit de préemption urbain sur les parcelles cadastrées section A n°1033 et n°1035.

4. D'autre part, en l'état de l'instruction, le moyen soulevé au soutien de la demande tendant à ce que le juge des référés suspende l'exécution de la délibération du 5 décembre 2023 par laquelle le conseil municipal de Bourdettes a mandaté l'établissement public foncier local Béarn Pyrénées pour acquérir l'unité foncière composée des parcelles précitées, ne parait pas de nature à créer un doute sérieux quant à sa légalité.

5. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la recevabilité de la requête tendant à l'annulation de ces délibérations, les conclusions tendant à la suspension de leur exécution ainsi qu'à la suspension de l'exécution de la décision rejetant le recours gracieux formé à leur encontre le 29 février 2024 ne peuvent être que rejetées dès lors que l'une des deux conditions posées à l'article L. 521-1 du code de justice administrative n'est pas remplie.

Sur les conclusions tendant à la suspension de l'exécution de la délibération du 8 mars 2024 :

Quant à l'exception d'irrecevabilité de la requête au fond à raison de sa tardiveté :

6. La requête de M. D tendant à l'annulation de la délibération du conseil municipal de Bourdettes du 8 mars 2024 a été enregistrée au greffe du tribunal de céans sous le n° 2400690 le 14 mars 2024 et ne peut donc être considérée comme tardive.

Quant à la recevabilité de la présente requête en référé :

7. Si l'ordonnance par laquelle le juge des référés fait usage de ses pouvoirs de juge de l'urgence est exécutoire et, en vertu de l'autorité qui s'attache aux décisions de justice, obligatoire, elle et, compte tenu de son caractère provisoire, dépourvue de l'autorité de chose jugée. Il en résulte que la circonstance que le juge des référés a rejeté une première demande de suspension présentée sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative ne fait pas obstacle à ce que le même requérant saisisse ce juge d'une nouvelle demande ayant le même objet, notamment en soulevant des moyens ou en faisant valoir des éléments nouveaux, alors même qu'ils auraient pu lui être soumis dès sa première saisine.

8. Il résulte de l'instruction que le précédent référé par lequel M. D a demandé la suspension de l'exécution de la délibération du conseil municipal de Bourdettes du 8 mars 2024 a été rejeté par une ordonnance du 10 mai 2024. Cette circonstance ne fait pas obstacle au présent référé par lequel M. D réitère sa demande en soulevant un moyen nouveau tiré de ce que le droit de préemption a été exercé pour un projet dépourvu de réalité et d'un intérêt général insuffisant. Il s'ensuit que la commune de Bourdettes n'est pas fondée à soutenir que la présente instance est irrecevable. La fin de non-recevoir doit être écartée.

Quant au bien-fondé de la demande de suspension de l'exécution de la délibération du 8 mars 2024 :

9. En premier lieu, eu égard à l'objet d'une décision de préemption et à ses effets vis-à-vis de l'acquéreur évincé, la condition d'urgence doit en principe être constatée lorsque celui-ci en demande la suspension.

10. M. D s'est porté acquéreur de l'unité foncière mise en vente par Mme C, composée des parcelles cadastrées section A n°1033 et A n°1035, à l'égard desquelles le conseil municipal de Bourdettes a exercé le droit de préemption par la délibération en litige. Il s'ensuit qu'en sa qualité d'acquéreur évincé, il justifie de l'urgence à obtenir la suspension de l'exécution de cette délibération dans l'attente qu'il soit statué sur sa légalité.

11. Aux termes de l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme : " Les droits de préemption institués par le présent titre sont exercés en vue de la réalisation, dans l'intérêt général, des actions ou opérations répondant aux objets définis à l'article L. 300-1 () ". Aux termes de l'article L. 300-1 du même code : " Les actions ou opérations d'aménagement ont pour objets de mettre en œuvre un projet urbain, une politique locale de l'habitat, d'organiser la mutation, le maintien, l'extension ou l'accueil des activités économiques, de favoriser le développement des loisirs et du tourisme, de réaliser des équipements collectifs ou des locaux de recherche ou d'enseignement supérieur, de lutter contre l'insalubrité et l'habitat indigne ou dangereux, de permettre le recyclage foncier ou le renouvellement urbain () ".

12. Il résulte de ces dispositions que les collectivités titulaires du droit de préemption peuvent légalement exercer ce droit, d'une part, si elles justifient, à la date à laquelle elles l'exercent, de la réalité d'un projet d'action ou d'opération d'aménagement répondant aux objets mentionnés à l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme, alors même que les caractéristiques précises de ce projet n'auraient pas été définies à cette date, et, d'autre part, si elles font apparaître la nature de ce projet dans la décision de préemption. En outre, la mise en œuvre de ce droit doit, eu égard notamment aux caractéristiques du bien faisant l'objet de l'opération ou au coût prévisible de cette dernière, répondre à un intérêt général suffisant.

13. En l'état de l'instruction, le moyen tiré de ce que le droit de préemption a été exercé par la commune de Bourdettes en vue d'un projet qui ne présente pas un intérêt général suffisant est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la délibération du 8 mars 2024 en litige eu égard, à la disproportion existant entre le coût d'acquisition l'unité foncière et le modeste projet de la commune consistant à créer un bâtiment destiné à accueillir le service technique assuré par un agent à temps partiel et ne nécessitant pas, au vu des pièces jointes au dossier, d'aménager de vastes locaux.

14. Aux termes de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme : " Lorsqu'elle annule pour excès de pouvoir un acte intervenu en matière d'urbanisme ou en ordonne la suspension, la juridiction administrative se prononce sur l'ensemble des moyens de la requête qu'elle estime susceptibles de fonder l'annulation ou la suspension, en l'état du dossier ". Aucun autre moyen n'est susceptible de fonder, en l'état de l'instruction, la suspension de la décision attaquée.

15. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de la délibération du 8 mars 2024 par laquelle le conseil municipal de Bourdettes a décidé d'exercer le droit de préemption urbain en vue d'acquérir les parcelles cadastrées section A n°1033 et A n°1035 jusqu'à ce qu'il soit statué sur sa légalité.

Sur les frais liés au litige :

16. D'une part, il y a lieu de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de la commune de Bourdettes une somme de 1 000 euros à verser M. D au titre des frais qu'il a exposés et non compris dans les dépens.

17. D'autre part, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle aux conclusions présentées par la commune de Bourdettes et par l'EPFL Béarn Pyrénées, dirigées contre M. D, qui n'est pas la partie perdante à la présente instance.

ORDONNE :

Article 1er : L'exécution de la délibération du 8 mars 2024 par laquelle le conseil municipal de Bourdettes a décidé d'exercer le droit de préemption urbain en vue d'acquérir les parcelles cadastrées section A n°1033 et A n°1035 est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué sur sa légalité.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Une somme de 1000 (mille) euros est mise à la charge de la commune de Bourdettes à verser à Monsieur D sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B D, à la commune de Bourdettes et à l'EPFL Béarn Pyrénées.

Fait à Pau, le 17 juin 2024.

La juge des référés

V. REAUT

La République mande et ordonne au préfet des Pyrénées-Atlantiques en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition,

La greffière,

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