mercredi 19 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Pau |
| Section | Tribunal Administratif de Pau |
| N° Dossier | TA64-2401327 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Reconduite à la frontière |
| Avocat requérant | SP AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
I. Par une requête enregistrée le 27 mai 2024 sous le n°2401327, et un mémoire en production de pièces enregistré le 12 juin 2024, M. D A, représenté par Me Pather, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 29 avril 2024 par lequel le préfet du Gers a rejeté sa demande d'admission au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et l'a astreint à se présenter trois fois par semaine aux services de gendarmerie ;
2°) d'enjoindre au préfet du Gers de lui délivrer un titre de séjour portant la mention vie privée et familiale dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à venir et, subsidiairement, de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à venir et de le munir, dans cet intervalle, d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
En ce qui concerne la décision portant refus d'admission au séjour :
- elle est insuffisamment motivée en fait ;
- l'examen de sa situation médicale est entaché de vices de procédures, en méconnaissance des articles R. 425-12, R. 425-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 6 de l'arrêté du 27 décembre 2016 relatif aux conditions d'établissement et de transmission des certificats médicaux, rapports médicaux et avis mentionnés aux articles R. 313-22, R. 313-23 et R. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- sa situation n'a pas fait l'objet d'un examen réel et sérieux ;
- la décision attaquée méconnaît l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la décision attaquée méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences sur sa situation personnelle ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est insuffisamment motivée en fait ;
- elle est privée de base légale ;
- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences manifestement disproportionnées sur sa situation personnelle et familiale ;
En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de destination :
- elle est privée de base légale ;
- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne la décision portant astreinte à se présenter aux services de gendarmerie :
- elle est insuffisamment motivée en fait ;
- elle est privée de base légale ;
- elle méconnaît l'article L. 721-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
II. Par une requête enregistrée le 7 juin 2024 sous le n°2401442, M. D A, représenté par Me Pather, demande au tribunal :
1°) de l'admettre l'aide juridictionnelle provisoire
2°) d'annuler l'arrêté du 29 mai 2024 par lequel le préfet du Gers l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours ;
2°) d'enjoindre au préfet du Gers de lui restituer son passeport sans délai à compter de la notification du jugement à venir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée en fait ;
- elle est privée de base légale ;
- elle est entachée de détournement de pouvoir ;
- elle méconnaît l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard des conséquences manifestement disproportionnées sur sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 11 juin 2024, le préfet du Gers conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.
La clôture d'instruction est intervenue à l'issue de l'audience.
Un mémoire et un mémoire en production de pièces, présentés pour l'Office français de l'immigration et de l'intégration ont été enregistrés le 18 juin 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le président du tribunal a désigné Mme C en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme C,
- et les observations de Me Pather, représentant M. A, reprenant les mêmes moyens que la requête.
La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Une note en délibéré présentée pour M. A a été enregistrée le 13 juin 2024.
Considérant ce qui suit :
1. Les requêtes n°2401327 et 2401442 concernent la situation d'un même étranger et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour y statuer par un seul jugement.
2. M. A, de nationalité tunisienne, est entré en France le 4 avril 2011, selon ses déclarations. Il a déposé le 29 juin 2023 une demande de titre de séjour en qualité d'étranger malade. Par arrêté du 29 avril 2024, le préfet du Gers a rejeté la demande d'admission au séjour de l'intéressé, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et l'astreint à se présenter trois fois par semaine aux services de gendarmerie. Par décision du 29 mai 2024, cette même autorité a assigné M. A à résidence pour une durée de 45 jours. M. A demande l'annulation de ces arrêtés.
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
3. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".
4. Il y a lieu, dans les circonstances de la présente instance, de faire droit à la demande de M. A tendant à l'octroi de l'aide juridictionnelle provisoire.
Sur l'étendue du litige :
5. D'une part, aux termes de l'article L. 614-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions et délais prévus au présent chapitre, demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision, ainsi que l'annulation de la décision relative au séjour, de la décision relative au délai de départ volontaire et de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français qui l'accompagnent le cas échéant () ". Aux termes de l'article L. 614-8 de ce code : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français est notifiée avec une décision d'assignation à résidence prise en application de l'article L. 731-1 (), le président du tribunal administratif peut être saisi dans le délai de quarante-huit heures suivant la notification de ces mesures. ". Aux termes de l'article L. 614-9 du même code : " Le président du tribunal administratif, ou le magistrat qu'il désigne à cette fin parmi les membres de sa juridiction, ou les magistrats honoraires inscrits sur la liste mentionnée à l'article L. 222-2-1 du code de justice administrative, statue au plus tard quatre-vingt-seize heures à compter de l'expiration du délai de recours. /Dans le cas où la décision d'assignation à résidence () intervient en cours d'instance, le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné à cette fin statue dans un délai de cent quarante-quatre heures à compter de la notification de cette décision par l'autorité administrative au tribunal. ". D'autre part, aux termes de l'article R. 776-17 du code de justice administrative : " () lorsque le requérant a formé des conclusions contre la décision relative au séjour notifiée avec une obligation de quitter le territoire, il est statué sur cette décision dans les conditions prévues à la sous-section 1 ou à la sous-section 2 de la section 2, selon le fondement de l'obligation de quitter le territoire (). ".
6. En application des dispositions précitées et en raison de l'assignation à résidence prononcée à l'encontre de M. A par arrêté du préfet du Gers du 5 juin 2024, il n'appartient pas au magistrat désigné par le président du tribunal de statuer sur la légalité de la décision concernant le droit au séjour de l'intéressé. Il résulte en outre de l'arrêté attaqué, en tant qu'il porte obligation de quitter le territoire français, qu'il a été pris sur le 3°) de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, les conclusions de la requête aux fins d'annulation de l'arrêté du préfet du Gers du 29 avril 2024, en tant qu'il porte rejet de la demande de titre de séjour présentée par M. A, doivent être renvoyées devant une formation collégiale du tribunal. Il en va de même des conclusions aux fins d'injonction qui en sont l'accessoire et des conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
7. Aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. () ".
8. La partie qui justifie d'un avis d'un collège de médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'existence ou l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d'instruction utile.
9. Il ressort des pièces du dossier que la décision portant rejet de l'admission au séjour de M. A a été précédée d'un avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII). Cet avis mentionne que l'état de santé du demandeur nécessite une prise en charge médicale dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, mais qu'eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, il peut y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, et qu'au vu des éléments du dossier et à la date de l'avis, l'état de santé de l'intéressé peut lui permettre de voyager sans risque vers le pays d'origine. D'après l'ordonnance médicale du 23 avril 2024, produite par M. A, lui a été prescrite la prise de quatre médicaments, dont il est constant que deux d'entre eux, le levomepromazine et le tropatepine chlorhydrate ne sont pas disponibles en Tunisie. Le préfet se borne à alléguer, sans l'établir, que ces deux médicaments peuvent être remplacés respectivement par l'oxazepam et par le trihexyphenidyl, dont il étaye la disponibilité en Tunisie par la production d'une fiche Medcoi datant 2022. Le caractère substituable, contesté par le requérant, des médicaments concernés n'est pas démontré, en l'absence de tout élément d'information sur ce point. M. A doit donc être regardé comme ne pouvant bénéficier effectivement du traitement approprié dans le pays dont il est originaire. Dès lors, dans les circonstances de l'espèce, en l'état des pièces du dossier, le préfet a fait une inexacte application de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de la décision de refus de titre de séjour doit être accueilli.
10. Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, les décisions fixant le délai de départ volontaire, fixant le pays de destination, astreignant M. A à se présenter trois fois par semaine à la gendarmerie d'Auch, et la décision du 29 mai 2024 portant assignation à résidence.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
11. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative :
En premier lieu, les conclusions à fin d'injonction, accessoires aux conclusions tendant à l'annulation du refus de délivrance d'un titre de séjour, sont, ainsi qu'il a été dit au point 4, renvoyées à la formation collégiale du présent tribunal.
En second lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. A a remis son passeport à l'autorité administrative. Par suite, il n'y a pas lieu d'enjoindre au préfet du Gers de restituer le passeport de M. A.
D E C I D E :
Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Les conclusions aux fins d'annulation de l'arrêté du préfet du Gers du 29 avril 2024, en tant qu'il porte refus de titre de séjour, les conclusions aux fins d'injonction qui en sont l'accessoire et les conclusions de la requête de M. A présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont renvoyées devant la formation collégiale du présent tribunal.
Article 3 : L'arrêté du préfet du Gers du 29 avril 2024 en tant qu'il porte obligation de quitter le territoire français fixe le délai de départ volontaire, fixe le pays de destination, et astreint M. A à se présenter trois fois par semaine à la gendarmerie d'Auch, ainsi que la décision de cette même autorité du 29 mai 2024 portant assignation à résidence sont annulés.
Article 4 : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de la requête aux fins d'injonction de restituer le passeport de M. A.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D A et au préfet du Gers.
Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 juin 2024.
La magistrate désignée, La greffière,
V. CM. B
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme :
La greffière,
N°s 2401327 ; 240144
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026