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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2401360

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2401360

vendredi 2 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2401360
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantDAVID

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Pau, statuant en référé, a examiné la demande de suspension de la décision du 30 avril 2024 prolongeant le placement à l'isolement de M. B pour la période du 6 mai au 6 août 2024. Le juge a reconnu l'urgence, présumée en matière de prolongation d'isolement, et a estimé que le moyen tiré du défaut de motivation de la décision était propre à créer un doute sérieux sur sa légalité, en application des articles L. 211-1 du code des relations entre le public et l'administration et R. 213-25 du code pénitentiaire. La suspension de l'exécution de la décision a été ordonnée, et l'État a été condamné à verser 1 200 euros à Me David au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 29 mai 2024, M. A B, représenté par Me David, demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'ordonner son extraction afin qu'il puisse être entendu à l'audience ;

3°) de suspendre l'exécution de la décision du 30 avril 2024 par laquelle le ministre de la justice, garde des sceaux, a ordonné la prolongation de sa mise à l'isolement pour la période du 6 mai au 6 août 2024 ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 3 600 €, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ou, à titre subsidiaire, si le bénéfice de l'aide juridictionnelle ne lui était pas accordé, le versement à son profit de cette même somme au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la condition d'urgence :

- elle est satisfaite dès lors que le Conseil d'Etat reconnaît une présomption d'urgence à suspendre une décision ayant pour effet de prolonger le placement à l'isolement d'une personne détenue ;

- aucune circonstance particulière ne peut être utilement invoquée par l'administration pour renverser cette présomption d'autant qu'il fait l'objet de mesures sécuritaires supplémentaires comme des fouilles intégrales et systématiques, qu'il est menotté à chaque sortie de cellule, qu'il est transféré régulièrement par mesure d'ordre et de sécurité ;

- les mesures d'isolement ont un effet dévastateur sur son équilibre psychologique ;

- le juge de l'urgence ne saurait rejeter la requête à raison du défaut d'urgence sans méconnaitre les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation au regard des dispositions de l'article L. 211-1 du code des relations entre le public et l'administration et de l'article R. 213-25 du code pénitentiaire ;

- elle est entachée de vices de procédure substantiels ; elle n'a pas été précédée du recueil de ses observations ; l'avis du médecin n'a pas été communiqué ce qui ne permet pas de s'assurer qu'il a correctement été rendu ;

- elle est entachée d'une erreur de droit au regard des dispositions de l'article R. 213-25 du code pénitentiaire ; l'administration ne justifie pas en quoi ce placement constitue l'unique moyen d'assurer la sécurité des personnes ou de l'établissement ; les évènements justifiant cette mesure préexistaient à l'édiction de la mesure ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que l'administration ne justifie pas d'élément circonstancié et actuel justifiant de la nécessité de prolonger la mesure d'isolement ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que l'administration n'a pas recherché d'équilibre entre la conséquence de la décision sur sa situation et le maintien de l'ordre et de la sécurité ; la décision ne prend pas en considération son état de vulnérabilité ni de détresse ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme.

Par un mémoire enregistré le 10 juin 2024, le Garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la présomption d'urgence doit être renversée dès lors qu'au regard de son comportement récent et disciplinaire, la prolongation de son placement à l'isolement est nécessaire pour assurer la sécurité et l'ordre public au sein de l'établissement ; le quartier isolement lui permet de conserver ses droits de visite et de bénéficier d'un suivi médical ;

- l'auteur de la décision est compétent ;

- la décision est suffisamment motivée en droit et en fait ;

- il a signé le document mentionnant qu'il souhaitait consulter les pièces de la procédure, présenter des observations orales et être représenté par un avocat ;

- le médecin de l'unité sanitaire a indiqué que l'avis médical est favorable à la poursuite d'une mesure de placement à l'isolement ;

- la décision n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il conserve ses heures de promenades, ses droits de visite, qu'il peut participer aux activités ;

- elle ne méconnait pas les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme.

Vu :

- la requête enregistrée le 29 mai 2024 sous le n° 2401359 par laquelle M. B demande au tribunal d'annuler la décision du 30 avril 2024 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code pénitentiaire ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme C a été entendu au cours de l'audience publique tenue le 11 juin 2024 à 11 heures en présence de Mme Strzalkowska, greffière d'audience.

Les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à 11 heures 10, après l'appel de l'affaire à l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B est incarcéré au centre pénitentiaire de Lannemezan depuis le 23 octobre 2023. Par une décision du 30 avril 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice a prolongé le placement à l'isolement de l'intéressé pour la période du 6 mai 2024 au 6 août 2024. M. B demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de cette décision.

Sur les conclusions aux fins d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président " et aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence (). L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application de ces dispositions, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions tendant à ce que le juge des référés ordonne l'extraction :

3. Aux termes de l'article D. 215-27 du code pénitentiaire : " Le préfet apprécie si l'extraction des personnes détenues appelées à comparaître devant des juridictions ou des organismes d'ordre administratif est indispensable. / Dans l'affirmative, il requiert l'extraction par les services de police ou de gendarmerie selon la distinction de l'article D. 215-26. ".

4. D'une part, il résulte de ces dispositions qu'il appartient au seul préfet de statuer sur une demande d'extraction présentée par un détenu souhaitant être présent à une audience devant la juridiction administrative à laquelle il a été convoqué. D'autre part, il n'est pas contesté que le préfet des Hautes-Pyrénées, saisi en ce sens par le tribunal, n'a pas donné une suite favorable à la demande d'extraction formée au bénéfice de M. B. Par suite les conclusions présentées à ce titre par M. B, au demeurant représenté par un avocat dans le cadre de la présente instance ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

5. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

6. Au soutien de sa requête, M. B fait valoir que la décision attaquée, en ce qu'elle prolonge sa mise à l'isolement, est entachée d'une erreur d'appréciation et d'une erreur manifeste d'appréciation, et méconnait l'article R. 213-25 du code pénitentiaire et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Toutefois, compte tenu du profil pénal et pénitentiaire de l'intéressé, qui a été placé à l'isolement dans divers établissements depuis le 26 octobre 2020, soit une durée de trois ans et neuf mois, et alors qu'il est à l'origine de nombreux incidents en détention et qu'il ne résulte pas de l'instruction que la mesure d'isolement porte atteinte à son état de santé, ces moyens, ne sont pas, en l'état de l'instruction, de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée.

7. Par ailleurs, compte tenu notamment des pièces produites en défense, les moyens tirés de ce que la décision en litige serait entachée d'incompétence et d'un défaut de motivation et aurait été prise au terme d'une procédure rendue irrégulière par des vices substantiels, ne sont pas davantage de nature à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux sur sa légalité.

8. Il résulte de ce qui précède qu'à supposer même que la condition d'urgence puisse être regardée comme remplie, M. B n'est pas fondé à demander la suspension de l'exécution de la décision de prolongation de sa mise à l'isolement du 30 avril 2024.

Sur les frais liés au litige :

9. Les dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'a pas dans la présente instance la qualité de partie perdante, la somme dont M. B demande le versement à son conseil, sur le fondement de ces dispositions et de celles de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. B est rejetée.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B et au Garde des sceaux, ministre de la justice.

Copie en sera adressée au directeur du centre pénitentiaire de Lannemezan.

Fait à Pau, le 2 août 2024.

La juge des référés,

V. QUEMENER

La greffière,

A. STRZALKOWSKA

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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