vendredi 28 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Pau |
| Section | Tribunal Administratif de Pau |
| N° Dossier | TA64-2401456 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 10 juin 2024 et un mémoire enregistré le 24 juin 2024, M. B A, représenté par Me Durançon, demande au juge des référés :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 8 avril 2024, par laquelle le directeur de l'administration pénitentiaire du ministère de la justice a prolongé son placement au quartier d'isolement à compter du 12 avril 2024 pour une durée de trois mois, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;
3°) d'enjoindre au ministre de la justice, garde des sceaux, de faire procéder à la levée de la mesure d'isolement, dans un délai de 48 heures suivant la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
4°) de condamner l'État aux dépens et de mettre à sa charge au bénéfice de son avocat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
S'agissant de la condition d'urgence :
- la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative est remplie dès lors qu'elle est présumée à l'égard des décisions plaçant d'office à l'isolement une personne détenue ou prolongeant un tel placement ;
- il se trouve à l'isolement depuis le 24 juin 2019 soit près de 5 ans au moment de la décision de prolongation d'isolement attaquée ; le 9 février 2021, il a attenté à sa vie.
- malgré l'évolution positive de sa situation d'incarcération depuis son arrivée au centre pénitentiaire de Lannemezan, le prolongement de sa mise à l'isolement est de nature à influer sur sa santé psychique car il ne voit pas d'amélioration ces derniers mois.
S'agissant de l'existence de moyens propres à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision :
- la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure dès lors que la copie de la procédure n'a pas été communiquée et qu'il est impossible d'apprécier que la procédure prévue aux articles L. 213-8 et R. 213-17 du code pénitentiaire a été respectée ; il y a un doute sérieux sur la tenue d'un débat contradictoire et la prise en compte des observations qu'il a émises en l'absence de telles mentions dans la décision attaquée ;
- la seule considération de son passé pénal ne saurait justifier la prolongation d'une mesure d'isolement qui a lieu depuis près de 5 ans ;
- la décision manque d'une motivation approfondie et convaincante, dès lors qu'elle se fonde sur des évènements qui n'ont pas eu de conséquences et évoque une évolution favorable de sa situation alors qu'il a pris l'engagement auprès de la direction de tout faire pour évoluer favorablement ;
- le prolongement de la mise à l'isolement n'est pas strictement nécessaire et ne constitue pas l'unique moyen de prévenir la sécurité des personnes ou de l'établissement, condition requise par l'article R. 213-25 du code pénitentiaire.
Par un mémoire en défense, enregistré le 24 juin 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors que la décision prolongeant le placement à l'isolement du requérant a été prise en raison de circonstances particulières liées tant à son profil pénal qu'à son parcours pénitentiaire, ainsi qu'à la nécessité de préserver l'ordre public, de nature à renverser la présomption d'urgence ;
- aucun des moyens invoqués n'est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 10 juin 2024 sous le n° 2401455 par laquelle M. A demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le code pénitentiaire ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné la juge des référés pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Après avoir, au cours de l'audience publique tenue le 25 juin 2024 à 10 heures, en présence de la greffière d'audience, présenté son rapport, et en l'absence des parties qui n'étaient ni présentes, ni représentées, la juge des référés a prononcé la clôture de l'instruction après appel de l'affaire à l'audience en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, écroué depuis le 24 novembre 2000, est incarcéré au centre pénitentiaire de Lannemezan depuis le 28 juin 2023 et fait l'objet, depuis son arrivée dans cet établissement pénitentiaire d'un placement à l'isolement. Par une décision du 8 avril 2024, la direction de l'administration pénitentiaire a décidé de prolonger cette mesure d'isolement à compter du 12 avril 2024 jusqu'au 12 juillet 2024. M. A demande au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cette décision, dont il a sollicité l'annulation par une requête, enregistrée le 10 juin 2024.
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".
3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application de ces dispositions et d'admettre M. A, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
5. Aux termes de l'article L. 213-8 du code pénitentiaire : " Toute personne détenue majeure peut être placée par l'autorité administrative, pour une durée maximale de trois mois, à l'isolement par mesure de protection ou de sécurité soit à sa demande, soit d'office. Cette mesure ne peut être renouvelée pour la même durée qu'après un débat contradictoire, au cours duquel la personne intéressée, qui peut être assistée de son avocat, présente ses observations orales ou écrites. / L'isolement ne peut être prolongé au-delà d'un an qu'après avis de l'autorité judiciaire. / Le placement à l'isolement n'affecte pas l'exercice des droits prévus par les dispositions de l'article L. 6, sous réserve des aménagements qu'impose la sécurité. / Lorsqu'une personne détenue est placée à l'isolement, elle peut saisir le juge des référés en application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative ".
6. Eu égard à son objet et à ses effets sur les conditions de détention, la décision plaçant d'office à l'isolement une personne détenue, ainsi que les décisions prolongeant éventuellement un tel placement, prises sur le fondement de l'article L. 213-8 du code pénitentiaire, portent en principe une atteinte grave et immédiate à la situation de la personne détenue, de nature à créer une situation d'urgence justifiant que le juge administratif des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, puisse ordonner la suspension de leur exécution s'il estime remplie l'autre condition posée par cet article. Toutefois, si l'autorité administrative justifie de circonstances particulières faisant apparaître qu'un intérêt public s'attache à l'exécution sans délai de cette mesure, compte tenu en particulier des risques pour la sécurité de l'établissement et des personnes, y compris extérieures à celui-ci, appréciés notamment au regard des motifs d'incarcération de l'intéressé, des éléments figurant dans son dossier individuel ou de son comportement en détention, la condition d'urgence ne peut être regardée comme satisfaite.
7. Pour renverser cette présomption d'urgence, le ministre de la justice fait valoir que le placement à l'isolement de M. A constitue l'unique moyen de préserver l'ordre public au regard de son profil pénitentiaire et de son comportement imprévisible. Il ressort des pièces produites aux débats que M. A est écroué depuis le 24 novembre 2000 à la suite de ses multiples condamnations pour vol avec violence, viol, meurtre, en particulier sur un codétenu, pour six prises d'otages de personnels pénitentiaires ou médical en 2006, 2009, 2011, 2012, 2017 et 2019, différents faits de violence, destruction du bien d'autrui, et pour évasion avec menace d'une arme ou d'une substance incendiaire, explosive ou toxique. Il est libérable le 1er octobre 2060 avec une période de sureté jusqu'au 17 mars 2043. Inscrit au répertoire des détenus particulièrement surveillés (DPS) depuis le 31 mai 2007, il est à l'isolement depuis le 24 juin 2019 après avoir pris en otage deux personnels de l'administration pénitentiaire à la maison centrale de Condé-sur-Sarthe. Après avoir été transféré à sa demande pour rapprochement familial à la maison centrale de Saint-Maur le 6 octobre 2020, il a été transféré par mesure d'ordre et de sécurité à la maison centrale d'Arles en décembre 2021, puis le 7 avril 2023 au centre pénitentiaire d'Aix-Luynes, à titre provisoire, en raison d'une nouvelle suspicion d'évasion avec prise d'otage et placé à l'isolement dès son arrivée avec un protocole de sécurité renforcé. Il a ensuite été transféré au centre pénitentiaire de Lannemezan le 28 juin 2023 par mesure d'ordre où il a d'abord fait l'objet d'une gestion menottée dans le dos lors des déplacements hors du quartier d'isolement et des audiences, gestion menottée qui a été levée le 11 juillet 2023. Il ressort également des pièces du dossier, et notamment du rapport du chef d'établissement du centre pénitentiaire de Lannemezan du 3 mars 2024, que M. A présente toujours une faible résistance à la frustration, un fort potentiel d'énervement, et que son comportement est imprévisible, ce qui justifie qu'il fasse l'objet d'une surveillance très attentive par le personnel pénitentiaire et que ses contacts avec d'autres personnes détenues soient limités. M. A, dont le comportement vindicatif ressort des pièces du dossier, a par ailleurs régulièrement recours à des actes de tapages et a récemment introduit une clé usb dans sa cellule, en dépit des règles de l'établissement. Enfin, le centre pénitentiaire de Lannemezan organisé en un régime de portes ouvertes au sein des ailes des bâtiments, n'est pas compatible avec la suspension de la mesure qui nécessiterait un régime plus contraint de détention eu égard au profil du requérant. Il en résulte que, nonobstant la circonstance que le requérant n'ait fait l'objet d'aucun incident disciplinaire majeur, l'administration pénitentiaire justifie en l'espèce de circonstances particulières précises et actuelles renversant la présomption d'urgence. Le souci de préserver le bon ordre au sein de l'établissement pénitentiaire et de prévenir tout risque s'opposent également à ce que l'urgence, qui s'apprécie globalement eu égard aux intérêts en présence, soit reconnue.
8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse, qu'il y a lieu de rejeter la requête en toutes ses conclusions, y compris celles présentées au titre des frais d'instance.
O R D O N N E :
Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Copie en sera adressée au chef d'établissement du centre pénitentiaire de Lannemezan.
Fait à Pau, le 28 juin 2024.
La juge des référés,
La greffière,
La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition :
La greffière :
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