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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2401515

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2401515

mercredi 19 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2401515
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantCABINET FROMONT BRIENS PARIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 juin 2024 et un mémoire en pièces complémentaires enregistré le 18 juin 2024, la confédération française démocratique du travail (CFDT) des services de santé et des services sociaux du Pays basque, représentée par Me Etcheverry, demande au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 14 juin 2024 par lequel le préfet des Pyrénées-Atlantiques a réquisitionné des membres du personnel de la clinique Belharra désignés dans une liste annexée pour assurer la continuité des soins dans le cadre d'un mouvement de grève ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors que l'arrêté litigieux a pour conséquence de priver les personnels réquisitionnés de l'exercice de leur droit de grève ;

- le droit de grève est un droit constitutionnel et présente le caractère d'une liberté fondamentale au sens des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative ;

- en l'absence de précisions quant à la nature des prestations, au nombre de salariés réquisitionnés, à l'impossibilité de mettre en place des solutions alternatives, à la durée et aux modalités de la réquisition, l'atteinte portée au droit de grève est injustifiée, d'autant qu'elle a pour but de répondre à la continuité de l'activité et non pas à l'instauration d'un service minimum ; le préfet des Pyrénées-Atlantiques s'est d'ailleurs fondé sur la demande émanant de la clinique Belharra sans s'assurer qu'elle correspondait à un service minimum ;

- l'arrêté litigieux comporte des informations erronées, ne précise pas le nom des personnes concernées par la réquisition, ni la durée et les modalités des prestations requises ;

- enfin, édictant l'arrêté litigieux moins de 72 heures avant le début de la grève, le préfet des Pyrénées-Atlantiques a porté atteinte au droit à un recours juridictionnel et par la même, aggrave l'atteinte portée au droit de grève.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 juin 2024, le préfet des Pyrénées-Atlantiques conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors que l'ampleur de la mobilisation faisait peser un risque sur la prise en charge des patients et qu'il existait un intérêt supérieur à assurer la continuité du fonctionnement minimal de la clinique dans la mesure où était impossible de transférer la totalité des activités de la clinique Belharra vers les autres établissements de santé ;

- le recours à la réquisition apparaît nécessaire pour assurer la mise en place d'un service minimum, qu'il était impossible de recourir à des travailleurs temporaires ; le nombre des salariés concernés est proportionné au maintien d'un service réduit dans les services où les soins sont critiques ;

- par ailleurs, l'arrêté litigieux fait mention de l'identité des personnels réquisitionnés ainsi que des jours et horaires de travail exigés.

Par un mémoire en défense enregistré le 18 juin 2024, la clinique Belharra, représentée par Me Codaccioni de la Scp Fromont Briens, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge de la CFDT des services de santé et des services sociaux du Pays basque sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- après avoir constaté que 80 % du personnel se déclaraient grévistes, elle a fermé tous les services d'hospitalisations non urgentes et déprogrammé les interventions chirurgicales prévues les 18 et 19 juin 2024 ; seuls ont été maintenus les services de soins critiques et de soins palliatifs ; c'est dans ce contexte qu'elle a adressé à l'agence régionale de santé une demande de mise en place d'une réquisition de personnels afin de préserver la continuité des soins en la limitant aux besoins strictement nécessaires ; ainsi pour un effectif de 119.5 personnels normalement présents le 18 juin 2024, seuls 46 salariés ont été réquisitionnés ;

- l'arrêté en litige répond en tout point aux exigences posées par les articles L. 3131-8 du code de la santé publique notamment en ce qui procède à la réquisition des seuls personnels nécessaires pour assurer un service médical réduit au minimum.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution du 4 octobre 1958, notamment son préambule ;

- le code de la santé publique :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Réaut pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 18 juin 2024 à 14h 00 :

- le rapport de Mme Réaut ;

- les observations de Me Etcheverry, représentant la CFDT : au jour où le préfet des Pyrénées-Atlantiques se prononce, il ne procède pas au contrôle qui lui revient de l'adéquation des personnels réquisitionnés pour un service minimum ; on ne sait pas quels sont les éléments pris en compte par le préfet pour répondre à un service minimum ; le préfet s'est borné à entériner la proposition émanant de la clinique et n'a pas procédé à l'appréciation de la situation particulière de la clinique Belharra ; par ailleurs, les coordonnées de l'ensemble des personnels ont été divulguées ; le tableau chiffré produit par le préfet est bien insuffisant pour apprécier la proportionnalité de la mesure de réquisition ; il eut été préférable que le préfet soit saisi plus tôt dans la mesure où l'appel national à la grève est du 31 mai 2024 ; la situation d'atteinte au droit de grève est constituée ;

- les observations de M. A, représentant du préfet des Pyrénées-Atlantiques qui précise, éclairé par le directeur de l'agence régionale de santé, que ses services ont été informés dès le 10 juin de l'étendue du mouvement de grève ; il a agi à la suite de l'avis local d'appel à la grève et après avoir disposé des informations utiles le 14 juin pour décider de réquisitionner les personnels nécessaires au service minimum ; l'analyse a été faite de concert avec les services de l'agence régionale de santé ; les critères mis en œuvre ont été la sécurité des patients, la capacité de déport vers les établissements publics ; l'activité programmée a été reportée ; il n'a été possible d'envisager un accord eu vu de la mobilisation générale en faveur de la grève, évaluée à 80 % du personnel ; enfin, le personnel n'est pas interchangeable en fonction des spécialités ;

- Me Romazzotti, représentant la clinique Belharra, qui insiste sur le risque de grève généralisé connu localement seulement à compter du 14 juin 2024 ; les réquisitions visent les services où les soins ne peuvent être interrompus et ont été évaluées au regard de l'impossibilité des établissements publics à absorber le déport des patients et des soins et du caractère illimité du mouvement de grève annoncé.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience à 16 h.

Considérant ce qui suit :

1. Plusieurs syndicats ont déposé un préavis de grève nationale le 31 mai 2024 appelant l'ensemble des personnels de la branche de l'hospitalisation privée et médico-sociale à cesser le travail à compter du 17 juin 2024 à 20 heures. Le 13 juin 2024, la confédération française démocratique du travail (CFDT) des services de santé et des services sociaux du Pays basque et l'union nationale des syndicats autonomes (UNSA) " santé sociaux " des Pyrénées-Atlantiques ont déposé un préavis de grève pour l'ensemble des personnels de la branche d'hospitalisation privée et médico-sociale du Pays basque à compter du 17 juin 2024 à 19heures. Par arrêté du 14 juin 2024, le préfet des Pyrénées-Atlantiques a réquisitionné des membres du personnel de la clinique Belharra pour les journées des 17, 18 et 19 juin 2024. Par la présente requête, le syndicat CFDT des services de santé et des services sociaux du Pays basque demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de cet arrêté.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. "

3. D'une part, l'article L. 2215-1 du code général des collectivités territoriales dispose que : " () 4° En cas d'urgence, lorsque l'atteinte constatée ou prévisible au bon ordre, à la salubrité, à la tranquillité et à la sécurité publiques l'exige et que les moyens dont dispose le préfet ne permettent plus de poursuivre les objectifs pour lesquels il détient des pouvoirs de police, celui-ci peut, par arrêté motivé, pour toutes les communes du département ou plusieurs ou une seule d'entre elles, réquisitionner tout bien ou service, requérir toute personne nécessaire au fonctionnement de ce service ou à l'usage de ce bien et prescrire toute mesure utile jusqu'à ce que l'atteinte à l'ordre public ait pris fin ou que les conditions de son maintien soient assurées. / L'arrêté motivé fixe la nature des prestations requises, la durée de la mesure de réquisition ainsi que les modalités de son application () ". D'autre part, l'article L. 3131-8 du Code de la santé publique dispose : " Si l'afflux de patients ou de victimes ou si la situation sanitaire le justifie, sur proposition du directeur général de l'agence régionale de santé, le représentant de l'Etat dans le département peut procéder aux réquisitions nécessaires de tous biens et services, et notamment requérir le service de tout professionnel de santé, quel que soit son mode d'exercice, et de tout établissement de santé ou établissement médico-social. L'indemnisation des réquisitions est régie par le code de la défense. "

4. Le droit de grève présente le caractère d'une liberté fondamentale au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative. Dans le cadre des pouvoirs qu'il tient des dispositions énoncées au point 3, le préfet peut légalement requérir les agents en grève d'un établissement de santé, même privé, dans le but d'assurer le maintien d'un effectif suffisant pour garantir la sécurité des patients et la continuité des soins. Toutefois, il ne peut prendre que les mesures imposées par l'urgence et proportionnées aux nécessités de l'ordre public, au nombre desquelles figurent les impératifs de santé publique.

5. En premier lieu, l'arrêté en litige portant réquisition nominative de 64 membres du personnel de la clinique Belharra a directement pour effet de faire obstacle à l'exercice du droit de grève en contraignant les intéressés à reprendre leur activité professionnelle les 17, 18 et 19 juin 2024 et crée, de ce fait, une situation d'urgence au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

6. En second lieu, il résulte de l'instruction, que les services de la préfecture des Pyrénées-Atlantiques ont interrogé l'agence régionale de santé postérieurement à l'arrêté de réquisition afin de connaître les éléments circonstanciés relatifs aux conditions dans lesquelles l'activité minimale de la clinique Belharra pouvait être assurée et que le préfet s'est borné à entériner la proposition du directeur de l'agence régionale de santé en méconnaissance des conditions d'exercice de sa compétence telle qu'elle est prévue par les dispositions énoncées au point 3.

7.Toutefois, il résulte également de l'instruction, d'une part, que l'agence régionale de santé a eu connaissance le 10 juin 2024 de l'ampleur attendue du mouvement de grève des personnels des établissements privés de santé, nationalement annoncé le 31 mai 2024 et relayé par un préavis de grève local déposé le jeudi 13 juin 2024, pour une cessation du travail illimitée à compter du lundi 17 juin 2024. D'autre part, que dans ce laps de temps, alors que le taux de participation à la grève des personnels des établissements privés de santé était estimé à environ 80 % et qu'aucun accord amiable ne semblait pouvoir prospérer, le directeur de la clinique, après avoir décidé de reporter les interventions programmées les 18 et 19 juin 2024, de réduire l'activité aux soins ambulatoires et de ne pas accueillir de nouveaux patients en dehors des urgences, a transmis à l'agence régionale de santé un état des besoins en personnel pour assurer le fonctionnement minimum du service des urgences, des services d'oncologie, de soins critiques et palliatifs ainsi que de celui de la maternité, en fonction du nombre de patients présents, dont le transfert aux autres établissements de soins régionaux, notamment le centre hospitalier de la Côte basque, n'a pas été possible. Enfin, contrairement à ce qui est soutenu, les personnels de la clinique Belharra réquisitionnés sont nominativement désignés pour assurer leur travail selon des horaires individualisés couvrant la période comprise du lundi 17 juin 2024 à 19 h 15 au mercredi 19 juin 2024 à 20h. Ces personnels relèvent des seuls services précités dont le maintien est indispensable pour assurer la continuité des soins avec un effectif réduit par rapport à l'effectif normal desdits services.

8. Il résulte de ce qui précède que la décision de réquisitionner les personnels nécessaires au seul maintien, en service réduit, des activités de la clinique Belharra ne pouvant être ni reportées ni transmises à un autre établissement de soins n'est pas entachée d'une illégalité manifeste qui porte une atteinte grave à la liberté fondamentale que constitue le droit de grève. Il s'ensuit que les conclusions tendant à la suspension de l'exécution de l'arrêté du 14 juin 2024 du préfet des Pyrénées-Atlantiques sont rejetées.

Sur les conclusions présentées au titre des frais liés au procès :

9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, les frais exposés et non compris dans les dépens par le syndicat CFDT des services de santé et des services sociaux du Pays basque. Par ailleurs, dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de satisfaire la demande présentée au même titre par la clinique Belharra.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête du syndicat CFDT des services de santé et des services sociaux du Pays basque est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la clinique Belharra sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée au syndicat CFDT des services de santé et des services sociaux du Pays basque, au préfet des Pyrénées-Atlantiques et à la clinique Belharra.

Fait à Pau, le 19 juin 2024

La juge des référés,

V. RÉAUT

La République mande et ordonne au préfet des Pyrénées-Atlantiques en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2401515

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