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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2401542

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2401542

lundi 24 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2401542
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantMALFRAY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires en production de pièces, enregistrés le 18 juin 2024, le 19 juin 2024 et le 20 juin 2024, M. D E C, retenu au centre de rétention administrative d'Hendaye, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 17 juin 2024 par lequel le préfet de la Vienne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être renvoyé en cas d'exécution d'office et a prononcé à son encontre une mesure d'interdiction de circuler sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'erreur de droit dès lors qu'il satisfait aux conditions pour séjourner en France prévues par l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 juin 2024, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. A pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles L. 614-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 21 juin 2024 à 9 h 30 :

- le rapport de M. A,

- les observations de Me Malfray, avocat désigné d'office, représentant M. C, présent, qui demande de prononcer l'admission provisoire de M. C à l'aide juridictionnelle, conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et soutient en outre que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

o elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des articles L. 233-1 et L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

o elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

o elle est privée de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

o elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

o elle est privée de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de circuler sur le territoire français :

o elle est privée de base légale ;

- et les observations de M. C.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D E C, de nationalité roumaine, né le 18 septembre 2001 à Oradea (Roumanie), est entré sur le territoire français pour la première fois en 2003 et pour la dernière fois au mois d'octobre 2023, selon ses déclarations. Par un arrêté du 17 juin 2024, le préfet de la Vienne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être renvoyé en cas d'exécution d'office et a prononcé à son encontre une mesure d'interdiction de circuler sur le territoire français pour une durée de deux ans. M. C demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; / () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

4. La décision attaquée vise les dispositions des 1° et 2° de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, se fonde, d'une part, sur ce que M. C n'établit pas exercer une activité professionnelle régulière en France et ne démontre pas davantage disposer de ressources suffisantes pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, et, d'autre part, sur ce que le requérant a été interpellé, le 15 juin 2024, et placé en garde à vue pour des faits de violence sans incapacité et menace réitérée de crime contre les personnes, commises par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité, et que son comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public et de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société. Par suite, la décision attaquée satisfait à l'exigence de motivation en droit et en fait prescrite par les dispositions précitées des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : / 1° Ils ne justifient plus d'aucun droit au séjour tel que prévu par les articles L. 232-1, L. 233-1, L. 233-2 ou L. 233-3 ; / 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ; / () ". Aux termes de l'article L. 233-1 du même code : " Les citoyens de l'Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s'ils satisfont à l'une des conditions suivantes : / 1° Ils exercent une activité professionnelle en France ; / 2° Ils disposent pour eux et pour leurs membres de famille de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale, ainsi que d'une assurance maladie ; / () ".

6. Si M. C a été interpellé, le 15 juin 2024, et placé en garde à vue pour être entendu sur les faits mentionnés au point 4, le préfet de la Vienne n'apporte aucune précision sur les faits reprochés à l'intéressé, ni, au demeurant, sur l'éventuel engagement de poursuites par le ministère public à la suite de cette garde à vue. Ainsi, le comportement de M. C ne peut être regardé comme constituant, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société. Dans ces conditions, le second motif de la décision attaquée rappelé au point 4 est entaché d'une inexacte application des dispositions du 2° de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En revanche, s'il ressort des pièces du dossier que M. C a exercé une activité professionnelle durant quelques jours en mars 2022, avril 2022, avril 2023 et mai 2023, a bénéficié, sur la période du 5 décembre 2023 au 4 juin 2024, d'un accompagnement par la mission locale Nord-Isère située à Bourgoin-Jallieu dans le cadre d'un engagement jeune, et fait également l'objet, à la date de la décision attaquée, d'un accompagnement par la mission locale d'insertion du Poitou située à Poitiers, le requérant n'établit ni l'exercice d'une activité professionnelle ni disposer de ressources suffisantes. Dans ces conditions, M. C ne bénéficie pas du droit au séjour pour une durée supérieure à trois mois prévu par l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, en prenant la décision attaquée sur le premier motif rappelé au point 4, lequel permettait à lui seul de prendre cette décision, le préfet de la Vienne n'a pas commis d'erreur de droit et n'a fait une inexacte application des dispositions du 1° de l'article L. 251-1 du même code.

7. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

8. Si M. C a déclaré être en situation de concubinage, il ne produit aucune pièce de nature à établir l'existence d'une communauté de vie. S'il soutient également être le père d'une enfant âgée de 18 mois, née à Poitiers le 29 septembre 2022, il n'établit pas le lien de parenté par la seule production d'un certificat de naissance délivré par les autorités roumaines, le 4 octobre 2023, procédant à la transcription de l'acte de naissance établi en France, et, au demeurant, n'établit pas davantage contribuer à l'entretien et à l'éducation de cette enfant. En outre, si M. C soutient être entré en France pour la première fois en 2003 à l'âge de deux ans, il a également déclaré, lors de son audition par les services de police le 16 juin 2024, être retourné dans son pays d'origine presque chaque année " en vacances dans la famille " et être entré en France pour la dernière fois au mois d'octobre 2023. Il ne conteste ainsi pas sérieusement l'existence d'attaches dans son pays d'origine. Par ailleurs, les seules circonstances que M. C a été inscrit au sein d'établissements scolaires en France durant l'année scolaire 2010-2011, ainsi qu'entre 2013 et 2017, et qu'il a exercé une activité professionnelle durant quelques jours en 2022 et 2023, ne sont pas à elles seules de nature à établir une insertion notable dans la société française. Par suite, compte tenu des circonstances de l'espèce, et en dépit de l'absence de précisions apportées par le préfet sur les faits reprochés à l'intéressé, la décision attaquée n'a pas porté au droit de M. C au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise et n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

9. Aux termes de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les étrangers dont la situation est régie par le présent livre disposent, pour satisfaire à l'obligation qui leur a été faite de quitter le territoire français, d'un délai de départ volontaire d'un mois à compter de la notification de la décision. / L'autorité administrative ne peut réduire le délai prévu au premier alinéa qu'en cas d'urgence et ne peut l'allonger qu'à titre exceptionnel. ".

10. La notion d'urgence prévue par les dispositions de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être interprétée à la lumière des objectifs de la directive 2004/38/CE du 29 avril 2004. Aussi, il résulte de la combinaison de ces dispositions que l'urgence à éloigner sans délai de départ volontaire un citoyen de l'Union européenne ou un membre de sa famille doit être appréciée par l'autorité préfectorale, au regard du but poursuivi par l'éloignement de l'intéressé et des éléments qui caractérisent sa situation personnelle, sous l'entier contrôle du juge de l'excès de pouvoir.

11. La seule circonstance que M. C a été interpellé, le 15 juin 2024, et placé en garde à vue pour être entendu sur les faits mentionnés au point 4, en l'absence de toute précision sur les faits reprochés à l'intéressé, n'est pas de nature à établir que la condition d'urgence pour lui refuser un délai de départ volontaire était remplie. Par suite, en prenant la décision attaquée, le préfet de la Vienne a fait une inexacte application de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

12. Ainsi qu'il a été dit précédemment, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas entachée d'illégalité. Par suite, la décision attaquée n'a pas été prise sur le fondement d'une décision portant obligation de quitter le territoire français illégale. Le moyen tiré d'une telle exception d'illégalité ne peut, dès lors, qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de circuler sur le territoire français :

13. Aux termes de l'article L. 251-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut, par décision motivée, assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français édictée sur le fondement des 2° ou 3° de l'article L. 251-1 d'une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée maximale de trois ans. ".

14. Ainsi qu'il a été dit au point 6, la décision portant obligation de quitter le territoire français ne pouvait être légalement fondée sur le 2° de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, la décision attaquée est privée de base légale.

15. Il résulte de tout ce qui précède que l'arrêté du préfet de la Vienne du 17 juin 2024 doit être annulé en tant seulement qu'il refuse l'octroi d'un délai de départ volontaire et qu'il interdit de circuler sur le territoire français pour une durée de deux ans.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du préfet de la Vienne du 17 juin 2024 est annulé en tant qu'il refuse l'octroi d'un délai de départ volontaire et qu'il interdit de circuler sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. D E C et au préfet de la Vienne.

Lu en audience publique le 21 juin 2024

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 juin 2024.

Le magistrat désigné,

F. ALa greffière,

M. B

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition,

La greffière,

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