jeudi 18 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Pau |
| Section | Tribunal Administratif de Pau |
| N° Dossier | TA64-2401670 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 28 juin 2024, et des pièces produites le 1er juillet 2024, Mme F D et M. E B, demandent au juge des référés de suspendre, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) d'ordonner la suspension de la décision du 31 mai 2024 par laquelle la commission de recours de l'académie de Bordeaux a rejeté le recours administratif préalable obligatoire, ensemble la décision de refus d'autorisation d'instruction en famille du 15 avril 2024 ;
2°) à titre principal, d'enjoindre au recteur de l'académie de Bordeaux de leur délivrer l'autorisation d'instruire en famille leur enfant A B sur le fondement de lu 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation ;
3°) d'enjoindre, à titre subsidiaire, au recteur de l'académie de Bordeaux de reconsidérer la situation de leur fils, en tirant les conséquences de l'ordonnance à venir.
Ils soutiennent que :
Sur la condition d'urgence :
-la condition d'urgence est remplie, dès lors que la rentrée scolaire est proche ; en cas d'autorisation accordée en cours d'année scolaire, il sera bouleversé par le changement de pédagogie ; les écoles publiques ne proposent pas de pédagogie telle que celle employée au sein de la famille et les frais d'inscription dans une école privée sont trop onéreux ;
- aucun intérêt public ne vient s'opposer à leur demande et seul l'intérêt supérieur de l'enfant est à prendre en compte.
Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
- elle est entachée d'une erreur de droit au regard de l'article L. 131-5 du code de l'éducation ; le législateur a entendu conférer ab initio à chaque enfant une situation particulière, elle-même qualifiée de plus restrictive que l'exigence de situation propre ; les convictions pédagogiques des parents peuvent motiver un projet éducatif, seules les convictions pédagogiques sont suffisantes ;
- la décision attaquée s'oppose aux libertés fondamentales des parents de choisir le mode d'instruction et l'éducation de leur enfant ; la liberté de choisir les modalités d'instruction d'un enfant est considéré comme le corollaire du principe de la liberté d'enseignement ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention des droits de l'enfant et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 16 juillet 2024, la rectrice de l'académie de Bordeaux conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête n° 2401668 enregistrée le 28 juin 2024 par laquelle les requérants demandent l'annulation de la décision du 31 mai 2024, ensemble la décision de refus d'autorisation d'instruction en famille du 15 avril 2024 ;
Vu :
- la convention internationale des droits de l'enfant ;
- la décision n° 2021-823 DC du 13 août 2021 ;
- le code de l'éducation ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme G, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue le 17 juillet 2024, à 11h00, en présence de Mme Caloone, greffière d'audience :
- le rapport de Mme G ;
- les observations de Mme D, qui conclut aux mêmes fins que la requête et par les mêmes moyens. Elle ajoute que l'urgence est caractérisée par le fait de devoir trouver un emploi afin de pouvoir financer une école privée si leur enfant ne peut recevoir l'instruction en famille ; leur fils ne souffre d'aucune pathologie mais est très anxieux dès qu'il se trouve éloigné de sa mère et petit frère et souffre d'une hypersensibilité ; la scolarisation en école constituerait une rupture dans la pédagogie ; le projet éducatif doit correspondre à une situation propre à l'enfant au sens du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation ; l'administration n'a ainsi pas à apprécier la situation en présence d'un projet éducatif propre à l'enfant ; les motifs de la décision contestée sur recours administratif préalable est en contradiction avec leur projet éducatif ;
- et les observations de M. C, dûment mandaté, pour l'académie de Bordeaux qui rappelle que l'instruction en famille est une modalité dérogatoire de la mise en œuvre du droit à l'instruction ; la condition d'urgence par la proximité de la date de la rentrée n'est pas remplie dès lors que la décision attaquée est du 15 avril 2024 et que la décision sur le recours administratif préalable a été prise le 31 mai 2024 ; dans les écoles notamment en milieu rural, il est proposé des pédagogies différenciée avec des accompagnements et une adaptabilité propre aux besoins de l'enfants et une flexibilité d'aménagement sur les temps de siestes par exemple; l'anxiété est ressentie par l'ensemble des enfants lors de leur première scolarisation ; l'Etat ne peut être tenu de responsable pour le choix tourné vers une scolarisation en école privée de leur enfant.
La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience à 11 heures 55 minutes.
Considérant ce qui suit :
1. Mme D et M. B ont sollicité, auprès de la direction des services départementaux de l'éducation nationales (DASEN) des Pyrénées-Atlantiques, une autorisation d'instruction en famille de leur fils A, âgé de 3 ans. Par une décision du 15 avril 2024, le DASEN des Pyrénées-Atlantiques a rejeté la demande au motif que les éléments constitutifs de la demande d'autorisation d'instruction dans la famille n'établissent pas l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif. Ils ont formé, le 17 avril 2024, un recours administratif préalable obligatoire devant la commission académique correspondante. Par décision du 31 mai 2024, la rectrice d'académie a rejeté le recours. Mme D et M. B demandent au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cette décision de rejet.
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () " et aux termes de l'article L. 522-1 dudit code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique. () ".
Sur la demande de suspension :
3. Aux termes de l'article L. 131-5 du code de l'éducation : " Les personnes responsables d'un enfant soumis à l'obligation scolaire définie à l'article L. 131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d'enseignement public ou privé ou bien, à condition d'y avoir été autorisées par l'autorité de l'Etat compétente en matière d'éducation, lui donner l'instruction en famille. /() /L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants, sans que puissent être invoquées d'autres raisons que l'intérêt supérieur de l'enfant : () ; 4° L'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant à assurer l'instruction en famille dans le respect de l'intérêt supérieur de l'enfant. Dans ce cas, la demande d'autorisation comporte une présentation écrite du projet éducatif, l'engagement d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ainsi que les pièces justifiant de la capacité à assurer l'instruction en famille. ". Suivant l'article R. 131-11-5 du même code : Lorsque la demande d'autorisation est motivée par l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, elle comprend : 1° Une présentation écrite du projet éducatif comportant les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de l'enfant, à savoir notamment : a) Une description de la démarche et des méthodes pédagogiques mises en œuvre pour permettre à l'enfant d'acquérir les connaissances et les compétences dans chaque domaine de formation du socle commun de connaissances, de compétences et de culture ;b) Les ressources et supports éducatifs utilisés ; c) L'organisation du temps de l'enfant (rythme et durée des activités) ; d) Le cas échéant, l'identité de tout organisme d'enseignement à distance participant aux apprentissages de l'enfant et une description de la teneur de sa contribution ; 2° Toutes pièces utiles justifiant de la disponibilité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant ; 3° Une copie du diplôme du baccalauréat ou de son équivalent de la personne chargée d'instruire l'enfant. Le directeur académique des services de l'éducation nationale peut autoriser une personne pourvue d'un titre ou diplôme étranger à assurer l'instruction dans la famille, si ce titre ou diplôme étranger est comparable à un diplôme de niveau 4 du cadre national des certifications professionnelles ; 4° Une déclaration sur l'honneur de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant d'assurer cette instruction majoritairement en langue française. ".
4. D'une part, ces dispositions, telles qu'elles ont été interprétées par la décision n° 2021-823 DC du Conseil constitutionnel du 13 août 2021, impliquent que l'autorité administrative, saisie d'une demande d'instruction en famille, contrôle que cette demande expose de manière étayée la situation propre à l'enfant qui en fait l'objet, motivant, dans son intérêt, un tel projet éducatif.
5. D'autre part, pour la mise en œuvre de ces dispositions, dont il résulte que les enfants soumis à l'obligation scolaire sont, en principe, instruits dans un établissement d'enseignement public ou privé, il appartient à l'autorité administrative, lorsqu'elle est saisie d'une demande tendant à ce que l'instruction d'un enfant dans la famille soit, à titre dérogatoire, autorisée, de rechercher, au vu de la situation de cet enfant, quels sont les avantages et les inconvénients pour lui de son instruction, d'une part dans un établissement d'enseignement, d'autre part, dans la famille selon les modalités exposées par la demande et, à l'issue de cet examen, de retenir la forme d'instruction la plus conforme à son intérêt.
6. En l'état de l'instruction, aucun des moyens invoqués par les requérants dans leur mémoire ou leurs observations, et tels qu'exposés dans les visas, tirés de l'erreur de droit au regard de l'article L. 131-5 du code de l'éducation, de l'irrégularité de la décision de la commission académique, et de l'erreur manifeste d'appréciation, n'est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision de rejet de leur recours préalable obligatoire. Par suite, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la condition d'urgence, les conclusions aux fins de suspension de l'exécution de cette décision doivent être rejetées.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
7. Eu égard au sens de la présente ordonnance, les conclusions à fin d'injonction de la requête ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
8. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par les requérants au titre des frais exposés par eux et non compris dans les dépens
ORDONNE :
Article 1er : La requête présentée par Mme D et M. B est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme F D et M. E B, ainsi qu'au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.
Copie sera transmise pour information à la rectrice de l'académie de Bordeaux.
Fait à Pau, le 18 juillet 2024.
La juge des référés, La greffière,
L. G M. CALOONE
La République mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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