mercredi 24 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Pau |
| Section | Tribunal Administratif de Pau |
| N° Dossier | TA64-2401748 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 9 juillet 2024, M. A, représenté par Me Bazin, demande au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté du 13 juin 2024 par lequel le préfet des Pyrénées-Atlantiques a décidé de l'expulser du territoire français, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;
2°) d'enjoindre au préfet des Pyrénées-Atlantiques de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
-l'urgence à statuer est présumée en présence d'une décision prononçant l'expulsion d'un étranger du territoire français alors, au surplus, qu'il vit en France depuis l'âge de 9 ans, où il a construit sa vie et qu'il ne connait ni la langue, ni les coutumes de l'Algérie où il n'a aucune attache ;
-il existe de nombreux doutes sérieux quant à la légalité de l'arrêté litigieux dès lors que :
-il a été pris par une autorité incompétente ;
-il est insuffisamment motivé ;
-l'arrêté est entaché d'erreur de fait quant à la date de son entrée en France et quant à l'omission à tenir compte du suivi dont il est l'objet par les services pénitentiaires d'insertion et de probation et par le juge d'application des peines ;
-il est entaché d'erreur de droit dès lors que l'actualité et la gravité de la menace à l'ordre public ne sont pas démontrées ;
-il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation au regard des articles L. 631-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'appréciation de sa situation n'a pas fait l'objet d'un examen circonstancié ;
-il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'il ne tient pas compte de son insertion sociale, professionnelle et familiale ;
-il ne fixe aucun pays de destination de sorte qu'il est inapplicable.
Par un mémoire en défense, enregistré le 17 juillet 2024, le préfet des Pyrénées-Atlantiques conclut au rejet de la requête.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 9 juillet 2024 sous le numéro 2401746 par laquelle M. A demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme C pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue le 17 juillet 2024 à 11h en présence de Mme Caloone, greffière d'audience, Mme C a lu son rapport et entendu :
- les observations de Me Bazin représentant M. A, qui confirme ses écritures en insistant sur l'ancienneté du séjour en France de M. A, arrivé avant l'âge de 13 ans et ignorant la langue et la culture de son pays d'origine, sur l'absence de gravité de la menace à l'ordre public que son comportement présenterait dans la mesure où il n'a commis que des atteintes aux biens et non aux personnes et sur l'absence d'actualité de cette menace dès lors qu'il bénéficie d'un aménagement de peine sous la forme d'une détention à domicile sous surveillance électronique avec une autorisation de sortie restreinte à 3 heures par jour ;
- les observations de M. A qui précise n'avoir aucun lien avec son pays d'origine et avec les éventuels membres de sa famille qui y résideraient encore, évoquant douloureusement ses souvenirs d'enfance et les actes de violence dont il aurait été victime avant son arrivée en France.
Le préfet des Pyrénées-Atlantiques n'étant ni présent, ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, de nationalité algérienne, née le 1er janvier 1981, est entré en France en 1990. A sa majorité, il a été mis en possession d'une carte de résident d'une durée de 10 ans, renouvelée jusqu'au 23 octobre 2020. Par un arrêté du 13 juin 2024, le préfet des Pyrénées-Atlantiques a décidé de son expulsion du territoire français. Par la présente requête, M. A demande au juge des référés, saisi en application des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de cet arrêté dont il a sollicité l'annulation par une requête, enregistrée le 9 juillet 2024.
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
En ce qui concerne l'urgence :
2. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. ".
3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Eu égard à son objet et à ses effets, une décision prononçant l'expulsion d'un étranger du territoire français, porte, en principe, et sauf à ce que l'administration fasse valoir des circonstances particulières, par elle-même atteinte de manière grave et immédiate à la situation de la personne qu'elle vise et crée, dès lors, une situation d'urgence justifiant que soit, le cas échéant, prononcée la suspension de l'exécution de cette décision.
4. Pour renverser cette présomption d'urgence le préfet des Pyrénées-Atlantiques fait valoir que le requérant a fait l'objet d'une trentaine de condamnations pénales, notamment à deux reprises pour des infractions dont la peine encourue est de 10 ans d'emprisonnement, établissant ainsi le bien-fondé de sa décision, que la requête tendant à l'annulation de la décision du 14 juin 2024 par laquelle il a assigné à résidence le requérant a été rejetée en rappelant ses deux condamnations récentes, que l'intéressé s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français à compter de l'expiration du récépissé de sa demande de renouvellement de carte de séjour le 26 avril 2021 jusqu'à sa dernière demande de renouvellement de carte de séjour le 8 décembre 2023, qu'il est célibataire, sans enfant à charge, et qu'il ne démontre pas avoir fait de la France le centre de ses intérêts affectifs et matériels. Toutefois, ce faisant, l'administration ne justifie pas de circonstances particulières actuelles de nature à renverser la présomption d'urgence.
5. En vertu de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'autorité administrative peut décider d'expulser un étranger lorsque sa présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public. Cependant, cette autorité doit prendre en compte, d'une part, les conditions propres aux étrangers mentionnés, notamment, au 3° de l'article L. 631-2 du même code, lorsque l'étranger réside régulièrement en France depuis plus de dix ans. Toutefois, même dans ce cas, il peut faire l'objet d'une décision d'expulsion en application de l'article L. 631-1 du même code lorsqu'il a déjà fait l'objet d'une condamnation définitive pour des crimes ou des délits punis de trois ans ou plus d'emprisonnement. D'autre part, cette autorité doit prendre en compte le cas des étrangers mentionnés, notamment, aux 1° et 2° de l'article L. 631-3 de ce code, lorsque l'étranger justifie résider habituellement en France depuis qu'il a atteint au plus l'âge de treize ans ou réside régulièrement en France depuis plus de vingt ans. Toutefois, même dans ce cas, il peut faire l'objet d'une décision d'expulsion en application de l'article L. 631-1 du même code lorsqu'il a déjà fait l'objet d'une condamnation définitive pour des crimes ou délits punis de cinq ans ou plus d'emprisonnement ou de trois ans en réitération de crimes ou délits punis de la même peine.
6. Les infractions pénales commises par un étranger ne sauraient, à elles seules, justifier légalement une mesure d'expulsion et ne dispensent pas l'autorité compétente d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence de l'intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace grave pour l'ordre public.
7. Il résulte de l'instruction, notamment des termes de l'arrêté attaqué, que pour décider de son expulsion, le préfet a précisé que si l'intéressé pourrait relever des 1° et 2° de L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il est entré en France avant l'âge de treize ans, il a entendu se fonder sur la dérogation prévue au 9ème alinéa de cet article, autorisant l'expulsion d'un étranger sur le fondement de l'article L. 631-1 du même code lorsque ce dernier a déjà fait l'objet d'une condamnation définitive pour des crimes ou délits punis de cinq ans ou plus d'emprisonnement.
8. Il n'est en effet pas sérieusement contesté que M. A est entré en France avant l'âge de 13 ans quand bien même il ne justifie pas y résider habituellement depuis cet âge. Par ailleurs, il résulte de l'instruction que M. A a fait l'objet de nombreuses condamnations pénales prononcées entre 2000 et 2023 lesquelles, selon le bulletin n°2 de son casier judiciaire, punissent des faits de conduite sans permis et/ou sans assurance à onze reprises, d'atteintes aux biens à huit reprises, tels des vols, recel de biens provenant de vol ou d'escroquerie et dégradations, des infractions à la législation des stupéfiants à cinq reprises, des outrages à personnes dépositaire de l'autorité publique à deux reprises et un seul acte de violence ayant entraîné une incapacité totale de travail supérieure à huit jours commis en 2006. En particulier, la plus lourde des peines infligées à M. A est d'une année d'emprisonnement, prononcée à deux reprises en 2009 et le 6 avril 2023, pour des faits de transport, détention, offre, cession, acquisition ou emploi illicites de stupéfiants, faits passibles, en vertu des dispositions de l'article 222-37 du code pénal, d'une peine de dix ans d'emprisonnement, de sorte que l'intéressé, à supposer même qu'il appartienne à l'une des catégories d'étrangers protégées mentionnées aux 3° de l'article L. 631-2 et aux 1° et 2° de l'article L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, rappelées au point 5, entrait dans le champ d'application de la dérogation prévue au 9ème alinéa de l'article L. 631-3 de ce code autorisant le préfet, en application de l'article R. 632-1 du même code, à prononcer son expulsion sur le fondement de l'article L. 631-1 du même code.
9. Il résulte de l'instruction que si le nombre de condamnations est certes important, pour une grande majorité, ces condamnations sont anciennes et le quantum des peines prononcées à l'encontre de M. A s'élève pour la plupart à trois, quatre ou six mois d'emprisonnement, les deux dernières peines d'emprisonnement infligées à M. A ont été assorties d'un aménagement dès leur prononcé en 2023, puisqu'il est en détention à domicile sous surveillance électronique et a indiqué à l'audience être autorisé à sortir quelques heures par jour. La commission d'expulsion des étrangers du département des Pyrénées-Atlantiques a d'ailleurs relevé ces circonstances pour émettre un avis défavorable à l'expulsion le 31 mai 2024. Ainsi, en se bornant à produire le bulletin n° 2 du casier judiciaire, la seule répétition des infractions, alors que leur gravité n'est pas croissante et qu'elles ne traduisent pas un comportement violent dans la durée, ne suffit pas, dans les circonstances de l'espèce, à caractériser la gravité de la menace pour l'ordre public que présenterait le comportement du requérant. Par suite, en l'état de l'instruction, le moyen tiré de ce que le préfet aurait fait une application erronée de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en n'établissant pas la gravité de la menace pour l'ordre public que constituerait la présence en France de M. A est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté en litige.
10. Il résulte de ce qui précède que les deux conditions de l'article L.521-1 du code de justice administrative sont réunies. Il s'ensuit qu'en l'espèce, l'exécution de l'arrêté du 13 juin 2024 par lequel le préfet des Pyrénées-Atlantiques a prononcé l'expulsion du territoire français de M. A, doit être suspendue.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
11. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. () ".
12. La suspension de l'arrêté n'implique pas nécessairement que soit enjoint au préfet des Pyrénées-Atlantiques de réexaminer la situation de M. A dans l'attente qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision. Par suite, les conclusions à cette fin doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
13. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. "
14. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'État une somme de 1000 euros au titre des frais exposés par le requérant et non compris dans les dépens.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de l'arrêté du 13 juin 2024 par lequel le préfet des Pyrénées-Atlantiques a prononcé l'expulsion du territoire français de M. A est suspendue.
Article 2 : L'Etat versera à M. A, la somme de 1000 (mille) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Les conclusions de la requête de M. A sont rejetées pour le surplus.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Copie pour information sera adressée au préfet des Pyrénées-Atlantiques.
Fait à Pau, le 24 juillet 2024.
La juge des référés, La greffière,
M. C M. CALOONE
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition,
La greffière :
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026