lundi 22 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Pau |
| Section | Tribunal Administratif de Pau |
| N° Dossier | TA64-2401770 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 10 juillet 2024, M. A, représenté par la SCP Themis Avocats et Associés, demande au juge des référés :
1°) de lui accorder à titre provisoire le bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 27 juin 2024 par laquelle le directeur interrégional des services pénitentiaires de Bordeaux a ordonné la prolongation de son placement à l'isolement, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;
3°) d'enjoindre au directeur interrégional des services pénitentiaires de Bordeaux d'ordonner la levée de son isolément dans un délai de 15 jours suivant la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
S'agissant de la condition d'urgence :
- la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative est présumée s'agissant des décisions plaçant d'office à l'isolement une personne détenue ou prolongeant un tel placement et l'administration pénitentiaire ne fait valoir aucune circonstance particulière permettant de renverser cette présomption ;
S'agissant de l'existence de moyens propres à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision :
-la décision en litige a été prise par une autorité incompétente ;
-elle est entachée d'un vice de procédure dès lors que la copie de son dossier ne lui a pas été communiquée préalablement et ne lui a pas permis de présenter des observations orales dans le cadre d'un débat contradictoire, en méconnaissance de ses droits de la défense garantis par les articles L. 122-1 et L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration et l'article R. 213-21 du code pénitentiaire ;
-la décision est entachée d'inexactitude matérielle des faits et d'erreur d'appréciation au regard de l'article R. 213-22 du code pénitentiaire dès lors que les motifs retenus ne caractérisent pas un risque pour la sécurité des personnes et de l'établissement et que son comportement depuis son transfert au centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan est correct.
Par un mémoire en défense, enregistré le 18 juillet 2024, le Garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
-la décision en litige a été prise compte tenu de circonstances particulières liées au profil du requérant et à la nécessité de préserver l'ordre public, qui s'opposent à ce que l'urgence soit constatée ; eu égard à son profil pénal et pénitentiaire, à la nature des faits qui lui sont reprochés révélant sa volonté et sa capacité de se soustraire à l'autorité judiciaire et à la surveillance dont il fait l'objet et qu'il poursuit, en détention, ses activités de trafics, il est nécessaire que M. A fasse l'objet d'une surveillance très attentive par le personnel pénitentiaire et que ses contacts avec d'autres personnes soient limités pour éviter tout risque d'une nouvelle évasion ;
-aucun des moyens soulevés n'est de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée dès lors que :
* son auteur bénéficiait d'une délégation de signature ;
* la procédure a été menée conformément aux exigences de l'article R. 213-21 du code pénitentiaire, le requérant a été informé le 17 juin 2024 de la mesure envisagée et il a été mis à même de consulter les pièces de son dossier le 19 juin 2024 et de présenter ses observations orales lors d'un débat contradictoire ;
* le but de cette mesure de police est de prévenir les atteintes à l'ordre public, elle est justifiée en l'espèce par la personnalité du détenu qui, le 4 septembre 2023, s'est évadé du centre de détention d'Eysses au sein duquel il était incarcéré depuis le 19 juillet 2022 et qui n'a été repris qu'en décembre 2023 et par le fait que, selon des écoutes téléphoniques récentes, il poursuit, en détention, ses activités opaques et/ou illicites en lien avec un réseau extérieur ; l'isolement de M. A n'est pas total puisqu'il bénéficie de deux heures de promenade par jour, soit une heure par demi-journée, de la possibilité de faire du sport et de l'intégralité de ses droits de visite au quartier isolement, y compris dans le cadre d'unités de vie familiale, lui permettant de voir sa fille ; la décision n'est donc entachée en l'espèce ni d'inexactitude matérielle ni d'erreur manifeste d'appréciation
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 10 juillet 2024 sous le numéro 2401767 par laquelle M. A demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code pénitentiaire ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné la juge des référés pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Après avoir, au cours de l'audience publique tenue le 19 juillet 2024 à 11h en présence de la greffière d'audience, présenté son rapport, et en l'absence des parties qui n'étaient ni présentes, ni représentées, la juge des référés a prononcé la clôture de l'instruction après appel de l'affaire à l'audience en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. M. A écroué depuis le 11 janvier 2020, est incarcéré au centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan depuis le 28 décembre 2023. Il a fait l'objet, lors de son arrivée le 28 décembre 2023, d'un placement provisoire à l'isolement en urgence, prolongé pour une durée de trois mois par une décision du 20 mars 2024, puis de nouveau prolongé pour une durée de trois mois, par une décision du 27 juin 2024 du directeur interrégional des services pénitentiaires de Bordeaux. M. A demande au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cette dernière décision, dont il a sollicité l'annulation par une requête, enregistrée le 10 juillet 2024.
Sur la demande d'admission provisoire d'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 visée ci-dessus, relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, en raison de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, d'admettre M. A, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
3. L'article L. 521-1 du code de justice administrative dispose : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ". Et l'article L. 522-1 dudit code dispose : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () ". Enfin le premier alinéa de l'article R. 522-1 du même code dispose : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire ".
4. Il résulte de ces dispositions que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.
5. Eu égard à son objet et à ses effets sur les conditions de détention, la décision plaçant d'office à l'isolement une personne détenue ainsi que les décisions prolongeant éventuellement un tel placement, sauf à ce que l'administration pénitentiaire fasse valoir des circonstances particulières, porte une atteinte grave et immédiate à la situation de la personne détenue, de nature à créer une situation d'urgence.
6. Pour renverser cette présomption d'urgence, le ministre de la justice, fait valoir que le placement à l'isolement de M. A constitue l'unique moyen de préserver l'ordre public au regard de son profil pénitentiaire et de son comportement, révélant qu'il est susceptible de bénéficier de soutiens logistiques extérieurs dans le cadre d'une évasion. Il ressort des pièces produites aux débats que M. A a principalement été condamné à une peine de sept ans d'emprisonnement délictuel par un arrêt du 8 juin 2020 de la cour d'appel de Montpellier pour des faits de mise en circulation de véhicule à moteur ou remorque muni de plaque ou d'inscription inexacte et recel de bien provenant d'un vol, de vol aggravé par ruse, effraction ou escalade dans un local d'habitation ou un lieu d'entrepôt, le tout en récidive. En outre, M. A a été condamné à huit mois d'emprisonnement délictuel par un jugement du tribunal correctionnel d'Agen en date du 18 décembre 2023 pour des faits d'évasion en date du 4 septembre 2023 du centre de détention d'Eysses-Villeneuve-sur-Lot au sein duquel il était incarcéré depuis le 19 juillet 2022 et qu'il a bénéficié pour ce faire de l'aide de tiers qui ont découpé le grillage par lequel il s'est enfui avec un co-détenu, qui les ont récupéré en voiture stationnée sur le parking du personnel de l'établissement. M. A ne sera retrouvé et arrêté par les forces de l'ordre que le 18 décembre 2023. Il ressort également des pièces du dossier que M. A a régulièrement démontré sa capacité à se procurer des objets interdits en détention, et plus particulièrement des téléphones portables lui servant pour communiquer avec l'extérieur, faits pour lesquels il a été sanctionné par la commission de discipline des différents établissements qu'il a fréquentés. Si depuis son placement à l'isolement, M. A observe un comportement correct à l'égard des personnels pénitentiaires, il continue toutefois à communiquer, sans autorisation, avec des interlocuteurs extérieurs via la téléphonie légale, dont les conversations écoutées ont révélé qu'il cherchait à poursuivre des activités opaques et/ou illicites en lien avec un réseau extérieur. Selon le ministre ces éléments, qui ne sont pas utilement contestés par le requérant, témoignent de sa volonté et de sa capacité de se soustraire à l'autorité judiciaire et au contrôle de l'administration pénitentiaire, ce qui justifie qu'il fasse toujours l'objet d'une surveillance très attentive par le personnel pénitentiaire et que ses contacts avec d'autres personnes détenues soient limités pour éviter tout risque d'une nouvelle évasion. Il en résulte que l'administration pénitentiaire justifie en l'espèce de circonstances particulières précises et actuelles renversant la présomption d'urgence. Le souci de préserver le bon ordre au sein de l'établissement pénitentiaire et de prévenir tout risque d'évasion s'opposent également à ce que l'urgence, qui s'apprécie globalement eu égard aux intérêts en présence, soit reconnue.
7. Il résulte de ce qui précède qu'en l'état de l'instruction, la condition d'urgence n'est pas satisfaite. Dès lors, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée, l'une des deux conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative cité au point 3 n'étant pas remplie, il y a lieu, de rejeter les conclusions de M. A aux fins de suspension de l'exécution de la décision en litige et par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction.
Sur les frais du litige :
8. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, partie perdante, la somme réclamée au titre des frais du procès par M. A.
O R D O N N E :
Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête présentée par M. A est rejeté.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A et au Garde des Sceaux, ministre de la justice.
Copie en sera adressée pour information au directeur interrégional des services pénitentiaires de Bordeaux.
Fait à Pau, le 22 juillet 2024.
Le juge des référés,La greffière,
La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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