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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2401823

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2401823

vendredi 19 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2401823
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 juillet 2024, Mme A B, représenté par Me Pather demande au juge des référés :

1°) de lui accorder à titre provisoire le bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Gironde, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

-de la placer en procédure d'asile normale dans un délai de 48 heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

-de lui délivrer une convocation aux fins de délivrance de l'attestation de demandeur d'asile et du dossier à transmettre à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, dans un délai de 48 heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

-l'urgence est caractérisée dès lors que la responsabilité de l'Espagne pour examiner sa demande d'asile a cessé, les délais prévus par le règlement Dublin étant expirés, et sa demande d'asile n'a toujours pas été examinée par un Etat ; elle a été renvoyée en Espagne le 10 juillet 2024 sans base légale dès lors qu'à cette date, aucun arrêté de transfert ne lui a été notifié en méconnaissance de l'article 26 du règlement n° 604/2013 ;

-les autorités espagnoles ayant refusé de se charger de sa demande d'asile lorsqu'elle est arrivée le 10 juillet 2024, révélant un dysfonctionnement sérieux, et les délais prévus au chapitre VI du règlement Dublin étant expirés, l'examen de sa demande d'asile relève à présent de la responsabilité de la France, qui peut toujours décider d'examiner une telle demande en vertu des articles 3 et 17 du règlement 604/2013 et de l'article L. 742-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

-le droit de solliciter l'asile constitue une liberté fondamentale ;

-le refus qui lui est opposé par le préfet de la Gironde d'enregistrer sa demande porte à ce droit une atteinte grave et manifestement illégale ;

La requête a été communiquée au préfet de la Gironde qui n'a pas produit d'observations.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement UE n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme C pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue vendredi 19 juillet 2024 à 14h30 en présence de Mme Strzalkowska, greffière d'audience, Mme C a lu son rapport et entendu :

-les observations de Me Marcel, représentant Mme B, présente, qui confirme ses écritures et relate le récit que lui a fait la requérante de son arrivée à Madrid, laquelle le renouvelle dans les mêmes termes : une fois sa remise par les autorités françaises aux autorités espagnoles intervenue, ces dernières lui ont dit qu'elle pouvait repartir en France, ce qu'elle fit.

Le préfet de la Gironde n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcé à l'issue de l'audience à 14h52.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante sénégalaise née le 6 juin 1997 à Missirah est entrée en France, selon ses déclarations fin novembre 2023. Elle a déposé une demande d'asile enregistrée le 18 décembre 2023. Estimant que sa demande relevait de la compétence des autorités espagnoles, un laissé passer a été émis par le préfet de la Gironde le 3 juin 2024 et Mme B a pris un vol pour Madrid le 10 juillet 2024. A son arrivée, les autorités espagnoles l'ont laissée, livrée à elle-même, l'invitant à repartir, ce qu'elle fit dès le lendemain, entrant à nouveau irrégulièrement en France. Par la présente requête, elle demande au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'ordonner au préfet de la Gironde d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer en conséquence une attestation de demande d'asile et le dossier à adresser à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Il résulte de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique que : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, en raison de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, d'admettre Mme B, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. "

4. Le droit constitutionnel d'asile, qui a le caractère d'une liberté fondamentale, a pour corollaire le droit de solliciter le statut de réfugié, qui s'exerce dans les conditions définies par les articles L. 521-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Aux termes, d'une part, de l'article L. 521-1 de ce code : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente, qui enregistre sa demande et procède, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, à la détermination de l'État responsable en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, ou en application d'engagements identiques à ceux prévus par le même règlement, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'État.". Aux termes de l'article L. 521-4 du même code : " L'enregistrement a lieu au plus tard trois jours ouvrés après la présentation de la demande d'asile à l'autorité administrative compétente, sans condition préalable de domiciliation. ". Aux termes de son l'article L. 521-7 : " Lorsque l'enregistrement de sa demande d'asile a été effectué, l'étranger se voit remettre une attestation de demande d'asile (). ". Enfin aux termes de l'article L. 571-1 de ce code : " Lorsque l'autorité administrative estime que l'examen de la demande d'asile relève de la compétence d'un autre Etat qu'elle entend requérir, en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, il est procédé à l'enregistrement de la demande selon les modalités prévues au chapitre I du titre II ".

5. Aux termes, d'autre part, de l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " L'Etat membre auprès duquel une demande de protection internationale a été introduite et qui estime qu'un autre État membre est responsable de l'examen de cette demande peut, dans les plus brefs délais et, en tout état de cause, dans un délai de trois mois à compter de la date de l'introduction de la demande au sens de l'article 20, paragraphe 2, requérir cet autre État membre aux fins de prise en charge du demandeur. / Nonobstant le premier alinéa, en cas de résultat positif Eurodac avec des données enregistrées en vertu de l'article 14 du règlement (UE) n° 603/2013, la requête est envoyée dans un délai de deux mois à compter de la réception de ce résultat positif en vertu de l'article 15, paragraphe 2, dudit règlement. / Si la requête aux fins de prise en charge d'un demandeur n'est pas formulée dans les délais fixés par le premier et le deuxième alinéa, la responsabilité de l'examen de la demande de protection internationale incombe à l'État membre auprès duquel la demande a été introduite. ". L'article 23 du même règlement dispose que : " 1. Lorsqu'un Etat membre auprès duquel une personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), a introduit une nouvelle demande de protection internationale estime qu'un autre Etat membre est responsable conformément à l'article 20, paragraphe 5, et à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), il peut requérir cet autre Etat membre aux fins de reprise en charge de cette personne. / 2. Une requête aux fins de reprise en charge est formulée aussi rapidement que possible et, en tout état de cause, dans un délai de deux mois à compter de la réception du résultat positif Eurodac (" hit "), en vertu de l'article 9 paragraphe 5, du règlement (UE) n° 603/2013. ". Aux termes de l'article 26 du même règlement : " 1. Lorsque l'État membre requis accepte la prise en charge ou la reprise en charge d'un demandeur ou d'une autre personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point c) ou d), l'État membre requérant notifie à la personne concernée la décision de le transférer vers l'État membre responsable et, le cas échéant, la décision de ne pas examiner sa demande de protection internationale ". Enfin, l'article 29 du même règlement prévoit que : " 1. Le transfert du demandeur () de l'État membre requérant vers l'État membre responsable s'effectue conformément au droit national de l'État membre requérant, après concertation entre les États membres concernés, dès qu'il est matériellement possible et, au plus tard, dans un délai de six mois à compter de l'acceptation par un autre État membre de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée ou de la décision définitive sur le recours ou la révision lorsque l'effet suspensif est accordé conformément à l'article 27, paragraphe 3. ().

6. Il résulte de l'instruction et notamment de l'audience à laquelle le préfet de la Gironde n'était ni présent ni représenté et dans le cadre de laquelle il n'a pas produit de mémoire en défense, qu'un laisser-passer a été émis le 6 juin 2024 par le préfet de la Gironde et il n'est pas contesté que le 10 juillet 2024, Mme B a été remise aux autorités espagnoles, lesquelles l'ont invitée à repartir immédiatement. Dans ces conditions, il n'apparaît pas que ces autorités aient été saisies d'une demande de reprise en charge de l'intéressée, qu'elles l'aient acceptée et que le préfet de la Gironde ait édicté un arrêté de transfert vers ces autorités, selon la procédure et dans les délais prévus aux articles précités du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013. Si la requérante n'est pas en mesure d'établir qu'elle s'est présentée au guichet unique de la préfecture de la Gironde et qu'un refus d'enregistrer sa demande lui aurait été opposé, il n'en demeure pas moins, que sa remise aux autorités espagnoles le 10 juillet 2024 ne saurait être regardée comme ayant mis un terme à la procédure de demande d'asile qu'elle avait déposée en France en décembre 2023. Ainsi, dans la mesure où il est constant qu'aucun Etat n'a statué sur sa demande de protection et que Mme B est de retour en France, la France doit être regardée comme étant responsable de l'examen la demande d'asile de Mme B.

7. Il s'ensuit que Mme B est fondée à soutenir que, dans ces conditions, l'absence d'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit de solliciter l'asile. Elle justifie par ailleurs en l'espèce en raison de la gravité de l'atteinte ainsi portée à cette liberté fondamentale, d'une situation d'urgence au sens et pour l'application des dispositions de l'article L.521-2 du code de justice administrative. Il y a lieu, en conséquence d'enjoindre au préfet de la Gironde d'enregistrer la demande d'asile de Mme B en procédure normale et de lui délivrer l'attestation de demandeur d'asile et le dossier afférents, dans un délai de sept jours suivant la notification de la présente ordonnance.

Sur les frais liés au litige :

8. Mme B a été admise provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État une somme de 800 euros au bénéfice de son conseil sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Gironde d'enregistrer selon la procédure normale la demande d'asile de Mme B et de lui délivrer l'attestation et le dossier afférents dans un délai de sept jours suivant la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'État versera à Me Pather, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle, une somme de 800 (huit-cents) euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A B, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Pather.

Copie en sera adressée pour information au préfet de la région Nouvelle-Aquitaine, préfet de la Gironde.

Fait à Pau, le 19 juillet 2024.

La juge des référés,

M. CLa greffière,

A. STRZALKOWSKA

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

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