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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2402367

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2402367

lundi 14 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2402367
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationURGENCES ETRANGERS
Avocat requérantDUCOIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure devant le tribunal administratif de Bordeaux :

Par une ordonnance du 13 septembre 2024, le tribunal administratif de Bordeaux a transmis au tribunal administratif de Pau la requête de M. C A, représenté par Me Ducoin, enregistrée le 4 septembre 2024, sous le n° 2405535.

Procédure devant le tribunal administratif de Pau :

Par cette requête, M. A, représenté par Me Ducoin, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 9 août 2024 par lequel le préfet de la Gironde a décidé de son transfert aux autorités espagnoles pour l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Gironde de l'admettre au séjour au titre de l'asile et lui délivrer un livret OFPRA dans un délai de 24 heures suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard, et de lui délivrer une attestation de demande d'asile pendant la durée de l'examen de sa demande ;

4°) à défaut, d'enjoindre au préfet de la Gironde de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et lui délivrer, pour la durée de cet examen, une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros HT à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- la décision est entachée d'une insuffisance de motivation en ce qu'elle ne permet pas de contester utilement la mise en œuvre des critères de détermination de l'Etat responsable ;

- il n'est pas démontré qu'il a été procédé à un examen complet de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 et de l'article L. 141-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il n'est pas établi que l'entretien a été réalisé par un agent qualifié ;

- le droit à l'information prévu par l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 a été méconnu ;

- le préfet de la Gironde a commis une erreur manifeste d'appréciation en ne faisant pas usage de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement n° 604/2013.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 septembre 2024, le préfet de la Gironde conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- seul le tribunal administratif de Pau est compétent en application de l'article R. 312-8 du code de justice administrative ;

- les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- le règlement (UE) n° 11/8/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 modifiant le règlement (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme B pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue le 2 octobre 2024, en présence de Mme Caloone, greffière d'audience :

- le rapport de Mme B,

- et les observations de Me Ducoin, représentant M. A, qui confirme ses écritures, en insistant, d'une part, sur la violation de l'article 5 du règlement, en faisant valoir que le compte-rendu produit en défense ne mentionne pas la qualification de l'agent de la préfecture et qu'il convient de transposer une décision récente rendue par le tribunal administratif de Nantes le 2 février 2023 sous le n° 2300831 ; d'autre part, sur la violation de l'article 4 du règlement en faisant valoir que rien au dossier ne permet de s'assurer que M. A a eu un entretien suffisant à lui expliquer l'ensemble de ses droits et de ses garanties et le déroulé de la procédure d'asile, et qu'il y a lieu de s'appuyer sur la décision de la cour administrative d'appel de Nantes du 8 juin 2018 sous le numéro 17NT01781.

Le préfet de la Gironde n'était pas représenté à l'audience.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant sénégalais né le 19 juillet 1987 à Thiara (Sénégal), a déposé une demande d'asile le 28 décembre 2022. La consultation du fichier " Eurodac " a révélé que ses empreintes avaient été préalablement enregistrées par les autorités espagnoles le 29 novembre 2023 à l'occasion d'un contrôle de police au passage à la frontière. Les autorités espagnoles ont été saisies le 22 février 2024 d'une demande de reprise en charge et destinataires, le 23 mai 2024, d'un constat d'accord implicite en date du 23 avril 2024. Par un arrêté en date du 9 août 2024, le préfet de la Gironde a décidé le transfert de M. A aux autorités espagnoles responsables de sa demande d'asile. Par la présente requête, M. A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. A, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente qui enregistre sa demande et procède, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, à la détermination de l'Etat responsable en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, ou en application d'engagements identiques à ceux prévus par le même règlement. ".

5. Aux termes de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve du troisième alinéa de l'article L. 571-1, l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre Etat peut faire l'objet d'un transfert vers l'Etat responsable de cet examen. / Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative. () ".

6. En premier lieu, l'arrêté attaqué vise les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que les dispositions du règlement (UE) n° 604/2013. Il vise en particulier les dispositions de l'article 13.1 de ce règlement, sur lesquelles il est fondé, et mentionne que l'Etat membre responsable de la demande d'asile doit être celui sur lequel le demandeur a franchi pour la première fois la frontière entre l'état membre et le pays tiers, et que les autorités espagnoles ont déjà relevé les empreintes de M. A dans le délai de douze mois prévu conformément à cet article. Le préfet relève, par ailleurs, qu'il n'y avait pas lieu de mettre en œuvre les clauses dérogatoires prévues par les articles 17.1 ou 17.2 du règlement (UE) n° 604/2013. Par suite, cet arrêté, qui n'avait pas à mentionner l'ensemble des éléments caractérisant la situation personnelle de M. A, comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est suffisamment motivé. Par ailleurs, il ne s'évince, ni de cette motivation, ni d'aucune autre pièce du dossier, que le préfet de la Gironde n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. A. De sorte que le moyen tiré du défaut d'examen complet de sa situation doit être également écarté.

7. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. A s'est vu remettre contre signature, le 8 janvier 2024, les brochures intitulées " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' " (brochure A) et " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' " (brochure B), conformes à l'annexe X du règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014, qui a modifié sur ce point l'article 16 bis du règlement (CE) n° 1560/2003. Les informations contenues dans ces documents, dont les pages de garde ont été signées par l'intéressé, sont rédigées en langue française, comprise et lue par l'intéressé. Par suite, M. A n'est pas fondé à soutenir que la procédure serait irrégulière en raison de la méconnaissance des dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013.

8. En troisième lieu, la conduite de l'entretien par une personne qualifiée en vertu du droit national constitue, pour le demandeur d'asile, une garantie. Il ressort des pièces du dossier que M. A a bénéficié d'un entretien le 8 janvier 2024, mené par un agent de la préfecture des Yvelines, sans avoir recours à un interprète dès lors qu'il a déclaré comprendre le français. La circonstance que ce compte rendu, qui a été signé par l'agent ayant mené l'entretien, ne comporte pas l'indication de son identité et de sa qualité ne suffit pas à établir qu'il n'a pas été régulièrement effectué par une personne qualifiée en vertu du droit national et qui disposerait des connaissances, de la qualification et de la formation requises, rappelées par l'article 4 paragraphe 3 de la directive 2013/32 du 26 juin 2013 relative à des procédures communes pour l'octroi et le retrait de la protection internationale. D'ailleurs, aucune disposition ni aucun principe n'impose la mention, sur le compte-rendu de l'entretien individuel prévu à l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013, de l'identité et de la qualité de l'agent qui a conduit cet entretien. Dès lors, et contrairement à ce que soutient le requérant, cet entretien satisfait aux exigences posées par les dispositions précitées de l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013.

9. En quatrième lieu, en application de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable. / 2. () / Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. () ". Aux termes de l'article 17 du même règlement : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit ".

10. L'Espagne étant membre de l'Union européenne et partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, il doit alors être présumé que le traitement réservé aux demandeurs d'asile dans cet État membre est conforme aux exigences de la convention de Genève ainsi qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et à la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Cette présomption n'est toutefois pas irréfragable lorsqu'il y a lieu de craindre qu'il existe des défaillances systémiques de la procédure d'asile et des conditions d'accueil des demandeurs d'asile dans l'État membre responsable, impliquant un traitement inhumain ou dégradant. Dans cette hypothèse, il appartient à l'administration d'apprécier dans chaque cas, au vu des pièces qui lui sont soumises et sous le contrôle du juge, si les conditions dans lesquelles un dossier particulier est traité par les autorités espagnoles répondent à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile.

11. Si M. A fait valoir que les conditions d'accueil des demandeurs d'asile en Espagne sont mauvaises, il n'établit pas, en se prévalant uniquement de rapports d'organisations non gouvernementales, ou d'articles de presse, que sa propre demande d'asile serait exposée à un risque sérieux de ne pas être traitée par les autorités espagnoles dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile, alors que l'Espagne est un Etat membre de l'Union européenne, partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. M. A se prévaut par ailleurs de ses problèmes de santé. Toutefois, il n'établit pas que son état de santé risque une détérioration significative et irrémédiable du fait de son transfert. Il s'ensuit que M. A n'apporte, dans le cadre de la présente instance, aucun élément probant de nature à établir qu'en ne dérogeant pas aux critères de détermination de l'État responsable de l'examen de sa demande d'asile et en prononçant son transfert aux autorités espagnoles, le préfet de la Gironde aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, prohibant les traitements inhumains et dégradants.

12. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 9 août 2024 du préfet de la Gironde portant transfert aux autorités espagnoles responsables de sa demande d'asile.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

13. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation de la requête de M. A, n'implique aucune mesure d'exécution. Il s'ensuit que les conclusions à fin d'injonction sous astreinte de cette même requête ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'a pas, dans la présente instance, la qualité de partie perdante, la somme dont M. A demande le versement à son conseil sur le fondement de ces dispositions et de celles de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. A est rejetée.

Article 3 : La présente décision sera notifiée à M. C A et au préfet de la Gironde.

Copie pour information en sera adressée au ministre de l'intérieur.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 octobre 2024.

La magistrate désignée,

L. BLa greffière,

M. CALOONE

La République mande et ordonne au préfet de la Gironde en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

N° 2300619

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