lundi 7 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Pau |
| Section | Tribunal Administratif de Pau |
| N° Dossier | TA64-2402398 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Avocat requérant | SELAS NAUSICA |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 18 septembre 2024, Mme C F et M. D B, représentés par Me Fouret, demandent au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de suspendre l'exécution de la décision du 26 août 2024 par laquelle la rectrice de l'académie de Bordeaux a rejeté leur recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision du 3 juillet 2024 de la direction des services départementaux de l'éducation nationale des Landes refusant de faire droit à leur demande d'instruction en famille pour leur fille A ;
2°) d'enjoindre au rectorat de leur délivrer l'autorisation d'instruction en famille pour A, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur leur requête en annulation ou, à titre subsidiaire, de reconsidérer la situation de leur fille en tirant toutes les conséquences de l'ordonnance à venir ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 3 000 euros, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- la condition d'urgence est réunie dès lors que l'obligation d'inscrire leur fille dans un établissement public ou privé est considérée comme suffisante, sans avoir à justifier de circonstances particulières ; une scolarisation en cours d'année bouleverserait le parcours scolaire de l'enfant et lui serait préjudiciable ; en outre, la décision de refus en litige préjudicie à l'enfant à plusieurs égards : elle bénéficie depuis le début de son instruction obligatoire d'une instruction en famille, sanctionnée chaque année par un contrôle académique favorable, la décision entrainerait une rupture dans la continuité pédagogique de l'enfant et un risque de régression en raison de l'absence de prise en charge de ses besoins de rythmes d'apprentissage différents, de " mises en pratique " (manipulations, expériences) avant de conceptualiser un apprentissage, de l'hétérogénéité de son niveau, et de son besoin de bouger et de parfois être au calme ; l'intérêt supérieur de cet enfant justifie la demande d'instruction en famille, sans qu'aucun intérêt public ne vienne s'opposer à cette demande ;
- il existe, en outre, un doute réel et sérieux sur la légalité de la décision en litige :
* elle est entachée d'une erreur de droit dans l'application des dispositions du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation s'agissant de la " situation propre " à l'enfant motivant le projet éducatif présenté au soutien de la demande de dérogation ; les choix pédagogiques des parents entrent dans le champ de ces dispositions et la situation propre d'un enfant n'a pas à être justifiée ;
* elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnait l'intérêt supérieur de l'enfant, d'autant qu'elle termine cette année le cycle 2 des apprentissages ;
* à titre subsidiaire, il appartiendra à l'administration de justifier que la composition de la commission académique chargée d'examiner leur recours administratif préalable obligatoire était régulière et ne méconnaissait pas les dispositions de l'article D.131-11-10 du code de l'éducation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 3 octobre 2024, le rectorat de l'académie de Bordeaux conclut au rejet de la demande.
La rectrice précise qu'aucune des deux conditions posées à l'article L. 521-1 du code de justice administrative n'est réunie.
Vu :
- le code de l'éducation ;
- la loi n° 2021-1109 du 24 août 2022, notamment son article 49 ;
- le décret n° 2022-182 du 15 février 2022 ;
- la décision n° 2021-823 DC du Conseil constitutionnel du 13 août 2021 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif a désigné Mme Perdu, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référés.
Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience publique du 4 octobre 2024 à 11h00.
Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Strzalkowska, greffière d'audience, le rapport de Mme Perdu, juge des référés, ainsi que :
- les observations de Me Fouret, en présence de Mme F, qui reprend l'ensemble de ses arguments, notamment sur l'urgence à suspendre le refus en litige, l'enfant finissant la 3ème année du cycle 2 des enseignements, et une scolarisation entrainera chez elle une forte perturbation dans la mesure où elle est en avance en mathématiques mais moins en français, et que son rythme ne sera ainsi pas le même que celui des autres enfants de la classe ; en outre, elle a toujours reçu une instruction en famille et les contrôles effectués par l'administration se sont toujours bien passés, de sorte que le rectorat n'a pas correctement pris en compte la réponse pédagogique proposée par la famille, parfaitement adaptée à chaque élément de la situation propre de cette enfant (niveau différent selon les matières) ; l'ensemble des moyens propres à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision en litige sont également de nouveau développés.
- les observations de M. E, pour le rectorat de Bordeaux, qui maintient l'ensemble de ses conclusions.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme F et M. B, domiciliés à Audon (40400), parents de A, née le 11 décembre 2016, ont déposé une demande d'autorisation d'instruction en famille pour leur fille au titre de l'année scolaire 2024-2025 au motif tiré de l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif et, par une décision du 3 juillet 2024, le directeur des services départementaux de l'éducation nationale (DSDEN) des Landes a rejeté leur demande. Mme F et M. B ont formé le recours préalable obligatoire prévu dans le code de l'éducation pour contester ce refus et, par la présente requête, ils demandent au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision du 26 août 2024 rejetant leur recours préalable obligatoire, laquelle s'est substituée à la décision initiale.
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
2. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : "Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".
3. En vertu, par ailleurs, de l'article L. 131-1 du code de l'éducation, l'instruction est obligatoire pour chaque enfant entre trois et seize ans. Cette instruction obligatoire est " assurée prioritairement dans les établissements d'enseignement ", ainsi que l'énonce l'article L. 131-1-1 du même code qui dispose, en outre, que : " Le droit de l'enfant à l'instruction a pour objet de lui garantir, d'une part, l'acquisition des instruments fondamentaux du savoir, des connaissances de base, des éléments de la culture générale et, selon les choix, de la formation professionnelle et technique et, d'autre part, l'éducation lui permettant de développer sa personnalité, son sens moral et son esprit critique, d'élever son niveau de formation initiale et continue, de s'insérer dans la vie sociale et professionnelle, de partager les valeurs de la République et d'exercer sa citoyenneté ".
4. Aux termes de l'article L. 131-2 du même code, dans sa rédaction issue de la loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République : " L'instruction obligatoire est donnée dans les établissements ou écoles publics ou privés. Elle peut également, par dérogation, être dispensée dans la famille par les parents, par l'un d'entre eux ou par toute personne de leur choix, sur autorisation délivrée dans les conditions fixées à l'article L. 131-5 ". Aux termes de l'article L. 131-5 du même code : " Les personnes responsables d'un enfant soumis à l'obligation scolaire définie à l'article L. 131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d'enseignement public ou privé ou bien, à condition d'y avoir été autorisées par l'autorité de l'Etat compétente en matière d'éducation, lui donner l'instruction en famille. / () L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants, sans que puissent être invoquées d'autres raisons que l'intérêt supérieur de l'enfant : / () 4° L'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant à assurer l'instruction en famille dans le respect de l'intérêt supérieur de l'enfant. Dans ce cas, la demande d'autorisation comporte une présentation écrite du projet éducatif, l'engagement d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ainsi que les pièces justifiant de la capacité à assurer l'instruction en famille. / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour une durée qui ne peut excéder l'année scolaire. Elle peut être accordée pour une durée supérieure lorsqu'elle est justifiée par l'un des motifs prévus au 1° () ".
5. En l'espèce, Mme F et M. B ont déposé une demande d'instruction en famille pour leur fille A, âgé de 7 ans, en se fondant sur les dispositions précitées du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation, et sur l'existence d'une situation propre à leur enfant motivant le projet éducatif qu'ils ont produit à l'appui de leur demande.
6. Les dispositions précitées du 4° de l'article L. 131-5 du code l'éducation, telles qu'elles ont été interprétées par la décision n° 2021-823 DC du Conseil constitutionnel du 13 août 2021, impliquent que l'autorité administrative, saisie d'une telle demande, contrôle que cette demande expose de manière étayée la situation propre à cet enfant motivant, dans son intérêt, le projet d'instruction dans la famille et qu'il est justifié, d'une part, que le projet éducatif comporte les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de cet enfant, d'autre part, de la capacité des personnes chargées de l'instruction de l'enfant à lui permettre d'acquérir le socle commun de connaissances, de compétences et de culture défini à l'article L. 122-1-1 du code de l'éducation au regard des objectifs de connaissances et de compétences attendues à la fin de chaque cycle d'enseignement de la scolarité obligatoire.
7. La demande d'autorisation présentée par Mme F et M. B pour instruire en famille leur fille A, fait état de ce que cette enfant n'a jamais été scolarisée, et que la mère se charge de l'instruction de sa fille et de son frère ainé Loan. A est décrite comme une enfant gaie et joyeuse, sportive, qui a du caractère et un imaginaire développé. La méthode pédagogique présentée est décrite comme une méthode " active et de découverte ", reposant sur un emploi du temps variable et flexible selon les jours, en collaboration avec son frère, et sur des sorties et visites culturelles nombreuses. Son niveau en mathématique et en sport est très avancé, un peu moins en français, même si son niveau de lecture est qualifié de satisfaisant.
8. Pour rejeter cette demande d'instruction en famille, la commission académique s'est fondée sur le fait qu'il n'y avait pas une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif au sens du 4° de l'article L. 131-5 du code l'éducation, que le respect du rythme, de la sensibilité et des besoins de cette enfant ne correspond pas à une situation qui présenterait des besoins particuliers justifiant qu'il soit dérogé au principe de l'instruction au sein d'un établissement public ou privé.
9. En l'état, au vu des éléments portés à la connaissance du juge des référés, ni le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision en litige, ni les moyens tirés de la méconnaissance de l'article L. 131-5 du code précité et de l'erreur manifeste d'appréciation et la méconnaissance de l'intérêt de cette enfant ne sont propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée. En outre, eu égard aux précisions apportées en défense, le moyen tiré du vice de procédure n'est pas davantage de nature à faire naître un tel doute.
10. Par suite, l'une des conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative n'étant pas remplie, la demande de suspension de l'exécution de la décision de refus opposé à la demande d'instruction en famille présentée pour leur fille A et, par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction présentées par Mme F et M. B doivent être rejetées.
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que les requérants demandent au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
ORDONNE :
Article 1er : La requête présentée par Mme F et M. B est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C F, M. D B et au ministre de l'éducation nationale.
Copie sera transmise pour information à la rectrice de l'académie de Bordeaux.
Fait à Pau, le 7 octobre 2024.
La juge des référés,
S. PERDU La greffière,
A. STRZALKOWSKA
La République mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
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