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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2402406

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2402406

lundi 7 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2402406
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Pau a été saisi en référé-suspension par des parents contestant le refus d’autorisation d’instruction en famille pour leur fille, fondé sur l’article L. 521-1 du code de justice administrative. La condition d’urgence n’a pas été retenue, le tribunal estimant que la proximité de la rentrée scolaire et les contraintes alléguées ne suffisaient pas à caractériser une atteinte grave et immédiate à l’intérêt de l’enfant. Sur le doute sérieux quant à la légalité, le juge a considéré que le projet pédagogique présenté était insuffisamment étayé pour démontrer une situation propre à l’enfant justifiant une dérogation au principe de scolarisation, en application des articles L. 131-5 et L. 131-10 du code de l’éducation. La requête a été rejetée, confirmant la légalité de la décision de la commission académique de Bordeaux.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 septembre 2024, Mme C F et M. E B, représentés par Me Romazzotti, demandent au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 26 août 2024 par laquelle la commission de l'académie de Bordeaux a rejeté leur recours administratif préalable obligatoire formé à l'encontre de la décision du directeur académique des services de l'éducation nationale des Pyrénées-Atlantiques du 17 juillet 2024, portant refus d'autorisation d'instruction dans la famille de leur fille A, née le 8 décembre 2021, pour l'année scolaire 2024-2025 ;

2°) d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Bordeaux, à titre principal, de leur délivrer une autorisation d'instruction en famille de leur fille sur le fondement du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de la situation de leur fille ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- la condition d'urgence est remplie en considération du délai tardif dans lequel a été rendu la décision de l'académie, prise le 26 août 2024 et notifiée le 3 septembre 2024 alors que la demande a été déposée fin mai 2024 ; l'urgence résulte également des besoins physiologiques de leur enfant et surtout les conséquences que cela aurait sur son rythme de vie ainsi que des contraintes administratives devant être rapidement exécutées, tenant à l'inscription dans un établissement scolaire ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige dès lors que :

- elle est entachée d'un vice d'incompétence, faute de justification de la compétence du secrétaire général adjoint de la direction académique des services de l'éducation nationale ;

- elle a été adoptée au terme d'une procédure irrégulière, en l'absence de convocation à un entretien et de l'irrégularité de la composition de la commission académique ; aucune date n'est fournie sur la réunion effective de cette commission ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- cette décision entraine une rupture d'égalité devant la loi et crée une situation de discrimination portée sur les instructeurs déclarés ; dans la même situation, l'Académie a été en mesure d'accorder l'instruction en famille pour d'autre famille, les années précédentes et cette année, et pour les mêmes cursus ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, en ce qu'elle se fonde sur l'absence de justification d'une situation particulière ;

- elle est entachée d'une erreur dans l'appréciation du bien-fondé de la demande et de l'existence d'une situation propre à l'enfant ; le projet pédagogique produit, associé au recours formé démontrent l'existence d'une situation propre à l'enfant et surtout que ce dernier est en capacité d'acquérir un socle de connaissances comportant les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés à ses capacités et à son rythme d'apprentissage ;

- en considérant que le choix des instructeurs, à savoir les grands-parents de A, jeunes retraités ainsi que sa tante qui dispose d'une expérience en tant qu'AESH, hypothèquerait les chances éducatives de l'enfant, l'administration ajoute une obligation légale à une décision qui relève seulement de la situation propre de l'enfant ;

- elle méconnaît l'intérêt de leur enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 septembre 2024, la rectrice de l'académie de Bordeaux conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas satisfaite ; les requérants n'établissent pas en quoi la scolarisation de leur enfant dans un établissement d'enseignement public ou privé serait de nature à compromettre gravement son intérêt ou celui de l'enfant ; en matière de scolarisation, la seule proximité de la rentrée scolaire ne suffit pas à établir une telle urgence ; au nom de l'intérêt supérieur de l'enfant, l'environnement scolaire est un environnement protégé ; la famille conserve le libre choix de l'établissement dans lequel elle souhaite inscrire ses enfants et il lui est loisible de l'inscrire dans un établissement privé dont les méthodes sont plus proches de celles envisagées dans le cadre de son projet éducatif ; l'intérêt supérieur justifie que l'enfant soit scolarisé dans un établissement scolaire à la rentrée 2024 ;

Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision :

- c'est à bon droit que le directeur académique des services de l'éducation nationale a refusé d'autoriser les parents à instruire leur fille dans la famille à compter de 2024 dès lors que la situation propre à l'enfant motivant, dans son intérêt, le projet d'instruction dans la famille n'est justifié par aucun élément du dossier et que leur fille ne présente pas de besoins particuliers qui justifieraient que soit dérogé au principe de l'instruction au sein d'un établissement d'enseignement ; l'intérêt supérieur de l'enfant justifie sa scolarisation dans un établissement public ou privé ;

- le caractère succinct de ce projet pédagogique interroge quant à la réalité d'une réflexion sur les démarches et méthodologies nécessaires pour permettre à A d'acquérir les connaissances et les compétences dans chaque domaine de formation du socle commun de connaissances ; le document ne décrit pas de manière étayée la démarche et des méthodes pédagogiques. La méthode pédagogique utilisée n'est pas précisément explicitée, et ne démontre pas une adaptation particulière aux capacités et rythmes spécifiques de A ;

- aucun des autres moyens soulevés n'est fondé.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 19 septembre 2024 sous le n° 2402405 par laquelle M. B et Mme F demandent l'annulation de la décision du 26 août 2024 par laquelle la commission de l'académie de Bordeaux a confirmé le rejet de leur demande d'autorisation d'instruction à domicile de leur fille.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'éducation ;

- la décision n° 2021-823 DC du 13 août 2021 ;

- la loi n° 2021-1109 du 24 août 2021 confortant les principes de la République ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Madelaigue pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 1er octobre 2024 à 14h30 :

- le rapport de Mme Madelaigue, juge des référés,

- les observations de Me Romazzotti, pour M. B et Mme F ;

- les observations de Mme F,

- les observations de M. G, représentant la rectrice de l'académie de Bordeaux;

La clôture de l'instruction a eu lieu à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Le 31 mai 2024, M. B et Mme F ont adressé à l'inspectrice d'académie de Bordeaux une demande d'autorisation d'instruction en famille au titre de l'année scolaire 2024-2025, pour leur fille A, âgée de 3 ans, sur le fondement du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation. Par décision du 17 juillet 2024, un refus explicite leur a été opposé par le directeur académique des services de l'éducation nationale des Pyrénées-Atlantiques. Par décision du 26 août 2024, la commission de l'académie de Bordeaux a rejeté leur recours administratif préalable obligatoire. Les intéressés ont demandé au tribunal l'annulation de cette décision et demandent au juge des référés, dans l'attente du jugement au fond, la suspension de son exécution.

Sur les conclusions aux fins de suspension :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

3. Aux termes de l'article L. 131-5 du code de l'éducation, dans sa rédaction issue de la loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République : " Les personnes responsables d'un enfant soumis à l'obligation scolaire définie à l'article L. 131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d'enseignement public ou privé ou bien, à condition d'y avoir été autorisées par l'autorité de l'État compétente en matière d'éducation, lui donner l'instruction en famille. / () / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants, sans que puissent être invoquées d'autres raisons que l'intérêt supérieur de l'enfant : / () 4° L'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant à assurer l'instruction en famille dans le respect de l'intérêt supérieur de l'enfant. Dans ce cas, la demande d'autorisation comporte une présentation écrite du projet éducatif, l'engagement d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ainsi que les pièces justifiant de la capacité à assurer l'instruction en famille. / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour une durée qui ne peut excéder l'année scolaire. () ". Aux termes de son article R. 131-11-5 : " Lorsque la demande d'autorisation est motivée par l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, elle comprend : / 1° Une présentation écrite du projet éducatif comportant les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de l'enfant, à savoir notamment : / a) Une description de la démarche et des méthodes pédagogiques mises en œuvre pour permettre à l'enfant d'acquérir les connaissances et les compétences dans chaque domaine de formation du socle commun de connaissances, de compétences et de culture ; / b) Les ressources et supports éducatifs utilisés ; c) L'organisation du temps de l'enfant (rythme et durée des activités) ; / d) Le cas échéant, l'identité de tout organisme d'enseignement à distance participant aux apprentissages de l'enfant et une description de la teneur de sa contribution ; / 2° Toutes pièces utiles justifiant de la disponibilité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant ; / 3° Une copie du diplôme du baccalauréat ou de son équivalent de la personne chargée d'instruire l'enfant. Le directeur académique des services de l'éducation nationale peut autoriser une personne pourvue d'un titre ou diplôme étranger à assurer l'instruction dans la famille, si ce titre ou diplôme étranger est comparable à un diplôme de niveau 4 du cadre national des certifications professionnelles ; / 4° Une déclaration sur l'honneur de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ".

4. Pour la mise en œuvre de ces dispositions, dont il résulte que les enfants soumis à l'obligation scolaire sont, en principe, instruits dans un établissement d'enseignement public ou privé, il appartient à l'autorité administrative, lorsqu'elle est saisie d'une demande tendant à ce que l'instruction d'un enfant dans la famille soit, à titre dérogatoire, autorisée, de rechercher, au vu de la situation de cet enfant, quels sont les avantages et les inconvénients pour lui de son instruction, d'une part, dans un établissement d'enseignement, d'autre part, dans la famille selon les modalités exposées par la demande et, à l'issue de cet examen, de retenir la forme d'instruction la plus conforme à son intérêt.

5. En ce qui concerne plus particulièrement les dispositions de l'article L. 131-5 du code de l'éducation prévoyant la délivrance par l'administration, à titre dérogatoire, d'une autorisation pour dispenser l'instruction dans la famille en raison de " l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif ", ces dispositions, telles qu'elles ont été interprétées par la décision n° 2021-823 DC du Conseil constitutionnel du 13 août 2021, impliquent que l'autorité administrative, saisie d'une telle demande, contrôle que cette demande expose de manière étayée la situation propre à cet enfant motivant, dans son intérêt, le projet d'instruction dans la famille et qu'il est justifié, d'une part, que le projet éducatif comporte les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de cet enfant, d'autre part, de la capacité des personnes chargées de l'instruction de l'enfant à lui permettre d'acquérir le socle commun de connaissances, de compétences et de culture défini à l'article L. 122-1-1 du code de l'éducation au regard des objectifs de connaissances et de compétences attendues à la fin de chaque cycle d'enseignement de la scolarité obligatoire.

6. Il ressort des termes de la décision contestée du directeur académique des services de l'éducation nationale confirmée par le rejet du recours préalable obligatoire que la commission de l'académie de Bordeaux a refusé à M. B et Mme F l'autorisation d'assurer en famille l'instruction de leur fille A aux motifs, d'une part, de l'absence de motifs propres à l'enfant suffisants pour considérer que l'instruction en famille, telle qu'ils la présentent dans leur demande d'autorisation, serait plus conforme à son intérêt que la scolarisation, et d'autre part de ce que le projet éducatif et les modalités de sa mise en œuvre ne répondent pas de façon plus favorable que l'école à l'intérêt supérieur de l'enfant, alors que la journée type à l'école en âge Petite Section consacre davantage de temps dédiés aux apprentissages que le déroulé proposé dans le projet éducatif présenté. En se bornant à faire valoir que leur fille âgée de trois ans a un rythme de sommeil particulier, et en se fondant par ailleurs sur le projet pédagogique à l'appui de leur demande, qui met en exergue les difficultés de sommeil de leur fille, nécessitant selon eux un emploi du temps adapté, ainsi que le besoin de l'enfant de se dépenser et de pratiquer des activités variées, les requérants n'établissent pas, par ces seuls éléments, l'existence d'une situation propre à l'enfant de nature à justifier un projet pédagogique d'instruction en famille, par dérogation au principe de l'instruction dans un établissement d'enseignement public ou privé, lequel est en mesure de prendre en compte de telles considérations générales et fréquentes chez un enfant de cet âge. Si les requérants invoquent une hypersensibilité de A et le fait qu'" elle n'aime pas la foule ", ils ne produisent aucun document qui permettrait d'établir qu'une scolarisation présenterait un risque pour son équilibre psychologique. D'autre part, la méthode pédagogique utilisée n'est pas précisément explicitée, privilégiant un " apprentissage libre " en proposant à A des " activités variées ", mais principalement " ludique et interactive, basée sur ses intérêts " qui ne traduit pas une adaptation particulière aux capacités et rythmes spécifiques de A. Par suite, en l'état de l'instruction, les moyens tirés de l'erreur de droit ou de l'erreur d'appréciation dans l'application des dispositions du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation, ainsi que de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant, n'apparaissent ainsi pas propres à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige.

7. Les moyens tirés de ce que la commission académique aurait été irrégulièrement présidée et composée, de l'irrégularité de l'absence de convocation à un entretien, d'une rupture d'égalité devant la loi et l'existence d'une situation de discrimination ainsi que du défaut de motivation n'apparaissent pas davantage propres à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige.

8. Il résulte de ce qui précède que l'une des conditions auxquelles les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonnent la suspension d'une décision administrative n'est pas satisfaite. Les conclusions de M. B et Mme F tendant à la suspension de l'exécution de la décision de la rectrice de l'académie de Bordeaux du 26 août 2024 portant, sur recours administratif préalable obligatoire, refus de leur délivrer l'autorisation d'instruire leur enfant, A, au sein de la famille au titre de l'année scolaire 2024-2025, ne peuvent, par suite et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la condition d'urgence, qu'être rejetées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte :

9. La présente ordonnance n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte présentées par M. B et Mme F ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État qui n'est pas, dans la présente instance, partie perdante, la somme que M. B et Mme F demandent au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de M. B et Mme F est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. E B et Mme C F, à la rectrice de l'académie de Bordeaux et à la ministre de l'éducation nationale.

Fait à Pau, le 6 octobre 2024.

La juge des référés, La greffière,

F. MADELAIGUE M. D

La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition :

La greffière,

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