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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2402684

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2402684

mercredi 30 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2402684
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 octobre 2024, et des pièces produites le 29 octobre 2024, M. C et Mme B, représentés par Me Fouret, demandent au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521 1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de la décision du 26 août 2024 par laquelle la rectrice de l'académie de Bordeaux a rejeté leur recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision du 15 juillet 2024 de la direction des services départementaux de l'éducation nationale des Landes refusant de faire droit à leur demande d'instruction en famille pour leur fille A ;

2°) d'enjoindre à la rectrice de leur délivrer l'autorisation d'instruction en famille pour leur fille ou, à titre subsidiaire, de reconsidérer la situation de leur fille en tirant toutes les conséquences de l'ordonnance à venir ;

3°) et de mettre à la charge de l'État la somme de 3 000 euros, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la condition d'urgence est satisfaite dès lors que l'inscription de leur fille A dans un établissement public ou privé, en cours d'année scolaire en cas d'annulation dans quelques mois de la décision en litige, bouleverserait le parcours scolaire de l'enfant et lui serait préjudiciable ; elle bénéficie depuis le début de son instruction obligatoire d'une instruction en famille, sanctionnée par un contrôle académique favorable ; la décision contestée entrainerait une rupture dans la continuité pédagogique de l'enfant qui termine sa dernière année de premier cycle, ce qui correspond à la classe de grande section de maternelle, et porterait atteinte à son droit effectif à l'instruction ; l'année scolaire est désormais entamée et cette enfant ne pourra s'intégrer convenablement dans la classe ; en outre, l'éducation nationale ne peut proposer des adaptations semblables à celles mises en œuvre au sien du foyer familial ; l'intérêt supérieur de cette enfant justifie la demande d'instruction en famille, sans qu'aucun intérêt public ne vienne s'opposer à cette demande ;

- il existe également un doute réel et sérieux sur la légalité de la décision :

* elle est entachée d'une erreur de droit dans l'application des dispositions du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation s'agissant de la " situation propre " à cette enfant motivant le projet éducatif présenté au soutien de la demande de dérogation ;

* elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnait l'intérêt supérieur de l'enfant protégé par l'article 3 de la convention de New-York ainsi que les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

* à titre subsidiaire, la composition de la commission académique chargée d'examiner le recours administratif préalable obligatoire était irrégulière et méconnaissait les dispositions de l'article D. 131-11-10 du code de l'éducation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 octobre 2024, la rectrice de l'académie de Bordeaux conclut au rejet de la demande.

La rectrice précise que :

- la condition d'urgence n'est pas réunie dès lors que les requérants devaient faire les démarches pour inscrire leur fille dans un établissement dès que le refus en litige leur a été opposé, de sorte qu'ils ne peuvent se prévaloir des préjudices liés à une modification des conditions d'instruction de leur enfant en cours d'année scolaire ; en outre, aucune pièce ou justification des préjudices liés à une scolarisation en grande section n'est apportée ;

- par ailleurs, aucun des moyens soulevés n'est propre à faire naître un doute sérieux sur la légalité de la décision contestée : la circonstance que A pourrait grandir quatre mois de l'année au Chili ne saurait suffire à retenir que la décision en litige est entachée d'une erreur de droit ou d'appréciation dans l'application des dispositions du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête n° 2402682 enregistrée le 16 octobre 2024 par laquelle les requérants demandent l'annulation de la décision du 26 août 2024.

Vu :

- le code de l'éducation ;

- la loi n° 2021-1109 du 24 août 2022, notamment son article 49 ;

- le décret n° 2022-182 du 15 février 2022 ;

- la décision n° 2021-823 DC du Conseil constitutionnel du 13 août 2021 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif a désigné Mme Perdu, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référés.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience publique du 29 octobre 2024 à 10h30.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Strzalkowska, greffière d'audience, le rapport de Mme Perdu, juge des référés, ainsi que :

- les observations de Me Le Foyer de Costil, qui maintient l'ensemble de ses demandes et souligne que la situation de cette famille peut être comparée à des cas de parents expatriés quelques mois par an ; surtout, cette enfant a bénéficié pendant deux années d'une autorisation d'instruction en famille, les contrôles de l'administration ont été positifs tandis qu'au vu de son absence du mois de novembre au mois de mars, l'obligation d'inscrire dans un établissement scolaire leur fille pour la fin d'année de maternelle semble peu justifiable ;

- les observations de M. D, pour le rectorat de Bordeaux, qui maintient l'ensemble de ses conclusions, confirme que lorsque l'enfant est à l'étranger il n'est plus soumis à l'obligation de scolarisation, et souligne qu'en l'espèce, il reste comme période de scolarisation les mois d'avril à juillet 2025.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C et Mme B, domiciliés à Mimizan (40200), parents de A, née le 12 juin 2019, ont déposé une demande d'autorisation d'instruction en famille pour leur fille au titre de l'année scolaire 2024-2025 au motif tiré de l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant leur projet éducatif et, par une décision du 15 juillet 2024, le directeur des services départementaux de l'éducation nationale (DSDEN) des Landes a rejeté leur demande. Ils ont formé le recours préalable obligatoire prévu dans le code de l'éducation pour contester ce refus et, par la présente requête, ils demandent au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision du 26 août 2024 rejetant leur recours préalable obligatoire, laquelle s'est substituée à la décision initiale.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : "Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

3. En vertu, par ailleurs, de l'article L. 131-1 du code de l'éducation, l'instruction est obligatoire pour chaque enfant entre trois et seize ans. Cette instruction obligatoire est " assurée prioritairement dans les établissements d'enseignement ", ainsi que l'énonce l'article L. 131-1-1 du même code qui dispose, en outre, que : " Le droit de l'enfant à l'instruction a pour objet de lui garantir, d'une part, l'acquisition des instruments fondamentaux du savoir, des connaissances de base, des éléments de la culture générale et, selon les choix, de la formation professionnelle et technique et, d'autre part, l'éducation lui permettant de développer sa personnalité, son sens moral et son esprit critique, d'élever son niveau de formation initiale et continue, de s'insérer dans la vie sociale et professionnelle, de partager les valeurs de la République et d'exercer sa citoyenneté ".

4. Aux termes de l'article L. 131-2 du même code, dans sa rédaction issue de la loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République : " L'instruction obligatoire est donnée dans les établissements ou écoles publics ou privés. Elle peut également, par dérogation, être dispensée dans la famille par les parents, par l'un d'entre eux ou par toute personne de leur choix, sur autorisation délivrée dans les conditions fixées à l'article L. 131-5 ". Aux termes de l'article L. 131-5 du même code : " Les personnes responsables d'un enfant soumis à l'obligation scolaire définie à l'article L. 131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d'enseignement public ou privé ou bien, à condition d'y avoir été autorisées par l'autorité de l'Etat compétente en matière d'éducation, lui donner l'instruction en famille. / () L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants, sans que puissent être invoquées d'autres raisons que l'intérêt supérieur de l'enfant : / 1° L'état de santé de l'enfant ou son handicap ; / 2° La pratique d'activités sportives ou artistiques intensives ; / 3° L'itinérance de la famille en France ou l'éloignement géographique de tout établissement scolaire public ; / 4° L'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant à assurer l'instruction en famille dans le respect de l'intérêt supérieur de l'enfant. Dans ce cas, la demande d'autorisation comporte une présentation écrite du projet éducatif, l'engagement d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ainsi que les pièces justifiant de la capacité à assurer l'instruction en famille. / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour une durée qui ne peut excéder l'année scolaire. Elle peut être accordée pour une durée supérieure lorsqu'elle est justifiée par l'un des motifs prévus au 1° () ".

5. Les dispositions précitées du 4° de l'article L. 131-5 du code l'éducation, telles qu'elles ont été interprétées par la décision n° 2021-823 DC du Conseil constitutionnel du 13 août 2021, impliquent que l'autorité administrative, saisie d'une telle demande, contrôle que cette demande expose de manière étayée la situation propre à cet enfant motivant, dans son intérêt, le projet d'instruction dans la famille et qu'il est justifié, d'une part, que le projet éducatif comporte les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de cet enfant, d'autre part, de la capacité des personnes chargées de l'instruction de l'enfant à lui permettre d'acquérir le socle commun de connaissances, de compétences et de culture défini à l'article L. 122-1-1 du code de l'éducation au regard des objectifs de connaissances et de compétences attendues à la fin de chaque cycle d'enseignement de la scolarité obligatoire.

6. En l'espèce, M. C et Mme B ont déposé une demande d'instruction en famille pour leur fille A, née le 12 juin 2019, en se fondant sur les dispositions précitées du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation, et sur l'existence d'une situation propre à leur enfant motivant le projet éducatif qu'ils ont produit à l'appui de leur demande. Ils précisent que leur fille parle le français, est instruite en famille comme avant elle ses frères et sœurs, et que leurs enfants sont bilingues (français et espagnol) et comprennent également l'anglais. La famille s'absente durant quatre mois par an et se rend au Chili où les parents exercent une partie de leur activité professionnelle (gestion d'un parc immobilier) et où se trouve la famille de Mme B, ce qui ne permet pas de respecter le calendrier scolaire. Ils ont ainsi mis en place un projet éducatif adapté, avec un calendrier commençant le 1er août 2024, qui permet à leur fille de profiter de ses grands-parents lors des séjours au Chili, mais aussi de respecter le programme des apprentissages, la progressivité et le rythme de leur fille, ainsi que sa socialisation.

7. Pour rejeter cette demande d'instruction en famille, la commission académique s'est fondée sur le fait qu'il n'y avait pas une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif au sens du 4° de l'article L. 131-5 du code l'éducation, que le respect du rythme, de la sensibilité et des besoins de cette enfant ne correspond pas à une situation qui présenterait des besoins particuliers justifiant qu'il soit dérogé au principe de l'instruction au sein d'un établissement public ou privé.

8. En l'état, et au vu des éléments portés à la connaissance du juge des référés, il est constant que la famille va se rendre au Chili du mois de novembre 2024 au mois de mars 2025, de sorte que, leur fille n'étant plus soumise pendant ce séjour à l'étranger à l'obligation de scolarisation, la condition d'urgence ne peut être considérée comme suffisamment établie à la date de présente ordonnance.

9. Par suite, l'une des conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative n'étant pas remplie, la demande de suspension de l'exécution de la décision de refus opposée à la demande d'instruction en famille présentée pour leur fille A et, par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction présentées par M. C et Mme B, doivent être rejetées.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que les requérants demandent au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

ORDONNE :

Article 1er : La requête présentée par M. C et Mme B est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C et Mme B, et au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.

Copie sera transmise pour information à la rectrice de l'académie de Bordeaux.

La juge des référés,

S. PERDU La greffière,

A. STRZALKOWSKA

Fait à Pau, le 30 octobre 2024.

La République mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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