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AccueilJurisprudence administrativeN° TA64-2402839

Tribunal Administratif de Pau — Décision N° TA64-2402839

mardi 19 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Pau
SectionTribunal Administratif de Pau
N° DossierTA64-2402839
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 31 octobre 2024, M. A C, représenté par Me Jankielewicz, demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de la décision du 25 octobre 2024 par laquelle la directrice du centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan l'a placé à l'isolement ;

2°) d'enjoindre à l'administration de lever la mesure dès la notification de l'ordonnance à venir, et de l'affecter en détention ordinaire ;

3°) et de mettre à la charge de l'État, une somme de 2 000 euros, sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'urgence est présumée s'agissant des décisions plaçant d'office à l'isolement une personne détenue, et l'administration pénitentiaire ne fait valoir aucune circonstance particulière permettant de renverser cette présomption ; du reste, le transfert de la maison d'arrêt d'Agen au centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan a été décidé par l'administration ;

- des moyens sont, en outre, propre à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision en litige :

* la décision a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière dès lors que le principe du contradictoire consacré dans les stipulations de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales (CEDH), dans la jurisprudence constitutionnelle, à l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration ainsi qu'à l'article R. 213-21 du code pénitentiaire a été méconnu, le document communiqué au détenu l'informant de la mise en œuvre de la procédure contradictoire préalablement à sa mise à l'isolement ne contenant aucune précision autre que la présence au sein du centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan d'au moins un des co-auteurs des faits d'infractions à la législation sur les produits stupéfiants, commis en bande organisée, pour lesquels il est poursuivi ; la défense n'a pas eu accès aux éléments tels que le nom du ou des co-auteur(s) présents dans l'établissement, ni à aucun élément concret, de sorte que l'atteinte au contradictoire ainsi qu'à l'égalité des armes doit être retenue ;

* en outre, lors du débat contradictoire organisé avant le placement à l'isolement, la directrice a indiqué qu'elle " ne transigerait pas " sur cette mesure de sécurité, faisant ainsi la preuve de son parti pris et méconnaissant ainsi le principe d'impartialité, composante du droit à un procès équitable, consacré par les stipulations de l'article 6 de la CEDH ainsi que par le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, l'article 47 de la Charte des droits fondamentaux de l'union européenne et le code de procédure pénale ; la décision était en réalité prise avant que le débat contradictoire n'ait lieu ;

* la décision n'est pas motivée ; l'administration s'est contentée de reprendre les seuls éléments figurant dans le document de mise en œuvre de la procédure contradictoire, sans précision factuelle et sans répondre aux arguments soulevés en défense lors de ce débat ;

* elle procède, par ailleurs, d'une erreur de droit dans l'application de l'article L.213-8 du code pénitentiaire, telle que précisée par la circulaire du 14 avril 2011 relative au placement à l'isolement des personnes détenues, et de l'article L. 213-7 du même code, la directrice s'étant substituée à un juge d'instruction dans l'application de ce dernier article ;

* l'administration a entaché sa décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation de la situation du requérant, et a pris à son égard une mesure disproportionnée : le détenu est seulement placé en détention provisoire dans le cadre d'une information judiciaire, il a été transféré sur décision de l'administration qui, ensuite, l'a placé immédiatement à l'isolement, le détenu ne comprenant pas la circonstance aggravante d'infractions commises en bande organisée, retenue par la directrice, la seule personne mise en examen et placée en détention en même temps que lui, pour les faits qui lui sont reprochés, n'est pas détenue à Mont-de-Marsan, tandis qu'enfin aucun incident disciplinaire ne peut lui être reproché, ni à Agen ni à Mont-de-Marsan ; en outre, l'isolement n'est pas le seul moyen de préserver la sécurité et de prévenir tout trouble à l'ordre public carcéral, le choix d'une cellule dans un des bâtiments du centre pénitentiaire éloigné et/ ou à un niveau différent de celui où se trouve la cellule du prétendu co-auteur pouvant permettre d'éviter tout contact entre eux ;

* par ailleurs, cette mesure impacte profondément la santé et l'équilibre psychologique des détenus et le requérant souffre de troubles du sommeil et d'angoisse, majorés par la circonstance qu'il est incarcéré pour la première fois, et a fait part de sa détresse à la directrice, laquelle a précisé qu'un rendez-vous avec un psychologue ou un psychiatre ne pourrait être organisé avant plusieurs semaines, en raison d'une absence de disponibilité de ces derniers ;

* la décision porte une atteinte grave au principe de la présomption d'innocence, la décision se fondant sur une incarcération fondée sur des faits commis en bande organisée, alors que l'instruction judiciaire est en cours.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 novembre 2024, le ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- ce détenu a fait l'objet d'une décision d'inscription en urgence, le 30 octobre 2024, au répertoire des détenus particulièrement signalés en raison des armes et stupéfiants découverts, en grande quantité, dans le coffre d'une voiture garée à l'endroit où il logeait, ainsi qu'une importante somme d'argent trouvée à son domicile, faits permettant de penser qu'il est impliqué dans un trafic de grande ampleur, ainsi qu'en atteste le mandat de dépôt décerné à son encontre le 10 juillet 2024 par le juge des libertés et de la détention du tribunal judiciaire de Bordeaux ;

- la condition d'urgence ne saurait être retenue dès lors que les motifs de l'incarcération doivent être pris en compte : il a été placé en détention provisoire par décision du juge des libertés et de la détention dans le cadre d'une instruction judiciaire pour transport non autorisé de stupéfiants, pour offre ou cession non autorisée de stupéfiants, pour acquisition non autorisée de stupéfiants, pour refus de remettre aux autorités judiciaires ou de mettre en œuvre la convention secrète de déchiffrement d'un moyen de cryptologie, pour participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un délit puni de 10 ans d'emprisonnement et acquisition en bande organisée d'arme, munition ou de leur éléments de catégorie C sans déclaration ou acquisition non autorisée en réunion de matériel de guerre, arme, munition ou de leur éléments de catégorie A ; ces inculpations constituent des éléments de la personnalité du requérant, et ces faits ainsi que le profil pénal du requérant ont également conduit l'administration pénitentiaire à le transférer, par mesure d'ordre et de sécurité, de la maison d'arrêt d'Agen, laquelle n'étant pas suffisamment sécurisée, au centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan ; la décision de placement à l'isolement a également été décidée en raison de la présence d'un coauteur, dans son affaire, qui se trouve dans le même bâtiment du centre pénitentiaire, en raison de l'organisation interne de cet établissement ; il s'agit ainsi de limiter la communication entre ce détenu et les autres personnes incarcérées, et de surveiller particulièrement ce détenu, afin d'éviter qu'il bénéficie de soutiens extérieurs, un téléphone portable ayant été retrouvé dans sa cellule lors d'une fouille, le 8 novembre 2024, tandis que le requérant a insulté un détenu et incité les autres à faire comme lui, le 11 novembre dernier ;

- par ailleurs, aucun des moyens invoqués n'est propre à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision en litige : la procédure contradictoire a été respectée, le requérant ne pouvant obtenir communication de l'identité du coauteur présent dans le centre pénitentiaire, pour des raisons de sécurité, et les stipulations de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne pouvant être utilement opposées à ce stade, notamment pour contester l'impartialité de la directrice de l'établissement ; en outre, la mesure de mise à l'isolement pour des motifs de sécurité, peut permettre de séparer un détenu des autres, sans qu'une erreur de droit puisse être censurée ; enfin, aucune erreur manifeste ne peut être retenue, aucun isolement sensoriel et social total n'étant imposé à ce détenu qui bénéficie d'une heure de promenade, d'activités sportives, d'accès aux parloirs et de droits de visite, et enfin de deux visites médicales par semaine.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 31 octobre 2024 sous le numéro 2402838 par laquelle le requérant demande l'annulation de la décision en litige.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code pénitentiaire ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Perdu, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 18 novembre 2024 à 11h en présence de la greffière d'audience, ont été entendu le rapport de la juge des référés ainsi que :

- les observations de Me Bromboszcz qui a repris et développé l'ensemble des moyens et arguments soulevés dans la requête, en particulier l'urgence à suspendre l'exécution de cette mesure d'isolement, l'état de santé du requérant se dégradant, aucune promenade à l'air libre ne lui étant, notamment, proposé, tandis qu'il subit des fouilles à nu systématiques et ne veut plus, en conséquence, sortir de sa cellule ; en outre, le transfert a été décidé par l'administration et il est souligné qu'aucune précision n'est apportée quant à l'identité du coauteur qui serait présent dans le centre pénitentiaire, alors que la seule personne mise en examen, en même temps que M. C, ne se trouve pas à Mont-de-Marsan ; enfin, les faits susceptibles de sanctions disciplinaires, mentionnés dans le mémoire en défense, commis en novembre dernier, se sont produits postérieurs à la décision en litige, et seront tous contestés, par les voies de recours appropriées ;

- l'Etat n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, placé en détention provisoire le 10 juillet 2024 dans le cadre d'une instruction judiciaire, a été incarcéré à la maison d'arrêt d'Agen puis transféré au centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan, le 23 octobre 2024, et placé provisoirement à l'isolement. Par une décision du 25 octobre 2024, la directrice du centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan, après avoir organisé un débat contradictoire et recueilli les observations de M. C, l'a placé à l'isolement à compter du 28 octobre 2024 et jusqu'au 23 janvier 2025. Par la présente requête, M. C demande au juge des référés la suspension de l'exécution de cette décision, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. L'article L. 521-1 du code de justice administrative dispose : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ". Et l'article L. 522-1 dudit code dispose : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () ". Enfin, le premier alinéa de l'article R. 522-1 du même code dispose : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire ".

3. Il résulte de ces dispositions que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

4. Eu égard à son objet et à ses effets sur les conditions de détention, la décision plaçant d'office à l'isolement une personne détenue ainsi que les décisions prolongeant éventuellement un tel placement, sauf à ce que l'administration pénitentiaire fasse valoir des circonstances particulières, porte une atteinte grave et immédiate à la situation de la personne détenue, de nature à créer une situation d'urgence.

5. En l'espèce, pour justifier de l'existence d'une atteinte suffisamment grave et immédiate à la situation de M. C, il est souligné à l'audience que ce détenu n'a posé aucun problème lorsqu'il était incarcéré à Agen, qu'il n'a pas demandé son transfert et qu'il n'a jamais été ni condamné ni incarcéré auparavant de sorte que la mise à isolement serait très mal vécue, son état de santé psychologique se dégradant. L'administration en défense, pour renverser la présomption d'urgence, fait valoir que le placement à l'isolement de M. C a été pris au regard de circonstances particulières liées à la fois au comportement et au profil pénal du requérant mais aussi à la nécessité de préserver l'ordre public et la sécurité de l'établissement. Il résulte en effet de l'instruction que les motifs d'incarcération de l'intéressé ainsi que la présence dans le centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan d'un des co-auteurs des faits pour lesquels un mandat de dépôt a été délivré à l'encontre du requérant, fondent la mesure en litige. En outre, il résulte également de l'instruction que, le 30 octobre 2024, ce détenu a été inscrit au répertoire des détenus particulièrement signalés, tandis que sont produits en défense deux comptes-rendus d'incidents, l'un selon lequel le 8 novembre 2024, à la suite d'une fouille de sa cellule, un téléphone portable, ainsi qu'un câble de charge et d'alimentation ont été retrouvés dans l'isolant du fraiseur du réfrigérateur loué par le requérant, creusé à cet effet, et l'autre attestant que, le 11 novembre 2024, le détenu a proféré des insultes à l'encontre d'un autre détenu occupant la cellule voisine de la sienne et a incité les détenus du même secteur à en faire de même. Ainsi, en l'état de l'instruction, au vu de l'ensemble de ces éléments et en tenant compte des différents intérêts en présence, la condition d'urgence ne peut être considérée comme satisfaite.

6. Dès lors, l'une des deux conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative n'étant pas remplie, il y a lieu de rejeter les conclusions de M. C aux fins de suspension de l'exécution de la décision en litige ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction.

Sur les frais du litige :

7. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance, la somme demandée au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête présentée par M. C est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A C et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Copie en sera adressée pour information à la directrice du centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan.

Fait à Pau, le 19 novembre 2024.

La juge des référés,La greffière,

S. PERDU M. B

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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